Passade : un face à face troublant

de le 04/08/2017
 
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Rencontre avec le réalisateur Gorune Aprikian du long-métrage Passade qui sortira ce mercredi 9 août dans les salles.

C’est toujours difficile d’orchestrer un huit-clos, un face à face, de le nourrir, de l’illuminer. Gorune Aprikian, qui se lance après un parcours atypique et d’une grande richesse dans la réalisation de son premier film, a réussit a filmer avec une belle sincérité et beaucoup d’émotion la relation entre deux personnages qui viennent de se rencontrer, de faire l’amour. Il cherche à s’évader, elle se prostitue, ils vont se découvrir, s’attacher l’un à l’autre en l’espace d’une soirée, avec une tendresse teintée parfois de cruauté ou d’espoirs. Les acteurs habitent l’espace avec fougue et captent avec émotion l’attention du spectateur qu’ils ne laissent jamais derrière eux. On s’attache à cette errance affective, ce cheminement entre quatre murs. Une belle aventure que nous raconte avec passion son réalisateur.

Gorune Aprikian a été tour à tour, mineur de fond, ingénieur, éditeur de presse, producteur de film et scénariste. En 2005, il est directeur général d’un grand groupe de presse magazine française, à la tête de nombreuses publications sur le cinéma et la télévision. Il décide alors de quitter le monde des grandes entreprises pour se consacrer à l’écriture et au cinéma. D’abord comme producteur puis comme auteur-réalisateur. Gorune Aprikian a écrit des nouvelles, des pièces de théâtre et scénarios. Son premier scénario, Varto qui dépeint le destin arménien, a remporté le Trophée du premier scénario du CNC et été sélectionné à Equinoxe. Varto a fait l’objet en 2015 d’une adaptation en roman graphique publiée aux éditions Steinkis. En 2016, Gorune Aprikian réalise avec Passade son premier long-métrage.

 

Quelle est la genèse de Passade ?

Passade est mon premier long-métrage en tant que réalisateur et scénariste après avoir été producteur. J’ai écrit cette histoire presque d’une traite en m’imposant les contraintes d’unité de lieu et de temps. Pour cette première expérience, j’ai voulu traiter du sujet universel et inépuisable qu’est la rencontre amoureuse. Cette apparente simplicité du dispositif, deux personnages, une chambre, une nuit cache en réalité une extrême difficulté artistique et un défi passionnant à relever.

Quel est le sujet de Passade ?

Passade est une comédie sentimentale. C’est une réflexion non pas tant sur l’amour que sur le besoin d’amour, sentiment ambivalent tantôt tendre, tantôt manipulateur. L’histoire de cette rencontre s’inscrit entre le moment où le sexe n’est plus un enjeu et celui où il est question de s’engager. J’ai voulu examiner au microscope la mécanique de la naissance du sentiment amoureux. Comment, de plaisanteries en confidences, les âmes se rapprochent au point de se toucher.
Ce n’est donc pas un film sur le sexe. Traditionnellement, le sexe est la conclusion, l’aboutissement logique, la consécration de la relation amoureuse. Ici, il n’est que le début de l’histoire, à peine l’élément déclencheur, car pour moi c’est le malentendu qui déclenche le mécanisme amoureux de Passade.

Comment décrivez-vous vos personnages ?

Elle est une jeune femme moderne, drôle et piquante qui essaie, comme tant d’autres, de concilier sa vie professionnelle et son rôle de mère. Pour cela, elle est très attentive à garder la situation en main. Son humour n’est qu’un mode de contrôle.
Lui est plus ambigu. C’est un homme-enfant, tantôt poète, tantôt bobo, avec son lot de préjugés. Mais il n’est pas exempt de tentation manipulatrice pour obtenir ce qu’il cherche. Tous deux ont, comme nous tous, un immense besoin d’amour.
Je me suis attaché à poser un regard bienveillant sur les personnages, en me libérant le plus possible du poids de la morale. Même s’ils sont tour à tour fragiles, manipulateurs ou cruels. Nous le sommes tous dans une relation amoureuse, n’est-ce pas ? Notre époque est remplie d’injonctions contradictoires et les personnages en sont la proie.

Comment s’est déroulé le tournage ?

J’ai une profonde reconnaissance envers Fanny Valette et Amaury de Crayencour qui ont apporté aux personnages leur finesse, leur charme et leur ambiguïté. La palette des sentiments qu’ils expriment revêt toutes les couleurs de la situation amoureuse.
La chambre est également un personnage muet du film. Au début, elle est un espace pour adulte (voire adultère) et se transforme imperceptiblement en aire de jeux. Elle se métamorphose selon les émotions que vivent les personnages : celles liées à l’enfance, au jeu, au sexe, à la confidence, au duel, à la provocation, à l’abandon… On est dans les nuages, les miroirs, les cabanes.
Il y a enfin un autre élément de décors et qui est presque un personnage : le canal Saint-Martin. Nous le voyons, ce qui est rare, dans sa nudité car nous avons profité de son vidage qui a lieu tous les quinze ans.

Quelles règles vous êtes vous imposé sur le plan esthétique ?

J’avais la chance de pouvoir faire un film, et à travers lui de m’adresser au public. Je me devais de lui proposer quelque chose de différent de ce qu’il avait l’habitude de voir. C’est pourquoi Passade s’attache non pas au réalisme social de la situation mais au réalisme des sentiments.
L’humour est très important également. J’ai voulu un ton léger, presque badin. Un film pince sans rire, avec une impertinence d’enfant sage.
Pour les protagonistes, le temps est suspendu, il passe donc très vite. Je voulais que le spectateur ait le même sentiment. Ce qu’Annick Raoul a su traduire par la grande fluidité de son montage. La musique d’Emmanuel d’Orlando contribue également à cette sensation étrange, presque aquatique de temps suspendu.
J’ai choisi de filmer en scope. Ce format permet d’accentuer les sentiments extrêmes de solitude ou à l’inverse de connivence des personnages. Et surtout, pour moi, le scope annonce : « Ceci est une histoire, ce n’est pas un reportage, rien n’est vrai, tout est vrai, laissez-vous bercer ». 

Quels sont les auteurs dont vous vous êtes inspiré ?

Bien sur, le dispositif : un couple, une chambre, une nuit, rappelle Nuit d’été en ville de Michel Deville. Mais le traitement est assez différent. Il y a par ailleurs de nombreuses allusions au cinéma dans le film mais elles relèvent plus d’un jeu entre les personnages que de la référence artistique. J’ai aussi été très touché par les écrits de Grisélidis Real et sa profonde humanité. Les paroles de La Marine de Brassens m’ont également accompagné durant tout le tournage : « Toutes les joies, tous les soucis des amours qui durent toujours / On les r’trouve en raccourci dans nos p’tits amours d’un jour ».

Qu’avez-vous voulu dire dans ce film ?

Ce que dit Passade est assez simple : l’amour fleurit sur le territoire de l’enfance et flétrit dans celui des adultes, symbolisé ici par l’argent.
Le métier des protagonistes, le décor de la rencontre, la durée de cette rencontre relèvent plus de la poésie que du réalisme. Mais je suis persuadé que tomber profondément amoureux suit des étapes psychologiques très proches de ce que vivent les personnages. Plaisir, complicité, manipulation, peur, métaphysique….
J’ai voulu faire un film singulier, une plongée dans l’étrange mécanique du charme, de l’attirance et de l’amour, qui est une herbe folle qui pousse là où on ne l’attend pas.

Propos recueillis du dossier de presse

Passade de Gorune Aprikian sortira dans les salles le 9 août 2017.