The Age of Shadows (Kim Jee-woon, 2016)

de le 01/11/2016
 
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Après un essai peu concluant aux USA, même s’il y signa ce qui reste le meilleur film de la récente filmographie d’Arnold Schwarzenegger, le grand Kim Jee-woon est de retour en Corée. Et pas pour faire semblant. Avec The Age of Shadows, film d’espionnage virtuose et généreux en diable, il vient rappeler qui est le patron.

the-age-of-shadows-1The Age of Shadows, titré plus directement et simplement « Agent secret » en Corée, est le huitième long métrage de Kim Jee-woon en presque 20 ans de carrière. Et s’il aborde ici un genre assez nouveau pour lui, bien qu’il s’inscrive dans un certain mouvement de l’industrie cinématographique sud-coréenne, il reste fidèle à ce qui fait l’essence de son œuvre. Après Assassination, The Tiger, The Last Princess ou Mademoiselle, la Corée sous occupation japonaise est ainsi à nouveau le cadre de l’intrigue. Mais Kim Jee-woon choisit d’aborder la période à travers un film d’espionnage. Comme Choi Dong-hoon d’ailleurs. Mais à la différence de ce dernier, il reste fidèle à sa méthode : repousser le genre qu’il aborde dans ses derniers retranchements et tenter de livrer « le film d’espionnage ultime ». Et The Age of Shadows est clairement un sommet du genre, une œuvre élégante, violente et débordant d’énergie.

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Comme à son habitude, Kim Jee-woon ne perd pas de temps et utilise sa séquence d’introduction pour imprimer ce qui sera le rythme de son film, ainsi que son identité visuelle. Tout en dessinant un de ses personnages principaux via une séquence d’action. En quelques minutes, entre une mise en scène virevoltante, l’ampleur des mouvements d’appareil (une poursuite vue des toits qui rappelle une impressionnante séquence d’Iron Monkey), la précision du montage qui permet d’établir la topographie d’un véritable labyrinthe sans que le spectateur ne se sente perdu, ce qu’il faut de drame, de cruauté et de violence très graphique (la scène de l’orteil est en plein cadre), la messe est dite. The Age of Shadows est de ces films dont le charme est imparable, car il parvient à conjuguer grand divertissement populaire universel (pas besoin de véritablement connaître l’histoire de la Corée ou de l’occupation) et une exigence de chaque instant pour raconter et mettre en images son histoire. Et si parfois le cinéma de Melville ou celui de De Palma n’est pas loin, c’est de Tarantino que Kim Jee-woon est toujours aussi proche, dans ce mélange subtil entre légèreté et gravité, dans cette approche complexe de la mise en scène, dans cette volonté de tout mettre en œuvre pour accoucher d’un classique moderne. Et dans la façon assez éblouissante de réussir ce qu’il entreprend.

the-age-of-shadows-3The Age of Shadows va s’articuler autour de quelques gros tours de force, aussi bien narrativement que visuellement. Et notamment une pièce centrale virtuose dans sa construction. Ce qui restera comme « la séquence du train » constitue une pièce d’orfèvrerie cinématographique. Dans sa mise en scène pour parcourir l’espace réduit d’un train bondé, dans son découpage afin de bâtir un suspense haletant, sur un plan purement narratif avec tous les enjeux dramatiques qui s’y jouent… mais également sur un plan symbolique dans la mesure où cette séquence vient quelque part définir le propos du film. En effet, si The Age of Shadows ne cherche pas à illustrer une vérité historique, il cherche à dessiner un esprit. Celui d’un peuple battu mais qui, face à l’avancée inexorable du temps, va redoubler d’énergie mais surtout d’ingéniosité pour déstabiliser l’envahisseur. En cela, Kim Jee-woon capte parfaitement l’état d’esprit qui peut animer toute forme de résistance. Et par ailleurs, la figure presque mystique du grand leader du mouvement, incarné par Lee Byung-hun dans un caméo de luxe (et qui est au centre d’une séquence de beuverie matinale tout simplement hilarante, grâce au talent de Song Kang-ho), tient une place essentielle dans cette peinture.

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Song Kang-ho qui y est d’ailleurs pour beaucoup dans la réussite globale du film, dans la mesure où il est l’incarnation du questionnement moral inhérent à une situation d’occupation du territoire. Collaborer ou résister ? En d’autres termes, sauver sa peau ou se sacrifier pour son peuple ? Son jeu complexe vient explorer toutes les subtilités d’un tel questionnement, et sa performance pousse sans grande difficulté du rire aux larmes. A ses côtés, Gong Yoo confirme qu’il est plus que l’acteur du moment, la sagesse émanant de son physique cachant une palette de jeu remarquable de nuances. Il se retrouve au centre de séquences impressionnantes, à l’image de celle, tragique, de l’arrivée en gare, qui n’a pas grand chose à envier à une scène légendaire des Incorruptibles. Une séquence, à l’image de la résolution qui convoque le Bolero de Ravel et digne du final explosif d’Inglourious Basterds, qui constitue un des nombreux points d’orgue de ce grand film d’espionnage construit comme un film d’aventure, sans véritable temps mort et qui vient s’appuyer sur des valeurs fortes sans tomber dans de la propagande facile.

the-age-of-shadows-5Pour illustrer son propos, The Age of Shadows en appelle à une esthétique très influencée par le film noir mais également par un certain cinéma hong-kongais, comme par exemple le Gunmen de Kirk Wong, une des pierres angulaires de l’empire cinématographique construit par Tsui Hark à la grande époque. Kim Jee-woon compose des tableaux en clair-obscur et parvient à créer une ambiance faite d’ombres et de fumées, d’une élégance remarquable. De la même façon, il excelle dans sa façon de mettre en avant l’architecture des lieux, sublimant des décors magnifiques et fourmillant de détails. Mais il ne renonce pas pour autant à la violence qu’il aborde de façon graphique et cruelle, comme en témoignent les différentes séquences d’interrogatoire dans les sous-sols d’un bâtiment japonais, ou lors des gunfights. Tous les éléments sont réunis pour livrer un grand divertissement populaire qui n’oublie pas d’être intelligent. Un travail d’orfèvre qui mériterait bien une sortie dans les salles françaises et l’évènement de cette édition du Festival du Film Coréen à Paris.

FICHE FILM
 
Synopsis

Pendant les années 20, dans une Corée occupée par le Japon, le Capitaine LEE Jung-chool, coréen travaillant pour la police japonaise, doit démanteler un réseau de résistance luttant pour l’indépendance. Avant de pouvoir faire tomber leur leader, Lee s’intéresse à un photographe, KIM Woo-jin, qui dirige une branche locale du réseau. Mais en ces temps d’espionnage et de double-jeu, il est difficile de savoir à qui se fier…