Suicide Squad (David Ayer, 2016)

de le 09/08/2016
 
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Nouvel opus censé imposer le DC Extended Universe sur grand écran après la déception critique et commerciale de Batman v Superman : L’aube de la justice, Suicide Squad arrive sur les écrans précédé d’un marketing schizophrène qui se retrouve dans le désastreux résultat final. Une œuvre portant en elle les problèmes d’un système hollywoodien à la dérive, et dont la responsabilité incombe aussi bien à son studio qu’à son cinéaste. Attention aux spoilers.

Suicide Squad 1Février 2009, Warner Bros Pictures annonce le développement d’une adaptation cinématographique du comics Suicide Squad créé par John Ostrander et Keith Giffen en 1987. Justin Marks (Le livre de la jungle) est engagé pour écrire un premier jet. En septembre 2014, le studio officialise le projet avec David Ayer à la réalisation et au scénario. Ce dernier termine son script après six semaines de travail, afin d’accélérer la production pour une sortie à l’été 2016. Dans un premier temps Ryan Gosling est envisagé pour le Joker, ce dernier refuse le rôle afin de ne pas être retenu sur plusieurs films. Après avoir également envisagé Sharlto Copley et Matt Smith, Ayer et le studio jette leur dévolu sur Jared Leto récemment oscarisé pour Dallas Buyers Club. Warner offre le rôle d’Harley Quinn à Emma Roberts qui préfère se consacrer à la série Scream Queens. Imogen Poots, Alison Brie et Evan Rachel Wood sont également pressenties avant que Margot Robbie ne décroche le rôle. Quand à Will Smith il n’incarne Deadshot qu’après que Leonardo DiCaprio, Oscar Isaac et Matthew McConaughey furent envisagés. Blake Lively refuse l’Enchanteresse qui ira au mannequin Cara Delevingne, alors que Brie Larson et Saoirse Ronan étaient aussi en lice. Tom Hardy incarne Rick Flag, et Viola Davis sa supérieure Amanda Waller tandis que Jai Courtney hérite du Boomerang. Jay Hernandez, Adewale Akinnuoye-Agbaje, Karen Fukuhara, Adam Beach, Common et Scott Eastwood complètent la distribution.

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Le cinéaste retrouve son chef opérateur Roman Vasyanov, le compositeur Steven Price, le superviseur des effets visuels Jerome Chen ainsi que la compagnie Sony Pictures Imageworks chargé des effets numériques. Kate Hawley, la costumière de Crimson Peak, et Oliver Scholl ancien chef décorateur de Roland Emmerich, complète l’équipe. John Rosegrant et Legacy Effects se chargent du costume de Deadshot, Gregory Nicotero de KNB du maquillage de Killer Croc. Alors que la production s’active Hardy quitte le projet, officiellement pour poursuivre le tournage de The Revenant, officieusement parce que suite à une réécriture reléguant son personnage au second plan. Joel Kinnaman le remplace tandis que Zack Snyder est chargé de tourner une courte scène impliquant le Flash. En dehors des extravagances de Leto et de l’apport d’un psy sur le plateau orchestré par la production, le tournage à Toronto, entre avril et août 2015, sera émaillé de tensions dues au comportement du cinéaste. Ce dernier n’hésitant pas à humilier ses interprètes, les monter les uns contre les autres jusqu’à déclencher une bagarre entre Fukuhara et Akinnuoye-Agbaje et risquer la vie de Robbie lors d’une scène aquatique. En mars 2016 les retours négatifs sur Batman v Superman inquiètent Kevin Tsujihara président de Warner Bros. Tandis que David Ayer continue son montage avec John Gilroy (Pacific Rim), le studio commande un mois de reshoot en avril, et demande à la société Trailer Parck (responsable du 1er teaser) ainsi qu’à cinq monteurs dont Michael Tronick (Predator) et Lee Smith (Inception) une nouvelle version.

SUICIDE SQUADUn compromis est finalement trouvé entre le cinéaste et le studio. Le montage sombre voulu par Ayer est fusionné avec la version fun de Warner Bros. La stratégie marketing est également repensée afin d’accentuer le côté pop du long métrage. Doté d’un budget de 175 millions de dollars, hors marketing, le film devra en rapporter plus de 750 millions pour être rentable. Présenté par son cinéaste comme « les 12 salopards avec des super vilains », Suicide Squad se veut la réponse de DC au gardiens de la galaxie de Marvel. Sur un « high concept » identique, l’union d’anti héros dans un univers pop et référentiel, David Ayer prétend se distinguer de son concurrent par des personnages plus iconiques et subversifs que ceux de James Gunn, tout en payant son tribu au classique matriciel de Robert Aldrich. Des 12 salopards Ayer ne retient que la base, de dangereux prisonniers intégrant un commando d’élite. À contrario du long métrage de 1967, le cinéaste ne prend guère le temps de présenter ses personnages optant pour une narration extrêmement didactique lors d’un diner entre les représentants du gouvernement et Amanda Waller. Différents flashbacks introduisent les protagonistes dans une débauche d’effets de styles tantôt ringards, les « Freeze Frames » humoristiques, tantôt hideux, les filtres bleus et roses sur l’image. Le tout servi par une supervision musicale sans originalité : « Seven Nation Army » des White Stripes, « Without Me » d’Eminem, «Black Skinhead» de Kanye West… .

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L’autre problème majeur concerne la caractérisation des personnages. Zack Snyder faisait de Batman un tueur et Superman un fléau pour l’humanité, David Ayer fait subir le même traitement incongru à ses protagonistes. Le passif familial de Deadshot est tellement appuyé qu’il sombre dans la caricature. L’interprétation tout en « coolitude » de Will Smith à contre courant de l’ambiguïté requise. Paul Dini et Bruce Timm avait fait d’Harley Quinn une victime du syndrome de Stockholm, possessive et bisexuelle. Malgré toute sa bonne volonté, Margot Robbie peine grandement à convaincre, ses réparties verbales tenant d’avantage de gamineries que d’une détraquée mentale. Ayer profite également du personnage pour y déverser ses penchants sexistes dès que l’occasion se présente : blagues en rapport avec sa féminité, son physique, son statut d’objet sexuel, plans racoleurs… . Un traitement également réservé à la majorité des personnages féminins comme l’Enchanteresse ou la femme de Diablo. La genèse de Harleen Quinzel se limite aux vignettes visuelles les plus célèbres. La folie progressive qui la gangrenait reposait sur un jeu psychiatrique avec le Joker, ici Quinn est totalement passive à l’égard de son futur partenaire, suivant ces désirs sans broncher. David Ayer promettait un « joker majestueux », Jared Leto s’avère particulièrement médiocre. Adepte du luxe le plus tapageur (bagues, chaines en or) affublé d’un « damaged » sur son crâne, cabotinant plus que de raison il s’avère plus proche d’une caricature de Gangsta Rap avide de pouvoir, que du psychopathe anarchiste popularisé par Alan Moore dans The Killing Joke. Relégué à quelques apparitions calamiteuses, sa relation romantique avec Harley Quinn, à contre courant des comics et séries animées, provoque un sentiment de malaise et de pitié. Le reste de l’équipe bénéficie du même traitement. Jai Courtney continue de tuer des franchises, Killer Croc (Adewale Akinnuoye-Agbaje) passe son temps à grogner, Diablo (Jay Hernandez) et Katana (Karen Fukuhara) condensent tous les clichés d’Hollywood à l’égard des communautés hispaniques et japonaises. Des défauts imputables à David Ayer car inhérent à son cinéma.

Suicide Squad 5L’autre point noir de Suicide Squad vient de sa structure narrative. Batman v Superman faisait l’erreur du « trois films en un » : Un reboot de Batman, une suite de Man of Steel, un préquel à Justice League. Suicide Squad suit la même logique impossible, de manière plus gonzo. Si la raison d’être du film : Pourquoi engager de dangereux criminels pour protéger l’humanité des méta humains après la mort de Superman ? n’aura jamais de réponse, le studio continue les « easter egg » appelés à être expliquer dans d’autres œuvres. Largement inspiré par le film d’animation Batman : Assaut sur Arkham sorti en 2014, Ayer se sert du long métrage de Jay Oliva et Ethan Spaulding pour lorgner du côté de New York 1997. Suicide Squad prend des allures de remake officieux tant les emprunts à John Carpenter sont embarrassants. Une sauvetage dans une ville dévastée, des bombes prêtes à exploser dans les corps des prisonniers s’ils ne réussissent pas leur mission, le chef des opérations qui suit depuis son QG le déroulement des opérations, des dialogues identiques… . Cependant Ayer n’exploite jamais le formidable potentiel de la situation, préférant filmer son équipe affronter des monstres bubons comme dans n’importe quelle série Z. L’évacuation des habitants de Midway City, nouvelle référence au final décrié de Man of Steel, prive l’équipe de nombreuses péripéties et dilemmes moraux. Si remaker Carpenter n’est guère surprenant quand on examine la carrière de David Ayer, ce dernier n’ayant retenu de ses modèles (Peckinpah, Fuller, Lumet, Friedkin) que les aspects les plus superficiels, on reste plus dubitatif quand il s’agit de refaire S.O.S. fantômes.

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Aussi surprenant que cela puisse paraitre, la comédie d’Ivan Reitman est également à l’honneur dans Suicide Squad. À l’instar du classique de Big John précédemment cité il s’agit bien d’emprunts grossiers concernant un ensemble d’articulations narratives et scénographiques précises. Le « leader » de l’équipe veut sauver sa petite amie possédée par un esprit cherchant une autre âme susceptible d’accueillir son frère, afin d’ouvrir un passage interdimensionnel vers l’apocalypse. Comme l’équipe de chasseurs de fantômes, le commando devra ce rendre dans un bâtiment au cœur de la ville afin de mettre fin à la menace. Le climax prend place sur un autel sacré, ou l’Enchanteresse tente d’amadouer l’équipe en créant un ennemi lié à un joyeux souvenir. Lorsque les héros en finissent ils délivrent Junne Moone prisonnier des résidus de l’Enchanteresse, comme Dana Barrett avec les restes de Zuul. À l’instar de nombreuses productions contemporaines, le film de David Ayer croule sous les références pop 80’s usées jusqu’à la corde, sans jamais en comprendre l’essence. Entre temps la décision de l’équipe d’aller sauver le monde de bon cœur, autre contre-sens vis à vis du concept de base, sera réglé en quelques minutes autour d’un verre dans un bar. La paresse d’écriture fait écho aux pires scories de Marvel, Les gardiens de la galaxie en tête. On touche ici au cœur du problème, non content de reproduire les erreurs de Snyder, plusieurs blocs narratifs connectés de force les uns aux autres, DC tente de reproduire le fun superficiel cher à Kevin Feige. Ces rajouts de dernière minutes paraissent bien futiles au regard d’une production qui cumule les scènes d’action illisibles, lumières hideuses, effets numériques et maquillages catastrophiques, décors sans vie… . Suicide Squad est un véritable nanar de luxe et c’est probablement ce qu’il y a de plus triste vis à vis de l’héritage qu’il est censé incarner.

Catastrophe artistique qui échoue même dans son cynisme, Suicide Squad est symptomatique du Hollywood actuel, incapable de se renouveler et de rendre justice à des icônes populaires détruites sans même essayer d’en comprendre leur spécificité. Le buzz, la hype et le cool ayant remplacé toute velléité artistique. Certains diront résignés que c’est le « business », on répondra d’arrêter de choisir les solutions les moins pires, sous prétexte de souvenirs à vendre et commencer à réfléchir à de nouveaux horizons. Le cinéma ayant toujours fonctionné sur des grands cycles, il est probable que le long métrage de David Ayer participe à la fin de l’un d’eux. Reste à savoir où se trouve ce nouvel espoir : du côté de l’Asie ? Des cinéastes indépendants venus du Web ? Des nouveaux networks type Netflix – Amazon ? De la réalité virtuelle ? De tout cela à la fois ? Seul l’avenir nous le dira.

FICHE FILM
 
Synopsis

C'est tellement jouissif d'être un salopard ! Face à une menace aussi énigmatique qu'invincible, l'agent secret Amanda Waller réunit une armada de crapules de la pire espèce. Armés jusqu'aux dents par le gouvernement, ces Super-Méchants s'embarquent alors pour une mission-suicide. Jusqu'au moment où ils comprennent qu'ils ont été sacrifiés. Vont-ils accepter leur sort ou se rebeller ?