Le cinéma de guerre anglais

de le 20/07/2017
 
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L’univers et l’histoire du cinéma de guerre sont souvent conditionnés par le genre selon les américains, auxquels on assimile trop systématiquement les meilleures productions. La sortie du nouveau film de Christopher Nolan, Dunkerque, certes coproduction americano-britannique, permet néanmoins de se repencher sur l’héritage du cinéma de guerre britannique, dans l’ombre de son voisin anglophone. Ceci nous pousse déjà à considérer le cinéma britannique comme tel (malgré ce qu’en a dit, hélas à tort, notre ami François Truffaut), mais plus encore à le remettre dans la perspective d’un pays qui a vécu ses guerres différemment. D’un côté, c’est un cinéma éventuellement tamponné “God Save the King / Queen” ; de l’autre, un courant foncièrement subversif et dénonciateur. C’est un cinéma de contestation de l’ordre établi, peut-être plus indépendant et subtil que la verve hollywoodienne.

La guerre chez les Anglais, c’est peut-être un peu vague pour un pays qui n’a fait presque que cela pendant des siècles. Il faut certainement nuancer le cinéma de guerre avec le cinéma historique, quand bien même la frontière est ténue. C’est aussi le moment de faire une mention à des films comme La Charge de la Brigade Légère de Tony Richardson ou Zoulou Cy Endfield, qui en sont déjà de brillants exemples, brutaux et politiques. L’appréhension du cinéma de guerre britannique, c’est l’assimilation du trauma de la Première Guerre Mondiale, les inquiétudes de la Seconde et tout le cérémoniel de rigueur autour de la résistance de l’île. La célébration de l’héroïsme y côtoie l’horreur, l’angoisse suprême d’avoir porté l’un des derniers saluts du bloc européen : une responsabilité à double tranchant pour des insulaires qui ont toujours, et ont encore, un rapport complexe envers le continent. Plus encore : le cinéma de guerre anglais, c’est l’occasion de traverser Michael Powell, David Lean et autres Guy Hamilton, en fantasmant sur une époque de fresques incroyables et jamais renouvelées, malgré tout.

Dunkerque (Leslie Norman, 1958)

Il est peut-être bien surprenant (ou pas vraiment, c’est selon) d’entamer par un autre film sur l’opération Dynamo, et pourtant Dunkerque, version 1958, largement oublié, gagne tout à fait à être reconnu. Se présentant d’emblée comme une lecture académique de la bataille, le film de Leslie Norman se distingue rapidement par la finesse de son écriture, qui mêle une documentation soignée à un réel sens de la dramaturgie, alors qu’on suit un petit groupe de soldats paumés en France, cherchant à rejoindre Dunkerque – après tout, ils pourraient être ceux du début du film de Christopher Nolan. L’ampleur de la reconstitution des scènes de guerre est saisissante et affiche une modernité inattendue, dans la représentation d’une violence directe, morale et physique, étouffant complètement l’espoir des soldats embourbés dans la poche. Une étonnante redécouverte doublée d’une valeur sûre.

La Bataille d’Angleterre (Guy Hamilton, 1969)

Fut-il un temps, le dog-fight aérien constituait presque un genre tout entier, dont les lettres de noblesses ont été inscrites depuis Les Ailes de William Wellman. La Bataille d’Angleterre est archétypal du cinéma de guerre des années 60 et des super-productions britanniques : casting all-stars (Michael Caine, Christopher Plummer, Robert Shaw, Laurence Olivier…), reconstitution démesurée et ton hautement héroïque. En mêlant le grandiloquent à un certain côté désuet, le film de Guy Hamilton a un charme inégalable, par ailleurs assuré par le solide artisan qu’il est. Le scénario s’intéresse également aux deux points de vue, cultivant de la sorte une forme d’honnêteté historique, témoin d’une génération qui a vécu la célèbre bataille aérienne, sur terre ou dans les airs, et qui la regarde aujourd’hui avec un recul salvateur et instructif. Et, évidemment, grand film de guerre oblige, il est accompagné par la célèbre musique de Ron Goodwin, tant qu’à faire. Démodé autant qu’indémodable.

 

Les Tigres du Ciel (Jack Gold, 1976)

Si de bien nombreux films ont retracé les premiers affrontements aériens de la Grande Guerre (outre Les Ailes, précité, Le Crépuscule des Aigles, La Patrouille de l’Aube, Les Anges de l’Enfer…), Les Tigres du ciel est en un certain sens exemplaire par rapport au cinéma britannique. C’est un film d’une puissance dramatique totale, et pourtant sans mélo de studio. Il déporte, de manière intime et subtile, la désillusion des champs de bataille de la Première Guerre vers les cieux, où se mènent un autre conflit d’autant plus absurde, à base de chevalerie désuète mais impliquant les mêmes gamins, pour la même issue funeste. Film de guerre mélancolique, parfois naïf pour dissimuler sa tragédie, il comporte de superbes personnages et acteurs, où le jeune Peter First parvient à exister entre les brillants Malcom McDowell et Christopher Plummer.

Le Pont de la rivière Kwaï (David Lean, 1957)

David Lean aura préalablement abordé la guerre notamment avec Ceux qui servent en mer, mais sa célèbre fresque Le Pont de la rivière Kwaï a insufflé une modernité remarquable dans tout le genre. Lean couple non seulement le cinéma de guerre avec le cinéma carcéral, comme Billy Wilder et son Stalag 17, mais tend tour autour une réflexion sur la psychologie du guerrier et la psychologie britannique résolument fascinante. Faisant virer son enjeu vers l’absurde (l’érection d’un pont par des prisonniers de guerre anglais devient un enjeu de fierté nationale), tout le récit est maîtrisé par la perfection formaliste de son réalisateur, et le recul de son cynisme moderne. Il y renouvelle par ailleurs sa collaboration avec un autre maître du cynisme, Alec Guinness (aux côtés de Jack Hawkins et William Holden) mémorable autant que la célèbre mélodie sifflée qui compose le thème du film.

Colonel Blimp (Michael Powell & Emeric Pressburger, 1943)

Porté sur quarante ans d’histoire militaire, Colonel Blimp (ou, de son superbe titre original, The Life and Death of Colonel Blimp) est ni plus ni moins un joyau absolu du cinéma des grands formalistes britanniques dont le duo Michael Powell et Emeric Pressburger sont évidemment des porte-étendards. Le cinéma de guerre est aussi un terreau fertile aux grands films sur l’amitié et le respect, que ce soit celle vis-à-vis des camarades de malheur, ou, parfois, de l’ennemi. Le général Candy (formidable Roger Livesey) traverse tout le bouleversement européen du début du siècle : Colonel Blimp est un grand film sur la fin des Empires, sur la transition vers des modernités contradictoires et destructrices des vieilles valeurs. Ceci, Candy le fait soit aux côtés, soit face à son ami Théo (Anton Walbrook), officier prusse. De la Guerre des Boers à la Deuxième Guerre mondiale, dont le film en lui-même est contemporain, tout un monde est passé en revue, mélangeant ses échelles de conflits (les champs de bataille modernes face au duel à l’épée et en uniforme, là où tout a commencé). Évidemment, c’est sans compter la grande Deborah Kerr, une fois de plus sublimée sous cette lumière Technicolor dont le secret semble aujourd’hui inédit.

Un petit mot pour parler d’un film de guerre qui n’en est pas tout à fait un : Une Question de vie ou de mort, toujours du même duo. Le genre est ici détourné dans un savant mélodrame, à certains égards le sommet d’une romance, où un pilote de bombardier miraculé (David Niven), tombé amoureux de son opératrice radio (Kim Hunter), s’engage dans un procès contre le Paradis qui a cafouillé dans son aiguillage, alors que ledit pilote aurait dû mourir… Difficile de rendre hommage à la folle imagination du scénario, bouleversant mais aussi tendre et drôle: un film où un émissaire de l’Au-delà clame que le Technicolor lui manque, là-haut. Le raffinement british à son paroxysme.