Les Director’s cut de Ridley Scott

de le 30/11/2016
 
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Aujourd’hui c’est l’anniversaire de Ridley Scott, le créateur de la saga Alien fête ses 79 printemps. Retour sur le travail de l’artiste qui nous fait rêver depuis tant d’années.

LA VOIX DE L’ARTISTE

Droit fondamental et inaliénable chez nous, la version du réalisateur (director’s cut en anglais), est un précieux sésame de l’autre côté de l’atlantique ou la décision du montage final d’un film revient le plus souvent, non pas à son metteur en scène, mais aux producteurs. Et généralement par pour le meilleur, certains ayant le coup de ciseaux facile, quand d’autres moins calculateur, acceptent de se ranger du côté d’un metteur en scène et de sa vision artistique. La ressortie en salle et dvd/blu-ray du Blade Runner de Ridley Scott dans sa version ultime appelée  « Final Cut » est un bon prétexte pour évoquer les divers montages parsemant la filmographie bicéphale d’un réalisateur devenu champion toute catégorie de la pratique. Quand bien même on n’est pas toujours à l’abri d’une contrefaçon.

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ALIEN, LE HUITIEME PASSAGER (1979)

Généralement synonyme de version longue, la director’s cut d’Alien se révèle en définitive plus courte (d’environ une minute), que le montage original. Ceci s’expliquant que parallèlement à l’ajout de deux séquences jamais vues (la plus mémorable restant la découverte des victimes du xénomorphe dont un Dallas suppliant Ripley de l’achever), et de divers rallongements de scènes préexistantes, Ridley Scott a raccourci diverses scènes et supprimé des plans jugés trop longs vingt cinq ans plus tard par le réalisateur lui-même. Un remaniement de surface s’accompagnant du remontage discret de certains passages et de modifications quasi invisibles, qui ne trahissent pas réellement la vision originelle d’un classique intemporel. Mais si Ridley Scott a été impliqué dans ce lifting, il est à noter que quelques années plus tard, celui-ci avouait ne pas en être totalement satisfait et préférait nettement le montage de 1979.

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BLADE RUNNER (1982)

On pourrait affirmer qu’il n’y a pas un Blade Runner mais plusieurs. Déjà lors de sa sortie inaugurale, le public européen peut jouir d’une version plus violente que la copie américaine sensiblement censurée. Toutes deux incluant un happy-end ainsi que l’ encombrante voix-off d’Harrison Ford que les producteurs imposent à Ridley Scott (d’abord avec son consentement puis derrière son dos), de peur que le spectateur ne se retrouve perdu au sein de cette chasse au réplicant au coeur d’un Los Angeles futuriste. Echec commercial, Blade Runner semble destiné à sombrer dans l’oubli quand ressurgi en 1989, une copie 70 mm projetée lors d’un festival. Se propage alors la légende d’un director’s cut, celui-là même validé par Ridley Scott. En fait, il s’agira de la version européenne débarrassée de son épilogue joyeux. Devant le culte grandissant du film, exacerbé par le succès de cette projection, Warner se lance dans le financement en 1992 d’un nouveau montage baptisé « director’s cut » permettant à Ridley Scott de se rapprocher de sa note d’intention initiale : le réalisateur supprime la voix-off et la première fin, tout en rajoutant le plan de la licorne (qui n’est pas un stock-shot de Legend comme on l’a longtemps cru), à la base de l’épidémique théorie selon laquelle le héros Deckard est lui aussi un replicant. Quand bien même cette version fut la seule exploitée pendant de nombreuses années, celle-ci n’est toujours pas considère comme définitive aux yeux de Ridley Scott et du producteur Charles de Lauzirika qui au début des années 2000 obtiennent carte blanche de la Warner pour concrétiser le projet de la « Final Cut ». Une version restaurée qui profite des dernières avancées technologiques pour corriger certains défauts réputés des précédentes versions de Blade Runner (la mort de Zhora exécutée  par une doublure trop voyante, la désynchronisation des dialogues dans la scène entre Deckard et le vendeur de serpents, le plan de l’envol de la colombe…), et améliorer certains trucages. Retardé de plusieurs années et ayant nécessité un travail titanesque, le « Final Cut » déboule dans les salles et en vidéo en 2007, avec la promesse qu’il s’agit du remodelage définitif voulu par son réalisateur qui aura attendu 25 ans avant de pouvoir montrer son film tel qu’il l’avait imaginé.

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LEGEND (1985)

A l’image de Blade Runner, il est aisé de confondre les multiples versions du conte de fée de Scott qui cumule un montage européen sorti en 1985 (94 min), celui distribué à la même époque aux Etats-Unis (89 min), une version conçue pour la télévision US (94 min) et enfin le fameux director’s cut (113 min). Outre une différence non négligeable de plans et de dialogues alternatifs entre les deux premiers montages, ceux-ci divergent essentiellement par l’utilisation de la bande originale composée par Jerry Goldsmith dans la version européenne et de la musique de Tangerine Dream dans celle américaine. On doit cette particularité à la décision d’Universal (détenteurs des droits sur le sol yankee, tandis que la Fox se charge des territoires étrangers), d’adapter le film aux goûts du public US à la suite des résultats mitigés d’une projection test du director’s cut. Comme son nom l’indique, cette toute première version montée correspond au mieux à ce qu’avait en tête Ridley Scott (dotés de différences notables concernant la mission du héros et la conclusion), mais qui restera invisible, jusqu’à sa miraculeuse exhumation en 2000 et son exploitation en dvd et blu-ray partout dans le monde.

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GLADIATOR (2000)

« La version longue était moins réussie. Celle sortie en salle était idéale. Le studio voulait une version rallongée pour le dvd. Alors on a ajouté des scènes qui n’étaient pas nécessaires ». C’est en ces mots que Ridley Scott résume fort bien l’extension de Gladiator, dans l’édition spéciale de son péplum où le réalisateur se fend d’une courte introduction pour expliquer que sa director’s cut reste celle vue en salle et non la version longue, atteignant désormais les 171 minutes (contre 155 min pour le montage ciné), qui se contente d’intégrer plusieurs séquences coupées au montage précédemment divulguées dans la section bonus de la première édition dvd du film.

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LA CHUTE DU FAUCON NOIR (2001)

Restée inédite en France, la version étendue de La chute du faucon noir est à l’instar de celle de Gladiator et d’American Gangster, un montage bâtard opéré par le distributeur du film à l’aide des nombreuses scènes coupées existantes et visibles dans les compléments et autres bonus du dvd. Parmi les presque huit minutes (ré)intégrés au montage vu en salles, il s’agit principalement d’extensions de séquences déjà incluses n’apportant rien de significatif au long-métrage dont la passionnante schizophrénie (est-ce un film défaitiste ou triomphaliste ? propagandiste ou anti-patriotique ? pacifiste ou pro-interventioniste ? Un peu tout à la fois), ne s’en trouve pas bouleversée le moins du monde. C’est sans doute pourquoi le distributeur Sony n’a pas jugé bon d’éditer chez nous une nouvelle édition de l’œuvre guerrière de Ridley Scott non impliqué dans ce remontage superficiel.

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KINGDOM OF HEAVEN (2005)

« La version longue est vraiment mieux que la version initiale sortie en salles. J’ai pu y réintégrer toute l’histoire du personnage d’Eva Green que je n’aurais jamais dû laisser tomber… Mais il était déjà trop long et j’ai pris la décision de le raccourcir ». Avant même de débarquer dans les salles obscures, les spectateurs savaient que la version de Kingdom of Heaven voulue par Ridley Scott ne serait pas celle distribuée au cinéma dont les ellipses flagrantes et les faiblesses narratives entament sérieusement le souffle d’une superproduction épique minimisant le développement des personnages au profit du grand spectacle. Si le réalisateur accepte volontairement d’amputer son film au cinéma de sous-intrigues entières, c’est avec la promesse faite que son montage (agrémenté de pas moins 45 minutes), sera mis à la disposition du public plus tard. Plus ample, plus riche, plus profonde (certains personnages acquièrent une dimension supplémentaire inattendue), la director’s cut de Kingdom of Heaven s’en retrouve transfigurée à tel point qu’elle ne peut qu’être que la seule version admise du film.

Film Title: American Gangster

AMERICAN GANGSTER (2007)

Comme l’avait déjà prouvé Gladiator, il faut se méfier des appellations « version longue » qui peuvent dans bien des cas cacher un argument purement mercantile et non une véritable director’s cut réhabilitant les volontés d’un metteur en scène. C’est le cas encore de la chronique criminelle dédiée au baron de la drogue Frank Lucas dont les dix neuf minutes supplémentaires incluent uniquement des séquences auparavant exclues pour des raisons de rythme ou une question de redondance informative avec d’autres scènes. Un rallongement pas pertinent duquel Ridley Scott se dédouane à nouveau dans les bonus du dvd.

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ROBIN DES BOIS (2010)

Provoquant un sentiment semblable à celui vécu à la sortie salle de Kingdom of Heaven, la découverte au cinéma de la refonte du mythe de Robin des bois par Ridley Scott laisse un désagréable goût d’inachevé. Ceci s’expliquant par le fait que le réalisateur a dû trancher dans la narration de son film (déjà long de 140 min), pour des raisons d’exploitation en salle. La promesse d’une director’s cut en vidéo avait laissé espérer une amélioration non négligeable du long-métrage, hélas, dans les faits ces 16 minutes rajoutées accentuant la violence assainie de la version cinéma (avec supplément de bataille), ne font aucun miracle. Si cette version longue permet de mieux développer la psychologie de certains personnages auparavant sacrifiés, elle ne corrige en rien les défauts d’un projet mal pensé (la faute à un revirement complet de l’idée de départ), sur les origines du brigand bien aimé de Sherwood.

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CARTEL (2013)

Vendu sous  l’appellation « non censurée », le remontage étendu de l’œuvre de Ridley Scott, qui aura sans aucun doute le plus désarçonnée le public et la critique (le film fut un échec cinglant), ne se distingue pas tant par un quelconque supplément de violence. Pour autant, s’il y a « tromperie » sur la marchandise, la vingtaine de minutes ajoutées tend à réinstaurer plusieurs dialogues vénéneux via des extensions de scènes ou de séquences inédites qui amplifient l’atmosphère nihiliste et infernale du scénario de Cormac McCarthy. Sabré pour obéir à la logique des producteurs trouvant le film suffisamment long et bavard, les enjeux dramatiques de Cartel n’en gagnent pas moins en clarté dans cette nouvelle version défendue bec et ongle par Ridley Scott. 

EXODUS: GODS AND KINGS

THE MARTIAN filmosphere

EXODUS et SEUL SUR MARS 

La 20th Century Fox ayant dès le départ infirmé la rumeur selon laquelle la durée d’Exodus s’étendrait sur 200 minutes, cela n’a pas empêché les spectateurs d’espérer une director’s cut en dvd et blu-ray compte tenu que l’ampleur de la version cinéma (presque trois heures) laisse transparaître l’applications de coupes sévères (ne serait-ce qu’au vu des prestations minimes de Sigourney Weaver et Aaron Paul), et des blancs flagrants dans le récit. De sérieux déséquilibres qui pourrait se voir corrigés par une éventuelle version réparatrice, digne de celle de Kingdom of Heaven dans le meilleur des cas. Sauf que selon Ridley Scott, rien de ceci n’est à l’ordre du jour. En revanche, le réalisateur a annoncé il y a peu qu’une version étendue (et améliorée, toujours selon l’intéressé), de son dernier ouvrage, Seul sur Mars, sera disponible sur galette avec 20 minutes supplémentaires. On attend de voir ça.

Par Julien Munoz