L’échelle de Jacob (Adrian Lyne, 1990)

de le 18/08/2015
 
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Les années 90, décennie généralement regardée de haut par les amoureux de cinéma, recèle pourtant de pépites. Généralement, il s’agit du seul film véritablement remarquable de leur auteur, comme c’est le cas avec L’échelle de Jacob. Ou quand le réalisateur de Flashdance, 9 semaines 1/2 et Liaison fatale est tout à coup touché par la grâce et livre un des plus beaux cauchemars sur pellicule du cinéma contemporain.

L'echelle de jacob 4L’échelle de Jacob, avant qu’Adrian Lyne ne soit impliqué dans le projet, est une création de Bruce Joel Rubin, scénariste du drame fantastique Ghost mais surtout de Brainstorm, le second des trois longs métrages réalisés par Douglas Trumbull. Ses récits bénéficient d’une certaine cohérence. Histoires d’amour étranges, exploration mentale, rêves et réalité qui s’entremêlent, omniprésence du deuil… autant d’éléments qui, dans L’échelle de Jacob, sont traités via le prisme du cauchemar et de la démence. C’est l’occasion pour Adrian Lyne, réalisateur de quelques films cultes bien qu’assez médiocres, de briller. Avec un scénario en or massif et un casting aux petits oignons, il s’adapte parfaitement avec une mise en scène torturée qui vient sublimer chaque élément du récit. En résulte un film au parfum particulier, très marqué par le fantastique 90’s (Angel Heart n’est sorti que 3 ans plus tôt) et qui représente parfaitement l’illustration infernale des cauchemars de son auteur, au même titre que Terminator.

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Le film souffre pourtant d’une réelle injustice. Assez peu vu, et donc rarement mentionné parmi les pépites des années 90, il fait pourtant partie des œuvres les plus importantes du cinéma américain ayant abordé le trauma de la guerre du Vietnam. Tout d’abord car il traite le retour en Amérique sous un angle inédit, celui des démons qui se manifestent réellement, à tel point que le trouble qu’il crée est total. L’échelle de Jacob est-il un drame dans lequel les cauchemars du pauvre héros de guerre s’illustrent via des visions ? Ou est-ce un pur film fantastique ? Le film évolue entre deux eaux, et c’est probablement un des éléments essentiels de son pouvoir de fascination. A l’image du personnage de Jacob dans la séquence d’ouverture, par ailleurs délicieusement étrange et kafkaienne, l’intrigue et la nature du film se retrouvent entre deux voies, se réservant le choix définitif pour le tout dernier moment. Adrian Lyne fait preuve d’une belle aisance pour brouiller les pistes, avec une technique de mise en scène affirmée et un jeu sur le montage qui vient semer le doute sur la santé mentale de Jacob. Jacob, un nom qui n’est pas le fruit du hasard. Il est un prophète, et par le fameux songe de l’échelle, il entre en contact avec le secret de Dieu. A ses côtés, Jezebel, non pas sa femme mais la créature de ses fantasmes à laquelle il aurait eu accès. Jezebel, dans la Bible, détourne le roi Achab de Dieu.

L'echelle de jacob 5La symbolique religieuse est omniprésente dans L’échelle de Jacob. Des démons semblent tout droit sortis des enfers, mais les anges sont également présents, à travers le personnage de Louis, le chiropracteur. Le film est d’ailleurs assez clair à ce sujet, peut-être même trop. L’image de Danny Aiello en contre-plongée, avec au dessus de lui une lumière ressemblant étrangement à une auréole, est largement suffisante. Que Jacob lui mentionne ouvertement qu’il est son ange gardien est un aveu de faiblesse d’un film qui se veut parfois trop explicatif, qui ne fait sans doute pas assez confiance à son public. Néanmoins, l’ensemble reste suffisamment opaque afin de ne pas imposer une seule interprétation à l’odyssée cauchemardesque de Jacob. Est-il vivant ? Est-il mort ? A-t-il été au Vietnam ou non ? Rêve-t-il ? Est-il fou ? De nombreuses questions restent en suspens. Adrian Lyne joue la carte du thriller paranoïaque dopé aux visions infernales, lui permettant à la fois d’aborder un sujet clairement politique (la manipulation de l’armée, le silence des élites, les expériences secrètes…) et quelque chose d’alors assez moderne, qui aura sans doute inspiré les créateurs de Silent Hill : un réel tout à coup contaminé par des créatures hideuses et difformes.

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Chaque vision de cauchemar est un véritable choc graphique, au moins aussi insolent que celles du Hellraiser de Clive Barker. Les deux films partagent ce goût pour le malaise et le macabre, avec dans L’échelle de Jacob ces plans terrifiants de l’hôpital, où des créatures mutilées évoluent au milieu de membres humains sanguinolents jonchant le sol. Comme souvent avec ce genre de séquences, il s’agit de symboles surréalistes faisant appel à la chair pour illustrer un état mental. C’est puissant, choquant, et extrêmement évocateur. Le film ne manque d’ailleurs pas de séquences chocs, qu’il s’agisse de cette fête tournant à l’orgie démoniaque, ou la scène du bain glacé. A l’inverse, d’autres scènes font tâche, et notamment celle de l’enlèvement de Jacob, à cause d’une séquence de « poursuite » en voiture un brin ridicule. Quelques menus défauts qui n’affectent au final que très peu l’ensemble du film. Les cauchemars/traumas de Jacob permettent à Adrian Lyne d’explorer d’innombrables sujets, des conséquences psychologiques de la perte d’un enfant (avec les apparitions d’un tout jeune Macaulay Culkin) à la corruption du système judiciaire (l’occasion de profiter du talent de l’excellent Jason Alexander).

L'echelle de jacob 1Chaque spectateur peut se faire sa propre interprétation des évènements de L’échelle de Jacob, avec un final qui reste relativement ouvert. La multiplication des symboliques religieuses en fait probablement un des plus éprouvants voyages au purgatoire, où Jacob passera différentes épreuves pour enfin rejoindre son fils. Tim Robbins y livre une de ces prestations habitées dont il a le secret et excelle dans la peau de cet homme au bord de la rupture, qui va devoir accepter son état pour s’élever. Et si le film fonctionne si bien, c’est qu’Adrian Lyne parvient à faire partager au spectateur cet état mental instable où la réalité se voit pervertie par des visions sorties d’un cauchemar. Imparfait mais souvent brillant, L’échelle de Jacob mérite une réévaluation certaine.

FICHE FILM
 
Synopsis

Jacob Singer, un employé des postes new-yorkaises, est assailli par de nombreux cauchemars durant ses journées. Il voit des hommes aux visages déformés et se retrouve dans des lieux qu'il ne connaît pas.
Jacob est victime des flashbacks incessants de son premier mariage, de la mort de son fils et de son service au Vietnam. Jours après jours, Jacob s'enfonce dans la folie en essayant de comprendre ce qui lui arrive avec l'aide de Jezebel, son épouse.