Le Silence de Scorsese, un voyage au cœur de la spiritualité

de le 15/06/2017
 
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Pour sa sortie en DVD et Blu-ray, nous avons voulu remettre Silence, le dernier film de Martin Scorsese, en avant tant le sujet, son exigence et peut-être aussi une durée conséquente ont découragé le public de venir dans les salles. Pourtant ce silence est bien d’or et mérite amplement une séance de rattrapage.

Avec Silence, le cinéaste Martin Scorsese aborde frontalement un thème récurrent de sa filmographie : la religion, ou plus exactement la spiritualité. Si l’exercice n’est pas nouveau pour l’auteur de La Dernière tentation du Christ et Kundun, Silence apparait pourtant comme un film un peu à part et en même temps somme de l’œuvre scorsesienne. Avec son style plus épuré mais toujours ce questionnement lancinant sur la foi qui habite l’homme, le réalisateur nous invite à un voyage éprouvant, fascinant, qui interroge, bouleverse et marque durablement. Une occasion de nous intéresser à l’aspect religieux dans le cinéma du Maître.

 

(Pas) très catholique

Fort d’une éducation religieuse très prononcée, le jeune Marty Scorsese prend d’abord le chemin de la soutane avant de tenir une caméra. Tout au long de son existence, le réalisateur ne cesse de semer à travers ses films son imprégnation par la religion catholique. Les symboles christiques ne se comptent plus. Que ce soit directement amené par le sujet (La Dernière tentation du Christ…) ou par l’imagerie cultivée par le réalisateur (Boxcar Bertha …), les crucifixions vont bon train. L’auréole de Howard Hughes dans Aviator, les tatouages de Max Cady dans Les Nerfs à vif, les bras en croix de Raging Bull, sans parler bien sûr de la représentation familiale (Mean Streets…) profondément ancrée dans le catholicisme new-yorkais. Les héros scorsesiens veulent s’affranchir de cette base et partent souvent dans la violence la plus extrême ou le doute le plus fondamental. Difficile de ne pas voir dans le parcours du personnage d’Harvey Keitel dans Mean Streets un écho à Scorsese lui-même, un homme à la fois désireux d’emprunter le chemin de la sainteté mais trop attiré par les plaisirs et vénalités du monde qui l’entoure. Portrait d’une époque qui abandonne la spiritualité et s’éloigne de Dieu.

 

Des héros en perdition

Les héros de Scorsese sont souvent torturés, psychologiquement mais aussi physiquement, cultivant blessures et cicatrices. Expier ses pêchés dans la violence, nettoyer son âme en sauvant des vies en détresse… les héros de Taxi Driver ou de A tombeau ouvert semblent investis d’une mission quasi divine. Travis (le personnage joué par De Niro dans Taxi driver) joue du révolver tandis que Frank (incarné par Nicolas Cage dans A tombeau ouvert) sauve des vies dans la jungle urbaine et mortifère new yorkaise. Les « mafieux » des Affranchis et de Casino ou les ambitieux du Loup de Wall Street cherchent à créer leur propre paradis sur terre, ayant la suffisance de pouvoir se passer de Dieu (voire de se prendre pour Lui). Max Cady (De Niro dans Les Nerfs à vif) est purement et simplement l’incarnation du Diable. Si beaucoup cherche la rédemption au travers même de la violence, tous se perdent en empruntant des chemins illusoires ou en se noyant dans le doute.

 

De La Dernière tentation du Christ à Kundun

Film charnière dans la thématique religieuse de Scorsese, La Dernière tentation du Christ a fait couler beaucoup d’encre et provoquer les foudres des catholiques intégristes lors de sa sortie en 1988. Pourtant, il n’a rien de blasphématoire. Scorsese ramène le divin au rang d’humain. Jésus, un homme comme les autres, victime de son destin. Un film difficile mais audacieux qui met le réalisateur face à une de ses préoccupations majeures, mieux connaitre Jésus, et le questionner sur sa propre foi. Jésus humain avec ses doutes et ses failles, vivant une vie d’homme qui n’est en fait que l’œuvre du Malin. Quel est la part d’homme et de divin dans ce fils de Dieu ? Sujet passionnant et un film qui se montre très respectueux religieusement tout en invitant le spectateur à une approche plus émotionnelle de Jésus Christ. Plus que la religion, c’est la spiritualité qui interroge Scorsese. Et Kundun est un film qui va dans ce sens. Biographie rigoureuse du jeune 14ème Dalaï-Lama et grande fresque cinématographique suggérant en toile de fond les atrocités commises par l’armée communiste chinoise, Kundun montre l’indicible, touche la sérénité. Il y a déjà dans ce film une large part de silence et une avancée un peu plus éloquente sur le questionnement de Scorsese sur la spiritualité.

 

Silence

« La spiritualité fait partie de l’Homme. Elle existe. Les changements dans le Monde aujourd’hui nous amène à nous questionner sur le spirituel qui est une partie intrinsèque de nous en tant qu’être humain. »

Ces mots prononcés par Martin Scorsese lors de la présentation de Silence illustrent son intention derrière le film. Au XVIIème siècle, le Japon a décrété illégal le christianisme et persécute ses fidèles adeptes. Deux prêtres jésuites partent dans ce pays hostile afin de retrouver leur mentor disparu. Un voyage périlleux à plus d’un titre qui va confronter les deux hommes aux pires épreuves et questionnements. Ce projet, Scorsese le porte en lui depuis plusieurs décennies. Il lui a fallu de multiples versions de scénario et surtout une conviction sans faille pour parvenir à réaliser le film. A la base, il y a le roman de Shusaku Endo. Et Scorsese prend pour lui tout le questionnement que soulève l’œuvre. La foi, le doute, la condition humaine… le silence de Dieu alors que l’homme bascule dans la violence en son nom. Difficile de trouver le sujet dépassé. Au-delà de l’esthétisme sublime et la force de son récit, Scorsese nous invite à nous interroger sur notre croyance, nos convictions, nos limites et sur la religion elle-même. Chacun y va de ses réponses et l’intelligence du réalisateur est de ne pas nous imposer un chemin balisé. Superbement interprété et bien sûr magnifiquement mis en scène, Silence est une expérience parfois difficile mais toujours passionnante qui peut effrayer et dérouter mais jamais vaine.

Silence de Martin Scorsese est disponible en DVD et Blu-ray chez Metropolitan Video.