Toute la mémoire du monde 2015 à la Cinémathèque Française

de le 18/02/2015
 
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Troisième édition de ce festival du film restauré, initié par la Cinémathèque Française, Toute la mémoire du monde prend cette année encore plus d’importance d’une part grâce à de nouvelles présentations inédites, des conférences d’ampleur et bien entendu la présence de Francis Ford Coppola comme invité d’honneur ; d’autre part grâce à une extension du festival en dehors des murs grâce à la collaboration de la Mairie de Paris ou encore celle de la Fondation Jérôme Seydoux – Pathé, mais aussi d’autres institutions ou cinémathèques.

On n’aura de cesse de le répéter, mais s’il y a bien un lieu de cinéphilie hautement accessible à Paris c’est bel et bien la Cinémathèque Française, d’autant plus sous la direction des programmations de Jean-François Rauger, et le festival Toute la mémoire du monde s’inscrit dans cette idéal d’accessibilité comme un généreux et beau paroxysme.

A l’heure de la restauration numérique des films, de leur distribution sur DCP en salle et blu-ray en vidéo, le festival prend la forme d’une plaque tournante presque unique en son genre. Si l’on y débat de tout et que l’on y apprend bien des choses passionnantes, reste l’essentiel : on voit de bons films, que ce soit des grands oubliés qui remontent à la surface grâce à leur restauration, ou encore des classiques que l’on aura la chance de voir sur grand écran, sous leur plus bel éclat.

Le festival se tenant jusqu’au dimanche 1er février inclus, j’invite évidemment tous ceux qui en ont la possibilité à y passer, le temps d’au moins une petite séance, bien souvent présentée par un invité de marque, outre les régulières interventions de Costa-Gavras, Serge Toubiana et Jean-François Rauger. Ce compte-rendu ne revient que sur une partie de ce que propose le festival, il ne faut donc pas hésiter à consulter le fascicule (ou le site Internet) pour avoir un aperçu de toutes les séances ou évènements !

Ouverture :

Avant sa soirée d’inauguration avec la restauration de Peggy Sue s’est mariée de Francis Ford Coppola, le festival a ouvert ses portes à des acteurs essentiels de son thème et de la compréhension du cinéma et des techniques d’autrefois, bien que ceux-ci n’aient eux-mêmes pas forcément été restaurés numériquement. Ainsi, une gamme de films Technicolor (une conférence sera par ailleurs consacrée ce vendredi à cette fameuse technique) a été présentée dans des versions tout de même extrêmement bien conservées. Au programme : une sélection de courts-métrages Disney, dont certains parmi les plus flamboyants et remarquables, un court-métrage plus ou moins « publicitaire » pour Technicolor intitulé La Cucaracha, suivi du majeur Les Aventures de Robin des Bois, de Michael Curtiz.

Walt Disney en Technicolor (1931 – 1939) :

La bonne action de Mickey (Burt Gillett, 1931) ouvre le bal tel une exception puisqu’il s’agit d’un court d’animation en noir et blanc. Produit à l’heure des débuts difficiles de Walt Disney (le film est tellement fauché que Disney n’a pas les moyens de se payer un système sonore de bonne qualité), il témoigne pourtant bien rapidement de tout le génie qui caractérise ses œuvres : un génie simple et pourtant d’une beauté infinie. A la grande misère engendrée par le crash de 1929, contexte que le court met implicitement en scène, répond une beauté pleine d’espoir permise par l’animation, une animation au trait par ailleurs remarquable, fluide et techniquement déjà aboutie.

Des arbres et des fleurs (Burt Gillett, 1931-32) n’est ni plus ni moins que le premier film bénéficiant du Technicolor trichrome, propulsant l’industrie de Disney sur une scène nouvelle grâce à son Oscar, mais prouvant également le salut éventuel de la société Technicolor qui sortait alors tout juste de la limite de la faillite, la technologie n’ayant pas trouvé acquéreur pendant longtemps. Outre le plan technique, c’est peut-être, plus simplement, l’un des plus beaux courts produits par la firme, un chef-d’œuvre de part en part avec cette poésie de la nature mise en musique de manière intemporelle.

Les trois petits cochons (Burt Gillett, 1933) est sans doute l’un des plus connus de cette saga, vu de nombreuses fois dans nos années de folle jeunesse, et revu aujourd’hui avec le même malin plaisir qui caractérise ces redécouvertes. Toujours entraînant, on s’y amuse en se remémorant les paroles de la fameuse chanson des trois petits cochons.

Le Lièvre et la Tortue (Wilfred Jackson, 1935), dans la continuité du précédent, constitue à la fois également l’un des plus connus, mais forme également une saga de relecture des histoires classiques de l’enfance par Disney. Ce qui frappe ici est la richesse de l’animation, portée à un nouveau niveau avec le rythme endiablé permis par le lièvre dans sa rivalité improbable mais toujours hilarante avec la tortue.

Trois petits orphelins (David Hand, 1935) permet, à travers les pérégrinations de trois petits chatons abandonnés dans une maison luxuriante, de mettre en avant une nouvelle technique d’animation aux décors en relief. Quatre-vingts ans après, l’effet de ces quelques plans est encore saisissant, n’ayant rien à envier à l’animation aujourd’hui assistée par ordinateur. Puis, comme toujours, le sens de l’humour animalier et burlesque de Disney fait mouche.

Le cousin de campagne (Wilfred Jackson, 1936), de manière similaire au court sur les chatons, ce court met en scène la découverte d’un univers faste par une souris « plouc de la campagne » cordialement invitée en ville par son cousin. Sans doute moins virtuose que les autres, on s’amusera tout de même bien volontiers avec quelques gags bien potaches avec les divers genres de nourriture.

Le Cirque de Mickey (Ben Sharpsteen, 1936) trouvera sans aucun doute une place de choix dans le cœur de tous les amateurs des mésaventures de Donald. Sans doute l’un des personnages les plus fabuleux de l’univers de Mickey grâce à sa malchance démesurée et son ridicule caractère colérique y répondant, Donald provoque ici encore moult rires même parmi les spectateurs les plus âgés, se faisant ici à nouveau malmener au cirque, au sein de son propre numéro, par ses propres otaries. Au passage, on constate une nouvelle fois la dimension sociale d’actualité des courts de Disney par le simple détail que la représentation donnée dans le court soit destinée à des orphelins.

Le Vieux moulin (Wilfred Jackson, 1936) met en scène, à l’instar de Des arbres et des fleurs, une féérie de la nature, ici animale, parmi les réfugiés abrités dans un ancestral moulin qui vont subir une somptueuse mais terrifiante tempête. Les tons sombres pris par l’image au cours de l’orage sont impressionnants, nuançant la gamme colorimétrique dont est capable le Technicolor. On peut aussi relever la beauté de la musique « naturelle » des chants des grenouilles et des roseaux qui donnent un ensemble sonore ravissant, qu’on peut aisément percevoir comme influence pour une séquence similaire dans le génial Le Monde Fantastique d’Oz de Sam Raimi. Encore une fois on retient le maître-mot de la poésie.

Le Petit Indien (David Hand, 1937) retrace le périple initiatique d’un jeune enfant natif-américain qui cherche sa voie de chasseur. Moins finement écrit que les autres, on reste tout de même toujours hypnotisé par le talent contenu au sein des images et l’éternel thème de l’amour du monde animal.

Ferdinand le taureau (Dick Rickard, 1938) met une fois de plus la poésie en image avec cette histoire de taureau se désintéressant de l’univers « viril » de ces congénères synthétisé par la corrida pour y préférer les fleurs, la paix de la nature. Implicitement, le film met déjà en scène la thématique de l’homosexualité là où on ne s’y attend pas. On constate toujours cette opposition des mondes (d’autant plus avec les humains et leur violence, ici caricaturés), mais également une véritable évolution de l’animation, aux traits de plus en plus contemporains par rapport à certains standards de nos jours.

Le Vilain petit canard (Jack Cutting, 1939) avait déjà été adapté préalablement en animation mais en noir et blanc. Le passage au Technicolor permet justement l’insertion de toutes ces nuances dans la palette de couleurs pour servir l’univers de cette histoire bien connue, mais à la portée toujours inchangée.

La séance s’est par ailleurs achevée sur un extrait de Blanche Neige et les Sept Nains, dévoilant le film culte de la firme Disney (par ailleurs premier long-métrage d’animation couleur) dans une copie avec son étalonnage d’origine, plutôt désaturé, pour que le spectateur ne soit pas trop absorbé par la forme d’un Technicolor trop flashy ou resplendissant.

la cucaracha posterLa Cucaracha (Lloyd Corrigan, 1934) :

Restauré dans les années 90 par UCLA Film & Television Archive.

Curieux court-métrage puisque La Cucaracha, produit par le modeste studio Pioneer n’a d’autre but que de mettre en avant la technologie Technicolor pour séduire le reste du paysage cinématographique d’alors (il faut d’autant plus savoir qu’à l’instar de la 3D aujourd’hui, le Technicolor ne convainc pas nombre de spectateurs n’y voyant qu’un gadget pimpant et déconcentrant). Orgie visuelle oblige dans cet univers d’auberge mexicaine, quand bien même on peut éventuellement trouver que le studio ne s’est pas foulé sur l’histoire, on reste tout de même bien entraîné par le court qui nous donne la volonté de poursuivre l’aventure Technicolor. Le moins que l’on puisse dire c’est que le contrat est rempli.

The Adventures of Robin Hood posterLes Aventures de Robin des Bois (Michael Curtiz, 1937) :

Restauré par le MoMA en 2014.

Bien que Les Aventures de Robin des Bois fasse figure d’archétype du film de cape et d’épée de l’Âge d’Or d’Hollywood, au point que même sans avoir vu le film, tout le monde connaisse la stature du magnifique Erroll Flynn dans son joyeux collants, on ne soupçonne presque plus la richesse de l’œuvre, au scénario plus complexe et mature qu’il n’y paraît. D’autant plus que la version restaurée ici présentée a la particularité, conformément à la volonté réelle de l’époque, de ne pas saturer le Technicolor, jouissant ici de tons plus sobres et d’une teinte globalement automnale, magnifique, qui change radicalement l’atmosphère d’un film que l’on pensait pourtant bien connaître. Intelligemment écrit, donc, mais surtout bougrement épique, marque de fabrique à laquelle Michael Curtiz ne dérogera presque jamais dans ses films d’aventure suivants (dans ses collaborations avec Erroll Flynn profitons-en également pour recommander chaudement les géniaux Capitaine Blood et L’Aigle des Mers). Avec ce nouveau regard sur le film et cette nouvelle teinte, on se rend compte comment Les Aventures de Robin des Bois se lie finement et très justement à la version mal-aimée de 2010 signée Ridley Scott, finalement peu éloignée sur certains points. Un vrai plaisir de redécouverte, donc.

Peggy Sue Got Married posterPeggy Sue s’est mariée (Francis Ford Coppola, 1986) :

Restauré en numérique par Sony Pictures.

Séance présentée par Francis Ford Coppola.

Autant dire qu’un film de Francis Ford Coppola dont la photo est signée Jordan Cronenwerth se doit de pouvoir bénéficier d’une restauration numérique. Peggy Sue s’est mariée se mêle dans un pan de carrière passionnant de Coppola au sein des années 80, mais éventuellement moins reconnu des suites de son encadrement entre ses films des années 70 (les deux volets du Parrain, Conversation Secrète et Apocalypse Now évidemment) et 90 (le troisième volet du Parrain et Dracula notamment). Comme bien des grands cinéastes de sa génération et preuve de son caractère d’auteur total, Coppola parvient à s’approprier intégralement ce film de commande censé redresser la balance de ses précédents échecs commerciaux. Fidèle à ses passions, il y développe son penchant tendre pour la famille et un regard précieux sur le passé, pour un résultat d’une grande justesse émotionnelle, d’autant plus mise en valeur par le compositeur de génie qu’est John Barry. Peggy Sue s’est mariée, c’est aussi l’occasion de redécouvrir un Nicolas Cage qui nous manque, et un certain Jim Carrey qui décidément n’en aura jamais manqué une pour faire (toujours génialement) le pitre.

Napoleon affiche« Napoléon » d’Abel Gance, rencontres autour du projet de restauration :

A moins d’être plutôt fin connaisseur du cinéma d’Abel Gance (qui, profitons-en pour le signaler, a bénéficié d’une somptueuse remasterisation de son chef-d’œuvre J’Accuse), on peut se demander en quoi la restauration de Napoléon pose autant de questions et de problèmes au point d’y consacrer une conférence entière, s’articulant entre autre autour d’une conversation à ce sujet entre Francis Ford Coppola et Costa-Gavras. Georges Mourier, responsable de ladite restauration, a brillamment répondu à cette interrogation dans sa présentation du projet, nous laissant entrevoir le travail titanesque de restauration à venir pour découvrir un film tel que nul ne l’a vu depuis son exploitation, le film absolu convoité par Gance pendant des décennies mais jamais monté correctement.

Le conférencier est revenu sur le mic-mac des innombrables versions de Napoléon qui feraient passer le cas Star Wars pour un poids welter. Entre multiples versions à sa sortie (notamment une version de 5h et une 9h), nouvelles versions ou pseudos remakes par Gance lui-même et restaurations se succédant en nombre dès les années 50 sur l’initiative d’Henri Langlois, jusqu’aux années 2000 avec celle de Kevin Brownlow (finalement celle que la plupart de ceux qui l’ont vu connaissent), la vraie identité du film s’est quelque peu perdue. A jamais ? Fort heureusement non. Georges Mourier a ainsi dévoilé toutes les recherches effectuées pour mettre en place la restauration effective du film. Passionnante de bout en bout, la présentation s’est achevée sur la projection d’un extrait du nouveau montage du film (avec une comparaison sur une précédente version) dévoilant le Napoléon de Gance sous son jour le plus spectaculaire. Dès les premiers plans, tout le monde comprit bien vite que cette restauration était en passe de devenir une attente majeure pour les cinéphiles, et que la version que nous avions vu auparavant, bien que dévoilant un film d’une ampleur formidable, était à mille lieues de ce qui a été dévoilé à la Cinémathèque Française. Même les plus néophytes de ce cinéma auront été soufflés par la démesure de ce cinéma total, moderne et maintenant immortel, puisqu’il renaît (une nouvelle fois) de ses cendres. Pour information, cette restauration comprendra bel et bien le triptyque final, ces écrans supplémentaires qui viennent s’ajouter sur le côté pour élargir le cadre, préfigurant ni plus ni moins 25 ans auparavant le Cinerama et le Cinemascope.

S’en est donc suivie la conversation entre les deux mentors aux allures bienveillantes que sont Francis Ford Coppola et Costa-Gavras, afin de revenir sur les modalités de la restauration de Napoléon, effectuée en chœur avec plusieurs cinémathèques ou instituts, mais aussi le soutien de Coppola dont le père, Carmine, avait composé une nouvelle (et formidable) musique pour la restauration de Kevin Brownlow. On regrettera sans doute la courte (bien que ce soit relatif) durée de cette intervention par rapport à la présentation de Georges Mourier, les questions demeurant encore nombreuses. Mais évidemment, on ne pouvait que se réjouir en parallèle d’assister à une conversation entre deux titans à propos d’un troisième.

Vraisemblablement, la restauration, si le financement suit, devrait être achevée en 2017. D’ici là, il va falloir compter les secondes, tandis que l’on ressasse en boucle cette séquence remontée de la Marseillaise.

Tucker posterTucker (Francis Ford Coppola, 1988) :

Présenté par Francis Ford Coppola.

Sans doute l’un des films les moins connus de Coppola, Tucker charme pourtant immédiatement avec ce ton rétro-décalé qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler le trop souvent oublier Le Grand Saut des frères Coen. Tucker, c’est avant tout une histoire résolument incroyable, destinée à être cinématographique, que Coppola a tiré depuis ses souvenirs d’enfance et fait produire par son compagnon de route George Lucas (comme quoi, les amis… !). A travers la lutte de cet artisan de l’automobile proposant le produit parfait, confronté et malmené face aux géants de l’industrie, on perçoit non sans difficulté le parallèle avec l’industrie du septième art, les mêmes combats dans lesquels s’est parfois trouvé le réalisateur. Simple et bien intentionné, Tucker rappelle cette époque de cinéma où le biopic offrait de belles promesses. On y ressent par ailleurs, avant l’heure, un film qui sur certains points aura pu servir à Martin Scorsese pour son Aviator. Peut-être la présence du personnage d’Howard Hughes dans les deux œuvres n’est pas étrangère à ce sentiment. Peut-être aussi parce que de Marty à Francis, il n’y a qu’un pas. Comme quoi, les amis, à nouveau…

MacBeth posterMacBeth (Roman Polanski, 1971) :

Version restaurée en 4K par Sony Pictures.

Présenté par Roman Polanski.

Quelque part, et quoi que l’on en pense, MacBeth est majeur dans la carrière de Roman Polanski : il marque le tournant du premier film après l’assassinat de sa compagne, Sharon Tate. Le réalisateur franco-polonais y injecte toute la noirceur qui le dévore alors, entraînant son adaptation shakespearienne dans des limbes qui lui permettent de marquer la différence avec ses prédécesseurs, Laurence Olivier et Orson Welles, dont par ailleurs il admet bien volontiers ne pas apprécier franchement les adaptations en question. La version remasterisée permet avant tout de redécouvrir un film d’une beauté formelle incommensurable (peut-être l’un des plus achevés de son auteur à ce niveau-là), tant tout est mesuré d’une main de maître, de cette lumière burinée par la fumée et la crasse à cette science du cadrage faisant écho à la rigueur du dramaturge britannique.

Au-delà de ses qualités esthétiques, le film de Polanski retranscrit parfaitement l’esprit médiéval, de rois et de sorcières, du drame de MacBeth. En délaissant légèrement les pointes humoristiques de la pièce de Shakespeare, et en se concentrant sur la paranoïa grandissante et contagieuse du roi assassin, Polanski invoque tous les esprits sorciers, si chers au grand auteur de théâtre, qui gouvernent cette Ecosse médiévale. Bien que très fidèle, l’adaptation filmique est totale, en témoigne entre autres l’utilisation délicieuse des vers de Shakespeare qui, après un temps d’assimilation convenons-en, donne tout sa beauté aux dialogues du métrage. Cependant, cela se paye au prix d’un film quelque part extrêmement hermétique après lequel on peut ressortir fasciné, déconcerté, ou profondément ennuyé. L’archétype du film qui a besoin de décanter.

Comment Yukong déplaça les montagnes – Une caserne : Nankin (Joris Ivens, Marceline Loridan, 1971) :

Présenté par Marceline Loridan.

Il y a un peu plus de quarante ans, la série de documentaires Comment Yukong déplaça les montagnes (quel beau titre par ailleurs), à travers douze heures de films, dévoilait un regard neuf et relativement exhaustif sur la Chine du début des années 70 après la révolution culturelle. Pour le festival, la Cinémathèque Française a décidé de projeter un volet de cette saga, Une caserne : Nankin, qui revient sur un régiment militaire stationné en province. On y découvre un univers fascinant, où la doctrine communiste a quasiment laissé sa place à un idéal utopiste : en exagérant, il n’y a presque qu’un pas de cette caserne au village Schtroumpf. La communauté que forme ce régiment et la région aux alentours vit de manière quasiment indépendante et totalement égalitaire, l’ingérence de l’Etat, au loin dans les villes, n’étant que partielle et ponctuelle. L’approche du documentaire est saisissante d’honnêteté avec ce regard tendre sur une Chine qui a fini par disparaître depuis. Peut-être « trop beau pour être vrai » comme le déclare Marceline Loridan, peut-être faisant fi de certaines questions liberticides… Qu’importe, ce volet donne surtout envie de découvrir tout le reste de cette saga de documentaires !

Les Ouigours – Minorité nationale, Sinkiang (Joris Ivens, Marceline Loridan, 1971) :

Préalablement à Une caserne : Nankin, aura été projeté un court-métrage du même univers revenant sur une communauté musulmane chinoise. Les Ouigours est tout de même un peu à part, puisque retiré des écrans à sa sortie par ses auteurs, n’ayant alors pas eu la possibilité à l’époque d’avoir la liberté de filmer ce qu’ils souhaitaient. Car si dans le volet consacré au régiment chinois, malgré l’utopie dévoilée presque irréaliste, paraissait complet, ici les questions restent nombreuses et l’on sent le film quelque part inachevé. D’autant plus dommage car il est passionnant de découvrir ces communautés que l’on ne connaît pas ou peu, participant à la richesse culturelle de la Chine, titillant notre plus grande curiosité.

A noter tout de même que ce volet autrefois retiré (au même titre que Les Kazaks) est tout de même disponible dans le coffret Comment Yukong déplaça les montagnes, édité par Arte.

Sherlock Holmes (Arthur Berthelet, 1916) :

Restauré par la Cinémathèque française et le San Fransisco Silent Film Festival.

Présenté en ciné-concert.

Il n’est tout de même pas courant de retrouver dans les collections de la Cinémathèque une œuvre cinématographique considérée comme perdue, près d’un siècle après la dernière fois que l’on en ait entendu parler. D’autant plus s’il s’agit de la première adaptation en long-métrage des aventures du célèbre personnage de Conan Doyle, mettant en vedette son interprète théâtral (tenant ce rôle pendant près de 40 ans par ailleurs) qui a apporté au personnage le visuel que nous lui connaissons bien maintenant, William Gillette. Cela dit, autant ne pas entretenir davantage le suspens : bien qu’indéniablement ce Sherlock Holmes de 1916 ait une immense valeur historique, c’est une adaptation cinématographiquement plutôt pauvre et maigre d’intérêt compte-tenu de ce qu’il se faisait à la même époque. Construite dans la logique d’un serial en plusieurs épisodes (l’ancêtre de la série télévisée, donc), l’intrigue n’exploite jamais vraiment l’univers du détective, se contentant d’enjeux peu emballants à tel point que l’on se demande même ce que Moriarty vient réellement faire dans cette histoire, si ce n’est une apparition un peu superficielle. Un peu de paresse cinématographique également, puisqu’à part quelques surimpressions ou cuts curieusement montés en fondus enchaînés, le dispositif trop souvent théâtral plombe quelque peu le reste. On retiendra tout de même Gillette, évidemment, interprète-phare de Sherlock, et aussi un travail de restauration fabuleusement effectué, permettant de proposer une copie dans un état remarquable. Une trouvaille précieuse, tout de même.

Enfin, un dernier mot sur l’accompagnement musical recréé pour l’occasion : globalement soignée bien que parfois hors-propos (certains élans du violon évoquant presque une ballade irlandaise), on déplorera tout de même une composition trop présente, avec peu de respirations. Car si Bresson disait que le cinéma parlant avant inventé le silence, il ne faut pas non plus perdre de vue que le muet, aussi paradoxal ce soit, en a également besoin.

L'audience posterL’Audience (Marco Ferreri, 1971) :

Restauré par Museo Nazionale del Cinema de Turin et la Cineteca de Bologne.

Présenté par Claudia Cardinale et Gian Luca Farinelli, directeur de la Cineteca de Bologne.

Inutile de revenir sur la resplendissance totale du cinéma italien des années 70, dans laquelle L’Audience de Marco Ferreri s’inscrit. A travers un périple à l’absurdité kafkaïenne comme aime le souligner le personnage principal, ce voyage dans les arcanes bureaucratiques du Vatican exploite la perdition et la décadence de la société italienne d’alors. Avec un casting de choix, typique de ces gueules marquantes que l’on avait alors, les personnages rencontrés, parfois hautement improbables, participent à l’édification du singulier univers du film. On peut éventuellement remarquer que l’ingéniosité totale du premier tiers ne se retrouve pas toujours sur le reste du film, parfois redondant, mais l’atmosphère parvient tout de même à maintenir un intérêt pour la quête du personnage, ce fameux désir de parler au Pape pour une raison obscure. On repense également à l’absurdité du virtuose et remarquable Au Nom du Pape Roi, s’inscrivant, avec le même thème, dans le même courant cinématographique italien. Reste aussi l’étrange mais très réussie musique de Teo Usuelli, qui complète un peu la décidément très vaste gamme des compositeurs géniaux de son pays.

le mecano de la generale posterLe Mécano de la Générale (Buster Keaton, Clyde Bruckman, 1926) :

Restauré en 4K par la Cohen Film Collection.

Ciné-concert de clôture du festival.

Dans le grand héritage légué par Buster Keaton, reconnu et redécouvert depuis maintenant quelques décennies, après un temps dans l’oubli, Le Mécano de la Générale est certainement son œuvre la plus connue. Bien que vue et revue depuis par des générations multiples, on ne peut manquer la vision de l’œuvre sur grand écran. Figure burlesque alternative à Harold Lloyd ou évidemment Charlie Chaplin, chacun avec son propre style d’ailleurs, on retient de Keaton cette image de cascadeur de l’extrême, car après tout, c’est la star qui manque de mourir sur le tournage de chaque plan ou presque. Le Mécano de la Générale est l’un de ses paroxysmes, d’autant plus qu’il bénéficie d’une échelle démesurée, où tout est fait en vrai, ce qui, à l’heure de la doublure numérique et du fond vert, ne laisse pas forcément indifféremment. Quatre-vingt-dix ans après, cette course poursuite effrénée de locomotives, sans aucun doute source d’inspiration majeure pour Gore Verbinski et son final de Lone Ranger, impressionne autant qu’elle fait rire, marque d’un artiste que l’Histoire du cinéma n’oubliera plus.

Mauvais point en revanche pour l’accompagnement musical joué en live (qui n’est d’ailleurs pas celui composé pour la restauration), dont le caractère jazzy ne colle absolument pas à ce qu’il se passe à l’écran et sabote le rythme virtuose construit par le film. A cause de cette partition totalement hors-sujet et régulièrement pénible, on aurait bien volontiers, à plus d’une reprise sorti nos écouteurs pour charger à la place la William Tell Overture de Rossini qui accompagnait joyeusement le grand final du film de Verbinski. Dommage.

Clôture :

Le succès de cette nouvelle édition de Toute la mémoire du monde ne fait aucun doute, les séances ou autres présentations étant régulièrement pleines à craquer, et l’on peut sans problèmes deviner que son retour l’an prochain aura encore plus d’envergure. La richesse des évènements proposés, à la Cinémathèque française ou ailleurs dans le cadre du « hors-les-murs » a généré un enthousiasme collectif et partagé par plusieurs générations, probablement plusieurs publics, cinéphiles ou non. Malgré deux ciné-concerts décevants pour des raisons différentes (mais qui offraient des restaurations formidables – ce qui est après tout le sujet du festival), l’ensemble de ce que nous aurons pu voir est témoin du grand apport culturel qu’offre le festival. Et encore, puisqu’il ne s’agit-là finalement que d’un échantillon de ce que Toute la mémoire du monde a proposé, donc.

Une fois de plus il faut (entre autre) remercier le trio Costa-Gavras / Serge Toubiana / Jean-François Rauger pour cette manifestation que l’on souhaite très prospère dans l’avenir (et un peu mieux organisée tout de même !).

La fin du festival marquait également le dernier jour de l’exposition François Truffaut, en espérant que vous ayez pu la voir dans la mesure du possible, hommage exhaustif et passionnant à l’un des plus beaux et tendres auteurs français.