Darkman (Sam Raimi, 1990)

de le 16/08/2012
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Avant sa révolution Spider-Man, qui plantera le décor de ce à quoi doit ressembler un véritable comic-book movie, Sam Raimi s’était déjà frotté au genre avec Darkman. Plus qu’un film de super-héros, il signait alors une tragédie antique dans laquelle se bousculait déjà tous ses thèmes chéris et qui résiste plutôt bien à l’épreuve du temps.

Biberonné aux comics Marvel et à l’humour des 3 Stooges, Sam Raimi a rapidement souhaité adapter un comic-book. A peine sorti de l’aventure Evil Dead 2, il se lance dans l’idée d’acquérir les droits d’adaptation de Batman et The Shadow. Seulement, avec Warner et Tim Burton d’un côté et Universal et Russell Mulcahy de l’autre, il n’a pas d’autre choix que de se faire une raison et tirer un trait sur une adaptation de comic-book. Peu importe, il y reviendra plus tard et mettra tout le monde d’accord, mais en attendant il va se créer son propre super-héros, qui rassemble autant d’éléments des Marvel que de ce qui le fait vibrer au cinéma. Darkman sera noir, sera fou, sera tragique et comportera des moments de cinéma dignes des plus grands classiques. Pour son premier « gros » budget, il signe une tragédie classique qui le propulse parmi les valeurs sures à Hollywood, un de ces artistes capables de miracles simplement par leur compréhension des outils du cinéma, de la narration à la mise en scène. Et si Darkman s’est pris un léger coup de vieux à cause de ses incrustations parfois risibles et une cohérence parfois toute relative dans l’action, il reste encore aujourd’hui un modèle du genre et la matrice évidente de son Spider-Man.

Sam Raimi est un des piliers de la grand vague de réalisateurs dits cinéphiles. Tout le monde semble l’oublier en y intégrant essentiellement Quentin Tarantino mais à la vision de Darkman, peut-être plus encore qu’à celle d’Evil Dead, c’est une évidence. Dans leur rythme, leur construction et leur mise en scène (mouvements de grue, contre-plongées, travellings avant brutaux qui se terminent sur le visage d’un bad guy…), au moins deux séquences majeurs du film, son introduction et une poursuite avec l’hélicoptère, sont directement inspirées du cinéma d’action et de gangsters de Hong Kong des années 80. Il est clair que Sam Raimi a vu Le Syndicat du crime par exemple, et il sait se réapproprier des motifs venus d’ailleurs. Et la beauté dans son cinéma est que contrairement à ses collègues d’aujourd’hui, s’il mise sur des effets de mise en scène, ce n’est jamais dans l’optique d’une quelconque démonstration. Chaque effet, chaque artifice, possède un sens. Ainsi, tout en prouvant qu’il possède une culture cinématographique colossale qui va bien au-delà de la série B, quand lors d’un plan magistral centré sur Frances McDormand il passe d’une scène d’explosion à une scène d’enterrement, citant ouvertement un des effets visuels de l’Aurore de Murnau (lorsque les amants avancent et que les décors autour d’eux ne cessent de changer), il l’utilise essentiellement car cela permet une ellipse tout à fait naturelle de la façon la plus élégante qui soit. Concrètement, Sam Raimi n’est pas un frimeur, c’est un technicien surdoué qui a construit son propre langage en étudiant celui des autres et surtout, en le comprenant parfaitement. Darkman est déjà une sorte d’aboutissement, avec un budget plus conséquent lui permettant de s’affirmer en tant que réalisateur, seulement bridé par certains effets visuels trop cheaps mais appuyant ou faisant écho à certaines séquences très typées cartoon, sa marque de fabrique en quelque sorte. Pourtant, si le film possède un certain humour très visuel, ainsi qu’une bonne dose de folie, il n’en reste pas moins un gros morceau de noirceur. Darkman est une tragédie et en premier lieu une relecture du Fantôme de l’opéra transposée dans un monde moderne rongé par le vice. La vision de l’humanité de Sam Raimi, à travers Darkman, n’est pas tendre et les utopistes, les romantiques et les naïfs finissent défigurés mais également détruits de l’intérieur.

Personnage tragique par excellence, Peyton Westlake est une figure complexe qui va non seulement voir sa chair meurtrie mais également son âme. Sam Raimi utilise judicieusement la voix off de Liam Neeson pour retranscrire les pensées de celui qui devient peu à peu Darkman, personnage qui s’inscrit dans la grande tradition des héros mutilés (encore un lien clair avec le cinéma d’Asie, mais également celui tout aussi violent des années 70 aux USA). Les bobines défilent et le personnage sombre dans la folie, perdant peu à peu son humanité et pire, sa personnalité. Pour illustrer cela, Sam Raimi n’a pas besoin de longs discours, sa caméra parle pour lui. Les accès de folie se traduisent par de courtes séquences au montage cut et aux images presque subliminales avec une caméra tournoyante, jusqu’à la scène terrible du parc d’attraction et du nounours, aussi terrifiante que pathétique car le personnage perd le contrôle avec celle qu’il aime, signe qu’il va sombrer définitivement. Pour la perte de soi, Darkman est un film qui compose avec un vieil outil du cinéma fantastique, le masque, qui prend une toute autre valeur dès lors que le personnage doit porter le masque de son propre visage qui n’est plus qu’un vestige. Lorsque ce masque fond devant les yeux de celle qui devait devenir sa femme, Peyton Westlake disparait pour de bon et c’est Darkman qui prend tout son être. Dans un ultime plan, très post-moderne dans l’idée, la frénésie qui habitait tout le film jusque dans son affrontement final titanesque s’efface en même temps que le personnage. Ainsi naissent les héros, dans la douleur et la perte, dans la tragédie. Sam Raimi est un des rares à l’avoir saisi, et avec Darkman il livre sa première pièce de l’édifice. Les fondations d’une cathédrale qui doivent aujourd’hui énormément à son auteur mais également à la prestation incroyable de Liam Neeson, qui à l’approche des 40 ans possédait déjà ce charisme fou qui l’a ensuite emmené si loin, et toute aussi majeure dans la réussite du film est l’importance de la bande originale de Danny Elfman à ses plus belles heures.. Il aura ensuite fallu 10 ans pour que Sam Raimi y revienne, grâce au tisseur, et « invente » le film de super-héros moderne. Tout était pourtant déjà là, à l’état pas si embryonnaire que ça, dans Darkman, un de ces petits bijoux qui gagnent à être (re)découverts car pétri de thèmes forts et de réflexions classiques, au sens nobles, derrière l’efficacité digne d’un bon blockbuster.