A Beautiful Day (Lynne Ramsay, 2017)

de le 07/11/2017
 
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Vendu comme un Taxi Driver du 21ème siècle sur la simple foi de son synopsis (un homme solitaire, taciturne et névrosé se retrouve confronté à un réseau de prostitution de mineures afin de sauver une jeune fille qu’il connaît à peine) et d’un titre français ahurissant de bêtise, le dernier film de Lynne Ramsay est impressionnant de maîtrise et continue d’explorer les traumas profonds ainsi que la violence sociale. Doublement récompensé au Festival de Cannes cette année par les prix du scénario et d’interprétation masculine pour Joaquin Phoenix, You were never really here (qu’on préférera donc à A Beautiful Day qui élude totalement la double dimension du titre original en forme de complainte émanant des deux personnages) est à mi-chemin entre ses deux films précédents soit la cruauté à vif de Morvern Callar et la froideur hallucinée de We Need to Talk about Kevin.

Des la première scène, il n’y a pas de doute qu’on est chez Lynne Ramsay. Une nuit noire épaisse, qui refuserait presque d’être éclairée (Morvern Callar encore une fois) abritant une atmosphère glauque et rugueuse qui nous est montrée par sa réalisation ciselée, rigide et efficace.
Les flashs sur l’enfance et les visions impromptues assaillant Joe mêlées aux sons étouffés ramènent sans cesse aux démons intérieurs du personnage que Ramsay préserve avec grande pudeur en lui faisant fuir le cadre à chaque instant de violence. Celle-ci a beau être omni-présente obsédant aussi bien la cinéaste que son personnage, elle est traitée de manière nouvelle par le cinéaste ce n’est plus juste le fruit d’un environnement familial ou d’un malaise social, mais comme une pathologie liée à un trauma originel. You were never really here donne cette impression que Ramsay fait de chacun de ses films une exploration de la violence sous un angle à chaque fois différent.
Cette violence bien qu’explicite et brutale se retrouve adoucie par la manière dont Ramsay la met en scène que ce soit à travers une absence de son ou recouverte par les guitares dissonantes de Jonny Greenwood ainsi que par les prises de vue reflétées par un miroir ou par le biais de caméra de surveillance. La musique de Greenwood n’est pas aussi nerveuse et expérimentale que chez Paul Thomas Anderson mais n’en est pas moins planante passant des nappes électroniques et métalliques très post-Cliff Martinez de Drive à des morceaux plus grinçants parfaitement en adéquation avec le style de Ramsay.
Présent dans quasiment tous les plans, Joaquin Phoenix crève l’écran dans ce personnage de vigilante aux motifs vagues (par soif d’une pseudo-justice ou pour apaiser ses pulsions de mort ?) transformé en une masse nerveuse et traumatisée qui semble l’habiter comme rarement. Toujours magistralement mis en scène par Ramsay dans sa manière de le mettre au centre de l’écran en légère contre-plongée amplifiant son imposant physique et ses yeux exorbités mais aussi dans de rares stases où il se retrouve enrobé d’une lumière quasi-divine.

Le film, finalement assez éloigné d’un Scorsese époque Taxi Driver (qui repose tout de même sur le rapport pervers qu’entretient Travis Bickle avec les deux femmes qu’il rencontre), joue en permanence sur la recherche de l’émotion. You were nevers really here se rapproche plus d’Alfred Hitchcock d’une part par ses références à Psychose (la mère le regarde à la télé) ou à L’Inconnu du Nord-Express (les lunettes de la mère toujours) mais parce qu’il rejoue les même thèmes du traumatisme d’enfance surgissant de manière inopinée et inconsciente (La Maison du Docteur Edwards, Pas de Printemps pour Marnie), du rapport maternel conflictuel (Psychose bien sûr mais aussi les Oiseaux) et bien sur l’opposition incongrue entre le protagoniste et un réseau mafieux et politique (Une Femme Disparaît, Les 39 Marches, La Mort aux Trousses etc…). Marquant surtout par son traitement des scènes d’action très stylisées, You were never really here serait une sorte de rencontre entre le maître du suspens et un réalisateur ultra-violent tels que Park Chan-Wook ou Nicolas Winding Refn.
Cette recherche de l’émotion, ce test d’humanité se développe étrangement car il ne se construit pas dans la relation entre cette gamine et de ce tueur sans pitié mais plutôt par son absence, moteur indicible qui guide le personnage Phoenix de manière quasi-aveugle. On ne saurait trop dire s’il agit en tant que citoyen réactionnaire en quête de justice ou simplement comme un être déshumanisé cherchant simplement à remplir son contrat. C’est cette ambiguïté là que creuse Ramsay lui offrant quelques scènes d’un lyrisme surprenant (notamment cet enterrement aquatique) et dont la pureté tranche radicalement avec la violence de ses actes. Joe reste malgré toute son instabilité un personnage paradoxalement et inexplicablement bienveillant et c’est une chose presque nouvelle chez la cinéaste écossaise, d’entrevoir une lueur d’espoir dans le personnage le plus résolument sombre.
Dans la lignée de ses précédents films, Lynne Ramsay ramène toujours la violence à un foyer dysfonctionnel, oppressant et étouffant donnant naissance à des monstres pouvant faire le mal (We Need to Talk about Kevin) ou au contraire, dans ce film-ci, se lever seul contre toute une impunité politique afin de sauver une jeune inconnue. Nettement moins expérimental que Morvern Callar ou We Need to Talk About Kevin, le film s’y rattache pourtant empruntant par exemple une certaine noirceur très fataliste au premier nommé et un ton alternant le chaud-froid au second dans le sens ou la moindre lueur est tout de suite écrasée par la cruauté des personnages et de la situation.

You were never really here est un faux film-choc, c’est une oeuvre qui ménage savamment ses effets afin de rester dans le cercle le plus intime possible. Versant toujours plus dans la violence psychologique que physique, la caméra de Lynne Ramsay est envoûtée par un Joaquin Phoenix en état de grâce interprétant un vigilante torturé par ses démons d’enfance. Peut-être plus convenu et moins expérimental dans sa narration que ses précédents longs-métrages, You were never really here reste un film marquant de l’année tant par cette maîtrise absolue du rythme et la pudeur de sa mise en scène que pour la performance tonitruante de son acteur principal.

 

FICHE FILM
 
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Synopsis

La fille d’un sénateur disparaît. Joe, un vétéran brutal et torturé, se lance à sa recherche. Confronté à un déferlement de vengeance et de corruption, il est entraîné malgré lui dans une spirale de violence...