Le Crime De L’Orient-Express: Agatha Christie sur grand écran

de le 11/12/2017
 
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S’attaquer à une nouvelle adaptation du chef d’œuvre d’Agatha Christie Le crime de l’Orient-Express est un défi de taille tant pour s’adresser à un public qui connait bien le roman et ses secrets que pour les novices qui n’auront aucune idée de la résolution de l’énigme. La Fox a mis toutes les armes à disposition de Kenneth Branagh pour moderniser l’œuvre tout en conservant l’esprit et tout ce qui en fait le sel. D’abord un casting de luxe constitué de brillants comédiens (Branagh lui-même, Johnny Depp, Michelle Pfeiffer, Penélope Cruz, Willem Dafoe, Daisy Ridley, Josh Gad, Judi Dench, Derek Jacobi…) donnant ainsi de l’épaisseur et de l’attrait au moindre petit personnage, suspect potentiel. Ensuite une reconstitution soignée et la possibilité d’exploiter son décor principal (le train) comme bon lui semble. Le réalisateur s’en donne à cœur joie et nous offre quelques superbes moments de mise en scène tout en suivant la partition minutieusement imaginée par la romancière britannique. Si certains traits de réalisation, quelques scènes plus rythmées et la représentation du personnage d’Hercule Poirot peuvent paraitre très factices, le plaisir de (re)plonger dans l’univers meurtrier d’Agatha Christie est bien là. Nous avons voulu revenir sur les principales adaptations cinématographiques des œuvres de la romancière.

Hercule Poirot

Le célèbre détective belge imaginé par Agatha Christie promène sa moustache entretenue dans bon nombre d’adaptations et sous les traits de plusieurs fameux interprètes. Le premier comédien à se glisser dans la peau du détective est Austin Trevor, capable de parler anglais avec un fort accent français. Il sera Poirot dans une série de trois films britanniques : Alibi (1931), Black coffee (1931) et Lord Edgware Dies (1934). Ce sera au tour de Tony Randall de jouer au détective dans une adaptation policière certes mais lorgnant vers la comédie, ABC contre Hercule Poirot (1965) réalisé par Frank Tashlin. Une des adaptations les plus célèbres reste celle faite par Sidney Lumet du Crime de l’Orient-Express (1974). Albert Finney est un formidable Hercule Poirot et la distribution se montre prestigieuse (Bergman, Bacall, Connery, Bisset, Perkins, Cassel, Widmark…). Le film est un très grand succès. C’est la seule adaptation dont Agatha Christie sera satisfaite. Elle meurt deux ans après et ne verra pas l’incarnation de son personnage par le comédien britannique Peter Ustinov. Mort sur le Nil (1978) est une réussite reprenant l’idée du casting prestigieux (désormais marque de fabrique) et une réalisation excellente de John Guillermin. Meurtre au soleil (1982) de Guy Hamilton et Rendez-vous avec la mort (1988) de Michael Winner voient Peter Ustinov reprendre du service. A noter qu’un film russe, Zagadka Endkhauza (1989), met en scène le détective belge incarné par Anatoliy Ravikovich. Une curiosité.

Poirot par Branagh

Qu’est-ce que Branagh apporte au personnage par rapport aux précédentes incarnations et adaptations ? L’élément premier qui apparait dès la scène d’ouverture est la façon dont Monsieur Poirot joue des neurones. Alors qu’il est en train de résoudre une affaire, le détective ne se contente pas de dévoiler sa science mais nous en met aussi plein les yeux. Sans donner pour autant dans le spectaculaire, Branagh fait dans le spectacle. A l’heure où les héros sont souvent super et où les enquêteurs mythiques tels Sherlock Holmes bénéficient d’une cure de jouvence, il était forcément tentant de donner à Poirot la possibilité d’adjoindre les gestes à la parole. Donc Hercule Poirot version Branagh bouge un peu plus et Branagh réalisateur ne se prive pas de sortir un peu du train. On peut parfois le regretter, tant l’intrigue d’Agatha Christie se suffit à elle-même. L’autre élément majeur dans le caractère de Poirot est une forme de noirceur qui habite le personnage. Et là-dessus, il faut reconnaitre que l’idée n’est pas mauvaise et ajoute un supplément d’âme à la révélation finale. Poirot face à un cas de conscience, c’est le résultat d’un personnage plus profond qu’à l’accoutumé. Quant à l’interprétation de Sir Branagh… il faut juste se faire à la vision d’une moustache très factice et d’un accent franco-belge venant d’un pur comédien britannique.

Miss Marple

Autre personnage mythique de l’univers de la romancière, Miss Marple a elle aussi eu l’honneur de multiples incarnations sur grand écran. C’est Margaret Rutherford, comédienne anglaise, qui incarne la vieille dame pour la première fois pour une série de quatre films de George Pollock : Le train de 16h50 (1962), Meurtre au galop (1963), Passage à tabac (1964) et Lady détective entre en scène (1964). Agatha Christie se montrera très déçue par les films mais le succès de ces derniers popularise grandement les romans. Le dernier film de la série n’est pas une adaptation d’un roman de Christie mais ne fait que reprendre le personnage dans une histoire totalement imaginée par les scénaristes (ce qui rendra la romancière furieuse). A noter que Margaret Rutherford fera une petite apparition dans le film de Tashlin, ABC contre Hercule Poirot (1965), sans doute la seule fois où les deux personnages se croisent dans un même film. Il faut attendre les succès consécutifs du Crime de l’Orient-Express et de Mort sur le Nil pour que les producteurs fassent revenir Miss Marple sur grand écran. Le miroir se brisa (1980) de Guy Hamilton s’offre un casting prestigieux dont Angela Lansbury sous les traits de la détective. Un avant-goût de la série TV Arabesque pour la comédienne. Une curiosité également pour les fans de Miss Marple : Tayna chyornykh drozdov (1983), un film soviétique mettant en scène le personnage.

Dix petits nègres

Autre œuvre culte de la romancière, le livre a fait l’objet de multiples adaptations. Sur grand écran, nous en dénombrons cinq. La première, Dix petits indiens (1945), est américaine et réalisé par (cocorico !) René Clair. Les dix petits indiens (1965) de George Pollock, seconde adaptation, est fidèle à la pièce de théâtre qu’Agatha avait créé à partir de son roman (la fin était différente). Le film le plus diffusé est la troisième adaptation signée Peter Collinson, Dix petits nègres (1974). Il est aussi la première version en couleurs et possède une distribution internationale (Oliver Reed, Stéphane Audran…). Desyat negrityat (1987), adaptation russe, se distingue des autres films en étant fidèle au roman et à sa fin très noire. La dernière en date, Ten little Indians (1989), met en scène Donald Pleasence et se révèle être une des plus méconnues. Ce qui est certain, c’est que l’intrigue machiavélique imaginée par Agatha Christie est exemplaire, brillante et apparait aujourd’hui encore comme un sommet du genre. Elle a inspiré beaucoup de scénaristes (on pense par exemple au superbe film de James Mangold, Identity). De là à penser qu’une nouvelle adaptation verra sans doute le jour prochainement…

Billy Wilder… et les autres

La première adaptation cinématographique d’une œuvre d’Agatha Christie est britannique et date du temps du muet : The passing of Mr. Quin (1928) de Julius Hagen et Leslie S. Hiscott, d’après la nouvelle L’arrivée de Mister Quinn. On peut citer trois autres films britanniques n’ayant pas laissé une grande trace dans les mémoires des cinéphiles : The spider’s web (1960) de Godfrey Grayson et adapté de la pièce La toile d’araignée, Endless night (1972) de Sidney Gilliat et adapté du roman La nuit qui ne finit pas, Témoin indésirable (1984) de Desmond Davis et adapté du roman éponyme. On trouve également un film allemand du temps du muet : Die Abenteurer G.m.b.H. (1929) de Fred Sauer d’après le roman Mr. Brown, ainsi qu’un film indien : Dhund (1973) de Baldev Raj Chopra, adaptation de la pièce Le visiteur inattendu puis un film japonais : Kiken na onnatachi (1985) de Yoshitarō Nomura adapté du roman Le vallon. Enfin, il est indispensable de mentionner Témoin à charge (1957) réalisé par Billy Wilder, un bijou porté par les interprétations de Tyrone Power, Marlene Dietrich et le formidable Charles Laughton. Intrigue impitoyable et mise en scène au cordeau, le film est un modèle du genre.

La French touch

La France s’est intéressée à Agatha Christie. D’abord furtivement avec Le coffret de laque (1932) de Jean Kemm, adapté de la pièce Black coffee. Un film dans lequel nous trouvons la toute jeune Danielle Darrieux. Il faudra attendre plusieurs décennies avant qu’on s’y remette. C’est le réalisateur Pascal Thomas qui va s’y coller à plusieurs reprises, trouvant dans l’œuvre d’Agatha Christie de quoi satisfaire son sens de la comédie, du mystère, des personnages et son goût pour un univers un peu décalé. La trilogie mettant en scène Bélisaire et Prudence Beresford connait un beau succès. Dans Mon petit doigt m’a dit (2005), Le crime est notre affaire (2008) et Associés contre le crime (2012), André Dussollier et Catherine Frot forment un couple détonnant. Pascal Thomas s’attellera à une autre adaptation de Christie, L’heure zero (2007). Enfin, Pascal Bonitzer livre lui une adaptation du Vallon avec Le grand alibi (2008), menée par une superbe distribution.