Théorie du K.O. : les réalités parallèles au cinéma

de le 21/06/2017
 
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Un homme détestable, occupant un haut poste dans le milieu de la télévision, voit son destin basculer le jour où il sort d’un coma. Il se retrouve dans une réalité différente où il est simple animateur, sans femme, sans influence et dans laquelle le rapport qu’il avait avec ses proches et collaborateurs a complètement changé.

Si la thématique de réalité parallèle n’est pas neuve en elle-même, le réalisateur de Simon Werner a disparu et la série Les Revenants, Fabrice Gobert, l’explore sans prendre de gants avec les conventions habituelles. Cet homme va-t- il apprendre de cette situation et gagner en humanité ? Pas si sûr. Avec un habile mélange de réalisme et de fantastique, Gobert entraine un formidable Laurent Lafitte sur le terrain de la remise en question et du changement, sans tomber dans les réponses faciles. D’ailleurs… ce n’est pas tant les réponses qui intéressent le réalisateur. Avec ce second long métrage, il pousse encore un peu plus loin son envie de mélanger les genres. Tout est troublant, envoutant et questionnant. Rêve ? Réalité ? Et qu’est-ce qui est vrai ? L’avant ? L’après ? Folie ? Manipulation ? K.O. nous plonge dans un grand labyrinthe passionnant, tout à la fois ludique et déroutant. Pour explorer un peu plus l’univers du film, nous avons voulu revenir sur le thème des réalités parallèles.

Destins à choix multiples

La comédie américaine s’est faite maitresse dans l’art du « et si… ». Le destin est effectivement un sujet fascinant et porteur. L’élément fantastique vient dérégler une réalité bien ordonnée souvent dans le but salvateur (et moralisateur) de faire prendre conscience à nos héros du véritable sens de la vie. Family Man de Brett Ratner et Monsieur Destinée de James Orr pour ne citer qu’eux sont construits sur une idée simple mais efficace : celle de montrer une autre réalité à nos héros. Une réalité dans laquelle ils auraient fait un autre choix de vie. Dans les deux cas, la démonstration de « la réussite ne fait pas le bonheur, l’amour et la famille oui » bat son plein. Dans le chef d’œuvre de Capra, La Vie est belle, le personnage de James Stewart voit ce que serait l’existence de son entourage s’il n’avait pas fait partie du monde. Une belle mise en avant de ce que vaut une vie. Dans le très beau Peggy Sue s’est mariée de Francis Ford Coppola, Kathleen Turner revit son adolescence. Pas de réalité parallèle à proprement parlé mais son personnage, non satisfait des choix qu’elle a fait, peut mettre en place cette réalité parallèle en prenant un chemin différent. Là encore, il s’agit pour elle au final de prendre conscience que sa vie est faite de belles choses (en l’occurrence ses enfants) qu’elle ne veut pas perdre. Dans tous ces cas (et il y en a bien d’autres), la réalité parallèle ne fait que souligner des idées bien pensantes tout autant que belles et essentielles.

La trame de K.O. aurait pu s’inscrire dans une veine moralisatrice et suivre ce chemin. Il n’en est rien. Car la question que pose Gobert, en installant cette réalité parallèle dans son film, est de savoir si un individu peut réellement changer. Certes, la situation sociale modifiée du personnage amène un rapport différent aux autres et une remise en question, mais le caractère profond du héros incarné par Laurent Lafitte reste ce qu’il est. Sur ce point, K.O. est donc malin. Si le personnage gagne en empathie, il ne sombre pas dans la rédemption facile.

Distinguer le vrai du faux

K.O. ne joue pas d’évidences. Gobert installe une atmosphère étrange qui nous questionne en permanence. Tout cela est-il vraiment réel ? Et si oui, ce que nous avons vu précédemment l’était-il aussi ? Le film ne lâche pas son personnage principal pour mieux nous faire adopter son point de vue mais ce dernier est-il d’une réelle fiabilité ? Il n’y a donc pas simplement un élément fantastique dans l’intrigue mais une dimension proche du thriller dans laquelle le spectateur est amené à douter de tout. La mise en scène de Gobert est manipulatrice, précise et maitrisée.

Le doute est la meilleure arme du thriller au final puisqu’il maintient un intérêt certain et distinguer le vrai du faux reste en terme de jeu une valeur sure. Des films tels que Ouvre les yeux d’Alejandro Amenabar ou encore Inception de Christopher Nolan mettent nos neurones en ébullition à force de chercher ce à quoi on peut s’accrocher. Les suspicions, les apparences, le réel, le rêve… il faut pouvoir se situer en permanence contre des réalisateurs qui prennent un malin plaisir à brouiller les pistes. Paradoxalement, suspecter la réalité la remet en question et nous permet de poser sur elle un regard plus affuté. K.O. est une critique sociale radicale, sombre et sans concession. Un regard désabusé sur le monde du travail où toute forme d’humanité semble truquée. Le film affiche surtout une ambition qui fait plaisir dans notre cinéma hexagonal et confirme le talent singulier de son réalisateur.

K.O. de Fabrice Gobert dans les salles le 21 juin 2017.