Ridley Scott et la Bible

de le 10/05/2017
 
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A la recherche du Paradis perdu

Alors que la sortie d’Alien : Covenant se profile, le dernier né de Ridley Scott offre l’occasion parfaite de se replonger dans sa carrière non pas depuis une perspective xénomorphique, mais plutôt religieuse. La carrière de Scott est marquée par un thème sous-jacent à ses luttes entre hommes et systèmes : le rapport à la religion, comme facteur de société. Bien qu’agnostique, Ridley Scott s’y est penché de manière directe (Exodus : Gods and Kings, Kingdom of Heaven) ou métaphorisée (Legend, Prometheus). Observer le récit de croyants, ou tout du moins personnages vivant une quête empreinte de religiosité, depuis une certaine neutralité, c’est appréhender différemment les enjeux des films historiques comme futuristes.

A la fin de Prometheus (2012), nous laissions le docteur Elizabeth Shaw (Noomi Rapace) et l’androïde David (Michael Fassbender), en partance pour la planète des Ingénieurs, celle qui était alors bien nommée “Paradis”. Métonymie hollywoodienne digne des classiques, Scott livrait une ultime peinture du vaisseau s’engouffrant dans les cieux. La planète de Prometheus, LV-224, devait originellement être un Eden, comme indiqué sur les premiers travaux plastiques préparatoires, décrivant une planète verdoyante et paisible. Tout l’enjeu est là : le cinéma de Scott est, pour beaucoup, une recherche de l’Eden, d’un Paradis perdu. Maximus (Russell Crowe) y repense sans cesse dans Gladiator (2000), fantasmant son retour chez lui, auprès de sa famille, comme l’arrivée aux Champs Elysées. Christophe Colomb (Gérard Depardieu) sombre jusque dans la folie et l’absurdité pour tailler, de force s’il le faut, son Nouveau Monde comme un jardin vierge de tout péché dans 1492 (1992) – au titre tout indiqué dans sa version originale : La Conquête du Paradis. Même pour Max Skinner (Russell Crowe), dans le moins grandiose Une Grande année (2006), le retour à la pureté de ses souvenirs du Sud de la France prend une connotation paradisiaque, au sens propre. Alien : Covenant devait originellement s’intituler Paradise Lost, soit le Paradis Perdu, en référence au texte du poète John Milton (1667), influence notable chez Ridley Scott.

Des hommes et des dieux

Le Covenant, en Anglais, est la relation, le pacte ou plutôt l’Alliance entre les hommes et l’Éternel. C’est ce que Ridley Scott a préalablement décrit dans Exodus : Gods and Kings, retravaillant l’Exode sous un jour nouveau. Dans sa seconde version des Dix Commandements (1956), Cecil B. DeMille précisait “Notre sujet est inhabituel” dans un aparté introductif. Embrassant les codes du péplum classique, ici à une échelle démesurée façon Quo Vadis (1951), DeMille y projetait la lutte entre les idéaux de la Guerre Froide, celle de la liberté face au joug des tyrans – chose toute relative lorsque l’on connaît ses engagements politiques. Pour Scott, ce “sujet inhabituel” est l’occasion d’autre chose, plaçant un récit fondateur de la culture moderne comme lutte politique anti-manichéenne, fruit d’hommes faillibles, hallucinés et vengeurs. Ridley Scott, pragmatique, voit l’histoire biblique non pas comme idéal moralisateur, mais plutôt comme socle explicatif de dérives plus tardives. Exodus : Gods and Kings (2014) est un film où le châtiment divin est laid et injuste, fait d’un enfant colérique dont rien n’exclut qu’il soit une projection mentale de Moïse (Christian Bale[1]). Les victimes deviennent bourreaux. L’Histoire se répète dans toutes les directions possibles chez Ridley Scott, car si les Egyptiens du Pharaon Ramsès II (Joel Edgerton) brûlent les cadavres des esclaves hébreux dans de gigantesques charniers, ceux-ci, une fois émancipés, partent s’installer sur une Terre Promise incertaine, de gré ou de force. Une discussion finale entre Josué (Aaron Paul) et Moïse rappelle les problèmes à venir quant à l’appropriation de la terre de Canaan : l’exode des hébreux peut être perçu comme une invasion. A l’instar de l’exode identique des Hittites que Moïse, alors général de Pharaon au début du film, s’empressait de massacrer lors de la bataille de Kadech. A quel prix se paye le Paradis perdu ?

Tout l’enjeu de Kingdom of Heaven (2005) se trouve là : le coût humain et moral du “royaume de la conscience“ pour atteindre un idéal fantasmé. Godefroy d’Ibelin (Liam Neeson) explique à son fils Balian (Orlando Bloom) : “Sais-tu ce que recèle la Terre Sainte ? Un nouveau monde. […] Un monde meilleur que quiconque ait jamais pu voir. Un royaume de la conscience. Un royaume du Ciel”. Mais Kingdom of Heaven est un film de guerre, où cette reconquête de l’Eden se perçoit au travers du prisme de la Croisade. La Bible est l’excuse d’agissements colonialistes avant l’heure. Néanmoins, le scénario de William Monahan s’apparente à une parabole du Nouveau Testament : l’histoire d’un pêcheur, Balian, propulsé sur le chemin de la rédemption, prêt à se battre pour l’idéal mais refusant tout compromis moral susceptible de le faire pérécliter. L’ennemi n’est pas l’Islam, dont les armées sont gouvernées par le sage Saladin, mais est davantage intérieur, comme une force de corruption intestine. La finalité du récit n’implique pas tant d’aller chercher son Paradis Perdu vers l’Ailleurs, comme un colon, mais plutôt, à l’instar de Balian, être capable de le retrouver chez soi. Sans doute ce que lui a révélé le buisson ardent croisé au milieu de nulle part[2].

Pourtant inspiré par les contes des frères Grimm ou de Charles Perrault, Legend (1985) puise directement dans la Genèse. Ni plus ni moins, le scénario de l’essayiste fantastique William Hjortsberg relate l’éviction d’Adam et Eve du Jardin d’Eden. Dans une fable paradisiaque, la princesse Lily (Mia Sara) – princesse d’un royaume que l’on ne voit jamais, fille d’un roi dont nulle mention n’est faite (Dieu ?), enivrée par son bonheur avec Jack (Tom Cruise) commet l’affront de toucher une licorne, symbole de pureté sylvestre mais surtout animal défendu. S’en suit un hiver maudit et glacial, annihilant l’innocence du prologue. Évidemment, il y a là aussi l’intervention du Malin, présenté sous les traits de Darkness (Tim Curry), démon charismatique, intelligent et éternel tentateur, cherchant à s’accaparer les licornes pour absorber leur pureté. Mais, en rendant ses personnages, bons comme mauvais, plus faillibles, plus humains que leurs archétypes classiques, Ridley Scott déconstruit tout l’aspect manichéen de l’histoire. Le réel héros de l’aventure, comme centre d’intérêt, n’est pas tant Jack mais finalement Lily, et notamment la relation complexe qu’elle observe avec la némésis Darkness, façon La Belle et la Bête (1946) de Jean Cocteau. La quête finale du film est de se jouer du Diable, comme rédemption absolue. A cet effort inédit, Legend offre une fin alternative à l’humanité, ultime dénouement heureux possible : le retour à l’Eden perdu.

L’enfant du Diable

Mais si l’humain est autant faillible, autant tenté, alors qu’il est censé être création d’un être divin, qu’en est-il de sa propre engeance ? L’acte de la Genèse obsède Ridley Scott depuis Alien : le huitième passager (1979), introduisant Ash (Ian Holm), androïde inquiétant et défectueux, symbole d’une création condamnée à imiter l’amoralité de ses inventeurs. Evidemment, c’est aussi Roy Batty (Rutger Hauer) de Blade Runner (1982) adapté de Philip K. Dick, en quête de son géniteur, Eldon Tyrell (Joe Turkel). Mais plus encore, c’est David de Prometheus qui est intéressant en ce sens, androïde cherchant à s’émanciper de ses créateurs humains décevants en tout point de vue, et impatient de goûter ou plutôt d’expérimenter le fruit interdit de la connaissance, qu’importe le prix. Dans Alien : Covenant, il fait face à son double, Walter[3], comme si cette personnalité fascinante se devait d’avoir deux facettes : une démoniaque, l’autre bienveillante. Le dernier film de Ridley Scott confronte alors ces frères ennemis, itération post-moderne d’Abel et Cain, héritant ainsi de la tradition entretenue par le réalisateur à travers Gladiator (Maximus et Commode) ou encore Exodus : Gods and Kings (Moïse et Ramsès). Et ce, jusqu’au péché ultime ? C’est ce que la quête du Paradis perdu, au centre des enjeux du film, autour de l’établissement d’un nouveau monde fondé par des couples, finira par révéler. Un détail qui ne peut pas être anodin alors que l’on a en tête la dernière affiche d’Alien : Covenant, à mi-chemin entre La Porte de l’Enfer (1880 – 1917) de Rodin et La Chute des anges rebelles (1886) de Gustave Doré, illustrant… le Paradis Perdu, de John Milton.

[1] Christian Bale a par ailleurs expliqué qu’il voyait en Moïse un “schizophrène notoire”.

[2] Dans la version Director’s Cut.

[3] Le nom de Walter n’est pas anodin, respectant une “tradition” autour des noms des androïdes après Ash, Bishop (Aliens, le retour), Call (Alien : La Résurrection) et David (Prometheus). Puisqu’il est un miroir de ce dernier, il est logique que son nom commence par la 4ème lettre en partant de la fin de l’alphabet.