Nicholas Ray : l’anti-héros

de le 20/06/2017
 
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Les éditions Sidonis sortent dans de très belles éditions deux films du réalisateur américain. Le Violent (1950) et Amère Victoire (1957) ne font pas forcément partie des œuvres les plus connues de Ray et pourtant on y trouve tout le talent, l’exigence et les thématiques majeures du cinéaste. Nous vous proposons un retour rapide sur la vie et l’œuvre d’un réalisateur majeur du Septième art.

 

Un destin de poète maudit

L’une des caractéristiques du cinéma de Nicholas Ray est de mettre en scène des personnages dont le destin est souvent planifié d’avance, comme une fatalité à laquelle ils ne peuvent échapper. Et le plus souvent c’est vers le tragique que ce destin chaotique les entraine. Sans doute trouve-t-on un peu cela dans la vie même de l’homme. Très tôt le jeune Raymond Nicholas Kienzle découvre le théâtre, le jazz et devient speaker d’une radio locale. Mais c’est la rencontre avec Elia Kazan au sein d’une troupe théâtrale qui va être déterminante. Il assiste le metteur en scène pour son premier film avant de passer lui-même à la réalisation avec Les Amants de la nuit en 1949. Pour beaucoup, il signe d’emblée son plus beau film, dense, noir. Remarqué par la critique européenne (en France par Les cahiers du cinéma), le travail de Ray attire l’œil et la curiosité des studios hollywoodiens. Si sa carrière au sein de la grande Mecque n’est pas très longue en soi (14 ans jusqu’aux 55 jours de Pékin), elle est prolifique, enchainant films de commande et œuvres plus personnelles, ayant la commune caractéristique d’être très maitrisés. De sa filmographie, on sort quelques films mythiques reconnus unanimement (Johnny Guitare, La Fureur de Vivre), des chefs d’œuvres plus confidentiels (Le Violent, Derrière le miroir, Les Amants de la nuit), un bijou incompris (La Forêt interdite), des tentatives à redécouvrir (Les indomptables, Amère victoire). Malheureusement, les échecs successifs de trois grosses productions avec lesquelles il se sent peu à l’aise (Les Dents du diable, Le Roi des rois, Les 55 jours de Pékin) ont raison de la carrière de Ray à Hollywood et de sa santé. Victime d’un malaise cardiaque sur le dernier film, Ray part en Europe et ne tourne plus rien. De retour aux Etats-Unis il enseigne et tourne un film expérimental avec ses étudiants puis il fait le segment d’un film collectif érotique. Depuis longtemps, Ray a entretenu une réputation particulière. Sa personnalité complexe, tourmentée, a donné lieu à des rapports conflictuels avec ses interlocuteurs. L’alcool et la drogue n’ont pas rendu les choses plus simples. Désintoxiqué, il reprend l’enseignement mais un cancer des poumons est diagnostiqué. Comme un dernier acte de rébellion à la mort, Nicholas Ray met en scène, aidé par son ami Wim Wenders, sa propre fin dans Nick’s Movie en 1979.

 

Le renouveau tragique

Après la seconde guerre, Ray fait partie des réalisateurs (avec Kazan ou Losey) qui ont amené un souffle nouveau par le biais de l’anti-héros. Les personnages qu’aime mettre en scène Nicholas Ray sont des perdants, souvent détestables mais en même temps fascinants et extrêmement charismatiques. Le cinéma du réalisateur s’inscrit dans le genre (le polar, western, aventure…) dont il récrit les codes. Les hommes sont faibles, les femmes sont souvent plus fortes et le contexte est violent, une violence souvent gratuite. Empreint d’une forme de tragédie grecque, les récits de Ray ne cherchent pas à jouer de mystère quant à une issue incertaine mais adoptent plutôt un fatalisme surprenant pour l’époque. Ce côté tragique prévisible noircit encore un peu plus l’ensemble du film. Son œuvre la plus mythique est Johnny Guitare, western baroque, histoire d’amour folle entre Joan Crawford et Sterling Hayden, tourné pour pas grand-chose et mettant en scène des personnages féminins là où d’habitude les hommes font la loi. Réalisé alors que la commission McCarthy battait son plein, Ray, soupçonné de communisme, fut protégé par son producteur et beaucoup voit dans le film une transposition de la situation politique que vivait alors l’Amérique. Quant à La Fureur de vivre, le plus grand succès commercial de la carrière du réalisateur, il dresse le portrait d’une jeunesse écorchée, magnifiquement incarné par James Dean. La star mourant quelques jours avant la sortie du film, la vision n’en fut que plus forte. Devenu rapidement culte pour toute une génération, le succès fut mondial.

 

Amère victoire

Amère victoire est un film peu connu, superbement mis en scène, contant une rivalité amoureuse pour une femme opposant deux officiers britanniques durant la deuxième guerre. Mais plus que l’aspect romanesque, c’est une mise à nu que propose Ray en dévoilant de ses héros les personnalités face à la mort et la peur. On retrouve une thématique fondatrice de l’œuvre de Ray dans le traitement de ses personnages, des anti-héros dont les failles sont révélées sans concession. Les images en noir et blanc sont sublimes et le casting superbe (Richard Burton et Curd Jürgens). Particularité intéressante : le film est une production française tournée en anglais. Il est d’ailleurs adapté d’un roman de René Hardy, ancien résistant soupçonné d’être responsable de l’arrestation de nombreux résistants dont Jean Moulin. Amère victoire est une œuvre fascinante sur la lâcheté, plus surprenante qu’elle n’y parait et témoigne de la maitrise totale d’un grand cinéaste.

 

Le Violent

Produit par Bogart lui-même qui désirait s’éloigner de ses compositions habituelles, Le Violent est un chef d’œuvre et à plus d’un titre. D’abord par la perfection dont témoigne sa fabrication. Mise en scène, image, interprétation, écriture… tout est en harmonie. Par un habile tour de passe-passe, Nicholas Ray nous plonge dans un polar dont il tire surtout un drame psychologique intense et une vision lapidaire du milieu cinématographique. Bogart joue un scénariste soupçonné du meurtre d’une jeune femme. Mais c’est précisément le portrait de cet anti-héros cynique qui intéresse le réalisateur. Une fois encore, le goût prononcé du cinéaste pour les perdants fait mouche. Ray s’identifie clairement à son personnage principal et cette identification est d’autant plus forte et troublante que la partenaire de jeu de Bogart n’est autre que Gloria Grahame, mariée à cette époque à Nicholas Ray. Leur union se dégrada au fur et à mesure du tournage chronologique du film. Dans le personnage joué par Bogart, Ray exprime ses démons avec une liberté totale. Le Violent est sans doute l’un des films les plus sombres de Ray et assurément le plus personnel. Bogart trouve un rôle extraordinaire, différent de ce qu’il avait montré auparavant. Sans conteste, Le Violent est un film majeur dans la carrière brillante d’un cinéaste génial et un véritable chef d’œuvre en soi.

Le Violent et Amère victoire sont disponibles chez Sidonis Editions en Blu-Ray et DVD.
En suppléments sur chaque film, on retrouve des présentations de François Guérif, Patrick Brion et Bertrand Tavernier.