The Raid : interview de Gareth Evans

de le 16/06/2012
 
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Ce n’est un secret pour personne, l’excellent The Raid récolte des tonnes de louanges depuis des mois venant d’à peu près partout où il est présenté. Morceau de bravoure d’1h40 qui joue avec l’épuisement physique du spectateur, le second film de Gareth Evans possède déjà une solide réputation qui devrait encore grossir à sa sortie sur les écrans français ce mercredi. Le film était présenté en avant-première début avril à Paris, et le réalisateur étant du voyage nous avons pu nous entretenir avec lui à propos de son film et de sa façon de concevoir le cinéma d’action.

Ça se passe ci-dessous et ça dure une quinzaine de minutes. En attendant que les sous-titres soient intégrés à la vidéo (interview en anglais) la version texte est sous la vidéo.

D’où vient The Raid ? Merantau était une sorte de brouillon ?

Merantau était ma première tentative pour filmer des arts martiaux. Je voulais réussir un vrai film d’arts martiaux dont le récit captiverait, dans lequel on s’attacherait aux personnages et ne pas aller directement aux combats. Peut-être que j’ai un peu trop pris mon temps avant d’en arriver aux combats, les amateurs du genre n’ont pas trop aimé la partie dramatique du film, et je crois que The Raid est une réponse à ça. Mais aussi une réponse au fait que nous voulions financer un autre film au départ, nous n’avons pas trouvé l’argent après 1 an et demi passé à chercher un budget, et j’étais vraiment frustré. Quand j’ai su que je devais repartir sur un tout nouveau projet, avec un budget plus faible que celui de Merantau, mon inconscient a pris ça pour une régression. Donc comme un mécanisme d’auto-défense m’a poussé à y aller à fond pour celui-là. Ne pas perdre de temps à introduire une culture ou des traditions, ne pas suivre les règles et réaliser un vrai film pop-corn, y aller sans détour et faire vivre un tour de grand huit au public. C’est la genèse du film. Mais ce qui m’a fait mieux comprendre comment approcher ce film, c’est quand j’ai réalisé à l’écriture qu’en retirant l’action et les arts martiaux, c’était un survival. Quand j’ai compris ça, j’ai compris que je pouvais jouer avec des genres qu’on ne trouve pas habituellement dans un film d’arts martiaux. De là je me suis dit que je pouvais mettre de l’horreur par ici, du thriller par là, jouer avec la claustrophobie, apporter des fusillades, je pouvais ajouter ce que je voulais. Je ne savais pas que le film serait reçu comme il l’a été, je ne savais pas qu’il aurait cette exposition, aucune idée qu’il serait vendu à SND, Sony ou Mementum. Nous faisions ce film comme celui de la dernière chance de faire quelque chose en Indonésie, donc on s’est dit « merde, allons-y et poussons dans toutes les directions nécessaires »

Était-ce difficile de trouver l’équipe pour faire cela ?

90% de l’équipe est identique à celle de mon premier film. On a créé une sorte d’atmosphère familiale en travaillant aussi longtemps ensemble. Pour Merantau c’était 4 mois, pour The Raid 3. Quand on passe 3 mois ensemble, 6 jours par semaine, 16 à 17 heures minimum par jour, ça devient la famille. Aucun doute là-dessus, on se voit, on se comprend si bien, on vit tellement au même rythme, avec le même stress, qu’on est impatient de retravailler ensemble. Donc j’étais le plus heureux quand nous sommes repartis sur ce projet en sachant que j’allais retrouver toute mon équipe.

Le dernier gros film d’action était Ong Bak à mon avis

Une étape oui

Après Ong Bak beaucoup de films d’action l’ont « copié », étiez-vous obligé de faire quelque chose de différent ? Que pensez-vous des autres films d’action ? L’avez-vous fait en réaction à ça ?

Pas vraiment, The Raid n’a pas été pensé comme ça. On ne s’est pas dit qu’on allait faire différemment des autres. On avait une certaine discipline dans l’action, et un style de combat que nous voulions représenter au cinéma, et on ne pouvait pas entrer en compétition avec Hong Kong et la Thaïlande. On ne voulait pas essayer de les détrôner car nous ne sommes pas les seconds mais peut-être 5èmes ou 6èmes meilleurs derrière eux. Donc je me suis dit qu’il fallait qu’on crée notre propre style de combat. Nous avions besoin de représenter l’action d’une manière nouvelle. Cela nous a amené vers un style ancré dans le réel. Chaque coup de poing, chaque coup de pied est faisable si vous étudiez les arts martiaux. Nous ne voulions pas d’acrobaties, de saut périlleux avant un coup de pied, nous voulions que le public soit témoin d’une scène de combat avec une relation organique à la scène elle-même, qu’elle s’intègre dans un contexte. Parfois quand on voit ces mouvements… j’adore voir un type faire un triple saut avant de frapper, c’est génial, cependant ça me sort de la scène. J’arrête de regarder ça comme partie intégrante du film mais comme quelque chose d’autonome. Je me dis que l’acteur est génial et non son personnage. Je regarde tout ça de l’extérieur et non dans le film.

D’un point de vue mise en scène, comment avez-vous fait ? La différence chez vous est que vos plans sont très longs, avec beaucoup moins de coupes que dans les films américains par exemple, où il y a une coupe juste avant un impact.

Je pense que cela vient de mon amour pour les films de Hong Kong de l’âge d’or, les années 80 et 90, des films de Sam Peckinpah des années 60 comme La Horde sauvage, et de John Woo. Ce que ces trois univers très différents partagent est une même essence dans la clarté et le détail des scènes d’action. Vous avez une totale compréhension de la géographie du lieu de l’action, vous savez où vous êtes dans la scène, d’où chaque attaque arrive et où elle va frapper. Sur Merantau j’ai fait de très longs plans, trop de longs plans en fait. Et donc chaque plan nécessitait 20 à 32 prises. Cela épuisait les acteurs. Iko [Uwais] finissait à genoux à la fin de chaque journée de tournage car il combattait toute la journée, et 6 à 7 combattants par plan. Un bon ami à moi, directeur de casting, assistant réalisateur à Hong Kong, Mike Leader, également journaliste en cinéma asiatique, a vu Merantau et m’a donné quelques conseils. Et notamment que les plans séquences c’est bien mais qu’il faut les utiliser avec plus de parcimonie, et de les aménager avec des scènes permettant de garder le niveau d’adrénaline tout en reprenant son souffle. Et c’est le meilleur conseil qu’on m’ait jamais donné. Cela m’a permis d’explorer de nouvelles manières de filmer l’action avec The Raid.

Il n’y a pas beaucoup de gros plans sur les acteurs, vous utilisez beaucoup de plans larges…

Je pense que les plans larges viennent du fait que travaille tellement proche des gars pour la chorégraphie, je suis dans une certaine position avec eux. Je veux dire que si je vais travailler avec eux pendant 3 mois pour mettre en place une chorégraphie du niveau de détails voulu, pourquoi j’irais ensuite cacher ça avec des gros plans, un montage cut et des effets sonores ? S’ils sont capables d’effectuer ces chorégraphies et de la mettre en place, je dois les montrer et m’assurer que le public les verra. Sinon je pourrais prendre n’importe qui pour faire mon film, et il ne serait pas si spécial. En grandissant avec les films de Bruce Lee, Jackie Chan et Jet Li, la chose incroyable est que vous regardez des acteurs qui sont capables de faire ce qu’on voit à l’écran, des vrais athlètes avec d’énormes capacités et qui livrent une performance à l’écran, en permanence et toujours au même niveau.

C’est pourquoi The Raid est important, cela fait longtemps qu’on n’avait pas vu des acteurs capables de faire ça. De bouger, de se battre…

C’est important, de pouvoir voir ça. C’est une forme d’art et j’ai l’impression qu’elle est souvent négligée. Beaucoup de gens pensent qu’une performance de combat se limite au timing, aux coups de poings et aux coups de pieds. Mais c’est tellement plus que ça. Il y a également de la performance là. Quand on regarde le combat entre Jaka et Mad Dog, ils commencent très forts et en pleine possessions de leurs moyens. Mais plus le combat dure, plus il devient désespéré. Ils deviennent plus désespérés, plus blessés, plus fatigués, et vous pouvez voir l’épuisement sur leur visage, leur désir de mettre fin au combat. Si vous avez une scène dans laquelle je peux faire un plan de deux minutes avec ces acteurs, dans lequel ils vont atteindre ce point d’épuisement, c’est beaucoup plus facile. Et ces scènes sont au milieu de plans de 2-3 secondes, et on a tourné cette scène pendant 4 jours. Pour garder un contrôle d’où on se trouve dans la scène plan après plan, sachant où en sont les personnages dans leur changement pendant le combat. C’est important, et difficile, cela demande des qualités bien particulières. Et j’ai l’impression que cela est toujours négligé. Je leur tire mon chapeau d’avoir été capables de faire ça et de maintenir leur férocité dans la performance, et de garder en même temps en tête le timing, leur position et leur réaction aux actions par dessus tout.

A propos de Mad Dog, il y a cette scène folle dans laquelle il combat les deux frères. Combien de temps il a fallu pour tourner ça ?

Je voulais 14 à 15 jours pour la tourner car c’est un combat de 6 minutes. Je voulais donc 2 jours à 2 jours et demi par minute de combat, et j’ai eu 8 jours. On a tourné ça 14 heures par jours et les gars se sont mis sur la gueule en permanence. J’utilise beaucoup cette analogie mais imaginez que vous allez à la salle de sport pour une heure ou deux, que le lendemain votre corps est tellement douloureux que vous pouvez à peine bouger. Imaginez maintenant de faire ça pendant 14 heures, et pendant 8 jours consécutifs. C’est ce qu’ils ont vécu, c’est ce qu’ils ont dû faire.

Il y a autre chose dans le film. C’est également un thriller, un polar. Il y a un regard sur la police indonésienne… est-ce proche de la réalité cette vision de l’Indonésie ?

Le film est une fiction, c’est une histoire universelle et ça n’a pas la prétention d’être une réflexion sur l’Indonésie. Je ne cherche pas à faire un film politique et je pense que n’importe quel film qui met en scène des policiers et des bandits montre tôt ou tard de la corruption. Mais c’était important pour moi qu’il n’y ait qu’un seul flic corrompu dans cette unité, que le reste ait une sorte de fierté de faire ce métier. Je pense que c’est important car cet aspect de la police indonésienne est souvent négligé. Ces gens font leur métier avec passion, risquent leur vie jour après jour, dans l’optique de faire le bien. Donc pour moi c’était une sorte d’opportunité de montrer ça. C’est plus un film pour les soutenir que pour les critiquer.

Rapidement que pouvez-vous nous dire sur la suite ?

Pour la suite, nous entrons en production en janvier, et l’idée est de ne pas copier la même formule que The Raid. On va faire évoluer l’histoire dans la rue et on va introduire des membres du gang plus haut placés, des officiers de police plus haut placés, les gens qui ont autorisé Tama à contrôler cet immeuble au départ. On va s’intéresser aux gros bonnets. Ce sera un film qui s’étalera sur plus de temps, d’un jour on passera à un ou deux ans, et je suis très excité à l’idée de voir ce qu’on va en faire. On va avoir de grosses scènes d’action et plus de liberté cette fois, car on ne sera pas limité par l’unité de lieu. On va pouvoir explorer de nouvelles zones. Oui, je suis vraiment très excité de voir voir ce qu’on va faire, ça va être bon, c’est un projet bien plus important.

Un grand merci à Delphine Olivier.