Joe Johnston : le grand artisan

de le 03/04/2015
 
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Le point commun entre la 1ère trilogie Star Wars, Le Géant de fer et Rocketeer ? Joe Johnston, ancien employé pour Industrial Light & Magic devenu cinéaste à la fin des années 80. Portrait d’un artisan touche à tout.

Joseph Eggleston dit « Joe » Johnston III, né le 13 Mai 1950 à Austin au Texas. Après son adolescence il étudie à la Califorina State University de Long Beach, qui a aussi accueilli le futur cinéaste Steven Spielberg et le superviseur des effets visuels John Dykstra. Passionné de dessin, Johnston poursuit son apprentissage à l’Art Center College of Design de Pasadena, réputé comme l’une des meilleures école de design au monde. Il cite le dessinateur de Comics Joe Kubert (co créateur du Sergent Rock), Peter Max, grand nom du Pop Art et du psychédélisme, et Maynard Dixon artiste spécialiste en « Old West » comme ses influences majeures. Les études terminées, il trouve du travail chez Designworks USA à Malibu, fatigué par la durée des trajets il répond à une annonce concernant la production d’un « Space Opera » nommé la guerre des etoilesLa guerre des étoiles. Pour se détendre avant son entretien, il dessine une voiture 300SL, le véhicule attire l’attention de George Lucas passionné d’automobiles qui l’engage immédiatement. Durant l’été 1975, Johnston se charge de concevoir l’univers graphique du film aux côtés de Ralph McQuarrie. Il s’occupe aussi du « storyboard », domaine pour lequel il n’avait aucune compétence. « Je ne men rendais pas compte à l’époque, mais ces sessions de storyboarding en tête-à-tête étaient des cours intensif sur le montage, le langage cinématographique, les mouvements de caméra, le positionnement de la caméra et tout un tas de choses quon apprend pas dans une école de cinéma.» ((Avant propos de Joe Johnston, Star Wars Storyboards : la trilogie originale, édité par Huggin & Muninn. 2014)) En ce qui concerne le 7ème art, Johnston cite Victor Fleming comme l’une de ses plus grandes influences, tandis que Une place au soleil de George Stevens et Dodsworth de William Wyler sont ses films favoris. Après le succès phénoménal de La guerre des étoiles en 1977, Johnston reprend ses fonctions de concepteur graphique et storyboarder sur la prmière version de Battlestar Galactica de Glen A. Larson, avant de retourner à Industrial Light & Magic pour l'empire contre attaqueL’empire contre attaque. Pour cette suite, Joe Johnston conçoit le personnage de Boba Fett, ainsi que Yoda avec l’aide du maquilleur Stuart Freeborn (2001 L’odyssée de l’espace). Il s’occupe également de l’attaque des TB-TT impériaux sur Hoth, qu’il considère aujourd’hui comme sa séquence préférée de la trilogie. En 1981, sous la houlette de Richard Edlund, Johnston supervise une partie des effets spéciaux des Aventuriers de l’arche perdue, qui lui permettront de remporter l’oscar des meilleurs effets visuels. Après sa participation au Retour du Jedi, Lucas lui suggère de s’inscrire dans une école de cinéma, une proposition que le futur cinéaste trouvera ironique. En 1984, à l’âge de 34 ans, Johnston s’inscrit à la prestigieuse USC (University of Southern of California), qu’il quittera au bout d’un an, ne s’entendant pas avec l’enseignement uniformisé que l’établissement proposait. Néanmoins l’USC lui permet de réaliser son premier court métrage : Jamisons’s retreat. Mélange de futur post-apocalyptique et de réalité virtuelle, à mi chemin entre Le dernier combat de Luc Besson et l’Hollywood de l’âge d’or qu’affectionne le futur réalisateur. De retour à ILM, Johnston s’oriente vers la direction artistique en créant les décors pour les deux téléfilms consacrés aux Ewoks (La caravane du courage, La bataille des Ewoks), mais surtout en aidant à la conception d’Indiana Jones et le temple maudit. Par ailleurs il s’exerce à l’écriture pour un épisode de la série Droides – Les aventures de R2-D2 et C3PO. Deux ans plus tard il retourne au design pour une séquence du tristement célèbre Howard : une nouvelle race de héros, avant de passer à la réalisation de seconde équipe pour Miracle sur la 8ème rue en 1987. Une production de Steven Spielberg, réalisée par son ancien scénariste Matthew Robbins (futur collaborateur de Guillermo del Toro, notamment sur Crimson Peak), co-écrite par Brad Bird. Un an plus tard Johnston devient co-producteur, aux côtés de George Lucas sur le Willow de Ron Howard. En moins d’une quinzaine d’années Joe Johnston aura touché à tous les aspects de la création d’un film. De l’écriture au montage, en passant par la décoration et la mise en scène, mettant à profit ses talents dans la création de certaines icônes de la pop culture. De ses années à ILM il dira « Steven et George ont été très généreux avec moi () ils répondaient à toutes mes questions, partageaient avec moi leur expérience de la vie. » ((Chronique autour de Ciel d’Octobre dans le Monde, janvier 2000.))

Parallèlement à son travail sur l’incendie final du méconnu Always de Steven Spielberg, Johnston est contacté par Walt Disney Pictures pour mettre en images son premier long métrage : Cherie j'ai retreci les gossesChérie j’ai rétréci les gosses. À l’origine, un scénario à l’ambiance horrifique assez poussé, écrit par Stuart Gordon (Re-Animator) et ses associés Brian Yuzna (Society) et Ed Naha (Dolls – les poupées). Le cinéaste de From Beyond devait le mettre en images avec Jeffrey Combs dans le rôle du scientifique et père de famille Wayne Szalinski. L’implication de Disney sur ce projet obligea des réécritures par Tom Schulman (Le cercle des poètes disparus). Gordon, épuisé par le tournage de Robot Jox en Italie, tombe malade à un mois de la production. L’ancien technicien d’ILM est appelé en urgence pour sauver le film. Pour réussir sa tache il fait appel à d’anciens collaborateurs, comme Thomas G. Smith au poste de producteur exécutif, et Phil Tippett expert en « Go motion » (une amélioration de la Stop motion) pour certains effets spéciaux. Greg Fonseca (Les griffes de la nuit) se charge de concevoir des décors aux proportions exagérés aux studios de Churubusco au Mexique. Le rôle principal est confié au très populaire Rick Moranis. Si le résultat final souffre grandement de l’influence du studio, il permet cependant à son cinéaste au détour certaines scènes de faire preuve d’un réel talent. Sur la mise en valeur des effets spéciaux physiques, et du sens de l’émerveillement qui en découle. Notamment dans son premier acte, lors de l’affrontement entre les jeunes protagonistes et un scorpion géant, ainsi que pour le climax. Le succès mondial du film, 220 millions de dollars pour un budget de 18 millions, permet au réalisateur d’enchainer sur Les aventures de Rocketeer. Suite à l’échec de son adaptation du comics de Dave Stevens, Johnston se dirige vers la télévision le temps de réaliser un épisode des aventures de jeune Indiana Jones. Il retrouve les plateaux de cinéma en 1994 pour tourner les séquences « live » qui servent d’introduction et de conclusion au film d’animation Richard au pays des livres magiques. JumanjiLa même année il est contacté par les producteurs Scott Kroopf (Bill & Ted’s excellent adventure) et William Teitler (Looking for Richard) pour l’adaptation d’un livre de Chris Van Allsburg publié en 1981 : Jumanji. Un projet relancé grâce au succès de Jurassic Park et aux prouesses technologiques qui en ont découlé. Johnston fait réécrire le scénario par Jonathan Hensleigh (Une journée en enfer). Robin Williams, alors abonné aux productions familiales, hérite du rôle d’Allan Parrish. Le futur interprète d’Insomnia n’hésitera pas à remonter le moral des cascadeurs lors de nombreuses scènes. Le reste de la distribution comprend Bonnie Hunt, Jonathan Hyde et Kirsten Dunst. Le cinéaste ne tarira pas d’éloges sur le professionnalisme de cette dernière. Bien que la promotion soit axée autour des prouesses d’ILM en terme d’imagerie numérique, notamment lorsque l’éléphant en CGI piétine une vraie voiture, Johnston parvient à tirer son épingle du jeu en soignant la dramaturgie de son interprète principal. Le cinéaste dépeint avec une certaine noirceur l’amertume de Parrish face à ses peurs enfantines, la mort de ses parents et le poids de la disparition sur une ville filmée sous une lumière automnale mélancolique. Idem pour les protagonistes secondaires, comme le souligne Williams « Le film devait être drôle, effrayant et même légèrement amer. Parce quen fait, il sagit de lhistoire de quatre individus isolés qui essaient de se trouver un lien avec la vie. Ils tentent de surmonter leurs propres démons en saidant les uns les autres.» ((Jumanji, dossier de presse. 1995)) Johnston pousse le vice jusqu’à faire jouer le némésis de Parrish par l’interprète de son père. Autant d’éléments en apparence discrets, qui permettent au film de sortir du tout venant des productions familiales de l’époque, et de renouer avec un esprit doux amer et iconoclaste. Comme en témoigne la citation directe à Gremlins au travers des singes saccageurs. En dépit de critiques négatives, Jumanji rencontre le succès. Peu de temps après, il est question que Johnston mette en images Le monde perdu avant que Spielberg reprenne son poste de cinéaste. Son nom fut également associé au Godzilla que finira par réaliser Roland Emmerich en 1998. En avril 1997 le duo Johnston – Hensleigh travaille sur l’adaptation de Hulk que préparent les producteurs Avi Arad et Gale Anne Hurd pour Universal. Ciel d'octobreLe cinéaste quitte le projet au bout de 3 mois pour se concentrer sur Ciel d’octobre. Adapté des mémoires de l’ingénieur Homer Hickman, le film suit son parcours du combattant pour réaliser son rêve de participer à la conquête spatiale. Il s’agit du premier rôle important de Jake Gyllenhaal. Joe Johnston considère ce film comme sa plus belle réussite aux côtés de Rocketeer, et son œuvre la plus personnelle. Ciel d’octobre connaitra un bon accueil critique lors de sa sortie à l’automne 1999. Parallèlement à ce long métrage, Johnston s’occupe pour Brad Bird, autre cinéaste passionné par le rétro futurisme, de designer son Géant de fer. À l’instar de Miyazaki sur Le château dans le ciel, Johnston s’inspire de l’automate du Roi et l’oiseau de Paul Grimault pour concevoir sa créature. À l’arrivée, l’un des personnages les plus mémorables du cinéma d’animation et une influence majeure sur de nombreuses créations ultérieures comme Gipsy Danger dans Pacific Rim. Peu de temps après ces deux réussites artistiques, le cinéaste est contacté par Kathleen Kennedy pour reprendre les rênes de la franchise Jurassic Park IIIJurassic Park, à l’occasion d’un troisième volet prévu pour l’été 2001. En dépit de l’enthousiasme de Johnston, la production va s’avérer particulièrement chaotique. Le réalisateur doit composer avec plus de 9 scénaristes, dont seulement 3 seront crédités parmi lesquels le futur cinéaste Alexander Payne. Le tournage nécessitera des réécritures à même le plateau, agrémentées de nombreux accidents, et de dépassements budgétaires. Spielberg et Johnston menacent de quitter le projet mais sont rappelés par Kathleen Kennedy. Le film est un succès au Box Office, mais les critiques s’accordent à dire qu’il s’agit de l’épisode le plus faible de la trilogie. Si l’ensemble manque cruellement d’ambition, on est surpris de voir que Johnston est réussi à livrer un film cohérent dans son déroulement aux vues des difficultés précédemment citées. L’ambiance rappelant par moment les Kaiju Eiga (période Heisei) de la Toho, comme l’atteste le combat, trop court, entre le Tyrannosaure et le Spinosaure. Ainsi que divers passages mettant en interaction les dinosaures face aux humains, dans une nature inhospitalière autrefois récupérée par la corporation InGen. Jurassic Park 3 marque également la dernière collaboration entre le cinéaste et son producteur Larry J. Franco, qui l’avait soutenu depuis Rocketeer. Après cette expérience difficile, Johnston rebondit avec HidalgoHidalgo (Noblesse en espagnol). Inspiré de l’histoire vraie de Frank T. Hopkins cavalier américain ayant participé à « l’Océan de feu », une course de survie en Arabie à la fin du XIXème siècle. Porté par Viggo Mortensen, tout juste starifié pour la trilogie du Seigneur des anneaux, Hidalgo est un hommage aux films d’aventures des années 50-60. Bien que produit par Disney, la force du long métrage est de jouer ouvertement la carte de l’anachronisme quant au déroulement de son intrigue et au classicisme de sa mise en scène. Le tout au service d’un personnage archétypal qui devra s’accomplir à travers l’épreuve initiatique représentée par la course. À une époque où l’humour métatextuel et désacralisateur commence à faire des ravages, le film de Johnston peut se voir comme l’antithèse d’un Pirates des caraïbes auquel il aurait pu facilement ressembler. Tourné pour un budget de 100 millions de dollars, Hidalgo n’en remportera que 60. En 2008, Johnston est le dernier choix des producteurs pour venir à la rescousse de Wolfman, suite au désistement de Mark Romanek à trois semaines du tournage en Angleterre. Le réalisateur accepte à l’unique condition qu’il puisse avoir recours aux CGI lors des scènes de transformations, afin de gagner du temps sur une production déjà en grande difficulté. Malgré une post production houleuse, le film considéré par Ron Meyer PDG d’Universal comme l’un des pires jamais produit par le studio aux côtés de Babe : le cochon dans la ville de George Miller, parvient, tout comme Jurassic Park 3, à avoir un minimum de tenue artistique malgré sa production catastrophique. Le cinéaste enchaine aussitôt avec l’adaptation du comics Captain America pour le compte de Marvel Studios. Johnston trouve le héros trop patriotique, et souhaite se focaliser sur le parcours d’un homme de la rue rêvant d’aventures extraordinaires. Captain america first avengerEn dépit d’un dernier acte calamiteux, Captain America : First Avenger est l’une des dernières vraies réussites dans le domaine du film de super héros, un genre gangrené par l’humour désacralisateur et une volonté absurde de «dark & Gritty » à outrance. Cependant le réalisateur ne rempile pas pour la suite. À l’instar d’autres cinéastes : Joe Carnahan, Rob Zombie, Catherine Hardwicke, James Wan, Scott Derrickson… . Johnston se tourne vers Jason Blum et sa société Blumhouse Productions pour réaliser Témoin Gênant. Un thriller en huis clos mettant en vedette Max Minghella (The social Network, Horns) dans le rôle d’un employé de bureau pris au piège par un tueur sur son lieu de travail. Le film débarquera dans l’indiscrétion générale, directement en DVD et VOD, durant l’été 2014. La même année Johnston accepte d’être comédien, le temps de The Lawful Truth que réalise son ancienne assistante Mollie Fitzgerald. Le cinéaste a travaillé récemment sur deux projets qui n’ont pas vu le jour. « Gotti : in the shadow of my father » biopic consacré au célèbre clan mafieux New Yorkais, dans lequel il devait diriger John Travolta et Anthony Hopkins. « Extinction » une histoire d’invasion extraterrestre produite par David Doberman & Todd Lieberman (The Fighter, Les Muppets le retour). Par ailleurs le cinéaste se disait intéressé pour réaliser un « spin off » consacré à Boba Fett. Des rumeurs le voyaient également aux commandes du « reboot » cinéma des « Power Rangers » que prépare actuellement Lionsgate pour l’été 2016. Finalement son retour se fera par la télévision pour un épisode pilote d’une nouvelle série produite par Spielberg, intitulée Lumen. Parallèlement à ses activités de cinéaste, Johnston s’occupe de son site et sa page Facebook, joejohnstonsketchbook, où il revend ses différents travaux et réponds aux questions posées par les internautes.

Ce qui différencie Joe Johnston d’un « Yes Man » est sa capacité à toujours tirer vers le haut un projet, en dépit des nombreuses difficultés rencontrées. Son passé chez ILM étant pour beaucoup dans cette qualité. Si le cinéaste n’a jamais eu le poids artistique et financier d’autres collègues, la liberté octroyée sur certains films, doublé d’une réelle affection pour le cinéma d’aventures «old school », lui aura permis d’exprimer un réel talent de conteur. Un talent à la fois personnel et respectueux du public, une chose de plus en plus rare dans le cinéma américain.