Malveillance : interview de Jaume Balagueró

de le 07/06/2012
 
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A l’occasion de la sortie en DVD et blu-ray de Malveillance le 6 juin, nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec le réalisateur Jaume Balagueró. Nous avons pu évoquer l’évolution de sa carrière, avec un tournant assez franc marqué avec son dernier film, sa façon de penser la mise en scène de la peur et le cinéma de genre plus largement.

Quelle est la genèse du projet ? Malveillance a été pendant un temps envisagé aux USA avec un tournage en anglais ?

Tout d’abord il s’agit du premier film que je réalise et dont je ne sois pas l’auteur du scénario. Concrètement, Alberto Marini m’a envoyé le scénario pour me demander mon avis, et il m’a beaucoup plu. Je me suis tellement fait happer par l’histoire qu’il fallait que je m’occupe de la transformer en film. Et c’est vraiment la première fois que je ne me suis pas impliqué du tout dans l’écriture. Au départ nous devions faire le film en anglais et l’histoire se passait à New York. Nous avons commencé à préparer le tournage là-bas, avec des acteurs américains, mais pour des raisons personnelles j’ai décidé qu’il valait mieux le faire en Espagne. En fait, je venais d’avoir un enfant et c’était un peu difficile de partir à l’étranger pour un tournage. Donc on a apporté les changements nécessaires au scénario pour l’adapter à l’Espagne.

C’est également votre premier long métrage, avec A louer, à ne pas contenir d’éléments fantastiques. Est-ce que vous aviez besoin de vous détacher du genre ?

C’est vrai, ce sont mes deux seuls films qui sont ancrés dans le réel sans éléments fantastiques. Mais plus encore, A louer peut se caser dans le genre « horreur », il en possède les codes, tandis que Malveillance non. Le film a beaucoup plus à voir avec le suspense, avec le thriller, mais très peu avec l’horreur. Même si certains spectateurs en sont sortis terrorisés. Je crois que certains films qu’on ne peu pas qualifier de films d’horreur peuvent produire une vraie sensation de peur.

Est-ce qu’on peut dire que des films de Polanski ou Hitchcock, qui ne sont pas de véritables films d’horreur, sont parmi les plus effrayants ?

Je n’irais pas jusque là, non. Mais pour ces deux réalisateurs, ils ont atteint une construction du suspense qui est tout simplement parfaite. Bien entendu, nous avions ces films en tête pendant la préparation de Malveillance. Polanski est un réalisateur merveilleux et une grande source d’inspiration, mais il est également le réalisateur d’un film qui n’a rien à voir avec Malveillance mais qui se passe également dans des appartements et qui implique énormément le spectateur, Le Locataire.

En parlant d’appartements, vous semblez obsédé par les appartements de Barcelone depuis plusieurs films. Ils vous font peur ?

Non, c’est vraiment le hasard, je n’ai aucune obsession avec les appartements. Pour [REC], quand nous avons écrit le scénario, le choix d’un immeuble et d’une action située dans des appartements s’est surtout imposé au niveau de la logistique. Non seulement nous avions tous les décors dans cet immeuble mais également tous les départements de l’équipe (costumes, maquillages, production, effets spéciaux…), tout cela pour pouvoir tout contrôler de près. Et c’était à peu près la même configuration pour A louer. Quant à Malveillance, le script est arrivé et le hasard a fait que cela se passe encore dans le même type d’endroit. Mais je ne l’ai pas vraiment cherché.

Sur ce type de film, qu’est-ce qui est le plus difficile ? Rendre sympathique un prédateur comme César ?

Dans le scénario, il y avait une proposition à laquelle nous ne sommes pas vraiment habitués. En effet, normalement ce genre de film est raconté suivant le point de vue de la victime, et le prédateur la terrorise, lui fait du mal, tandis qu’en tant que spectateur on se trouve dans sa position à elle. Dans le cas de Malveillance c’est le contraire, on se retrouve suivant le point de vue du prédateur. Pour nous, le plus important, et le plus difficile, était que le spectateur s’identifie au prédateur et surtout pas à la victime. Nous forçons le spectateur à assister à ses actes mais également à leur préparation. Et c’est toujours très difficile de faire en sorte que le public se sente proche du personnage le moins attachant à l’écran. C’était très important pour nous car c’est là le cœur du film, vraiment, et si nous rations cette identification du spectateur à César, nous rations le film.

Et dans cette démarche, tourner avec Luis Tosar, de plus en plus présent sur nos écrans, était nécessaire ?

Vous savez, en Espagne Luis Tosar est « l’Acteur ». Tout le monde le connaît et tout le monde l’aime. Mais c’est également un acteur très intéressant, très spécial, car il a la capacité de jouer les deux faces d’un personnage. Il peut facilement être menaçant, effrayant, sinistre, mais en même temps il peut paraître sympathique et charismatique. Et cela afin que le spectateur puisse s’identifier à lui plus facilement. Luis est l’acteur parfait pour ça, il est capable d’intérioriser pour paraître agréable et d’en même temps déployer un ton très menaçant.

Il y a chez vous une sorte d’obsession pour l’obscurité. Vous en avez même fait un film, Darkness. Comment composez-vous avec l’obscurité dans votre mise en scène, notamment avec votre DP Pablo Rosso par exemple ?

C’est toujours compliqué de travailler avec l’obscurité au cinéma. Il y a pour moi deux manières de l’aborder. On peut la falsifier en quelque sorte, en créant une luminosité et cacher les éléments dans l’ombre. Mais il y a une autre manière plus « drastique » quand tu crées une obscurité qui parle vraiment. Et ça m’intéresse beaucoup, j’essaye toujours de l’atteindre, créer une obscurité réelle afin d’immerger le spectateur pour qu’il veuille voir ce qu’il y a dans cette obscurité. On en joue beaucoup pour créer le suspense ou la tension. On a joué avec dans Darkness, encore plus dans [REC] avec une obscurité totale. Le public ne pouvait rien voir jusqu’à ce que la vision nocturne soit utilisée, ce que je trouve intéressant dans la construction de la peur. Mais il y a aussi un aspect purement esthétique. L’obscurité, son intensité, permet de créer une ambiance, un style, et j’aime créer des atmosphères en l’utilisant pour interagir avec le spectateur.

Pour parler un peu plus largement du cinéma espagnol, il semble qu’il y ait comme une « nouvelle vague » pour le cinéma de genre, avec vous, Paco Plaza, Rodrigo Cortès… est-ce que vous voyez les choses de la même manières de l’intérieur ?

Je crois que chaque pays possède sa nouvelle génération de réalisateurs. Mais c’est vrai qu’en Espagne, ma génération, la précédente et même la suivante, car je ne fais plus partie de la « nouvelle » génération, nous avons quelque chose de différent. Notamment par rapport aux générations antérieures. Nous avons appris le cinéma, nous nous sommes formés, en voyant beaucoup de films de genre, de tous les genres. Grâce aux VHS puis aux DVD nous avons pu voir beaucoup de films, beaucoup de belles choses, des moins belles, et nous en avons profité dans tous les cas. On a profité des films d’Ingmar Bergman, d’Andrzej Zulawski, de classiques, mais en même temps des films de Lucio Fulci, de films de zombies italiens, et bien d’autres choses. Nous sommes d’une génération qui a appris à raconter les histoires que nous aimions qu’on nous raconte. Avant il y avait une sorte de peur en Espagne, la peur de faire des films qui ne soient pas du « cinéma espagnol ». Il y a quelques années, personne n’aurait réalisé un thriller ou un film d’horreur. Aujourd’hui on n’a plus cette appréhension, mais je crois que cela se passe autant en Espagne que dans d’autres pays. Il y a 25 ans en France plus personne ne faisait de films d’horreur ou de films d’action alors qu’aujourd’hui beaucoup de jeunes réalisateurs s’y attèlent.

En France il manque peut-être un studio comme Filmax…

C’est vrai que Filmax fait beaucoup pour les jeunes réalisateurs mais est surtout un studio spécialisé depuis très longtemps dans le cinéma de genre, et clairement dans le cinéma d’horreur. Mais il y a beaucoup d’autres sociétés en Espagne, qui donnent leur chance à de jeunes réalisateurs, et souvent dans le cinéma de genre. Mais c’est vrai que Filmax a joué un rôle capital chez nous.

Et pour vous la suite c’est [REC]4, où en êtes-vous du projet ?

Aujourd’hui nous avons un scénario terminé. Je ne peux pas dire grand chose car non seulement je n’en ai pas le droit mais surtout nous cherchons à ménager une grande surprise autour de ce film. Mais on est en pleine préparation et le tournage commencera dans les mois à venir pour une sortie en 2013. Je travaille également sur plusieurs autres projets pour préparer l’après-[REC], pas forcément des films d’horreur mais pour creuser encore du côté du suspense et du thriller…

Propos recueillis et traduits de l’espagnol par Nicolas Gilli.

Un grand merci à Benjamin Gaessler.