Interview : Peter Strickland, réalisateur de The Duke of Burgundy

de le 10/06/2015
 
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Peter Strickland, anglais, 42 ans, 3 longs métrages à son actif et 3 bombes. Avec Katalin Varga, Berberian Sound Studio et maintenant The Duke of Burgundy, l’originaire du Berkshire est en train de se faire un nom dans une nouvelle forme de « cinéma de genre ». Nous avons pu nous entretenir avec lui pour la sortie de son nouveau film, qui débarque dans les salles françaises le 17 juin, et le cinéaste a des choses à dire.

Avec Katalin Varga pour le film de vengeance, Berberian Sound Studio pour le giallo et The Duke of Burgundy pour les films de la sexploitation, est-ce que vous référer à un cinéma de genre particulier est devenu une sorte d’obsession pour vous ?

Ce n’était pas prévu, mais je peux voir maintenant que les gens pensent cela. J’ai fais trois films qui explorent ces niches. Le rape and revenge pour le premier, puis les films d’horreur italien et maintenant les films érotiques des années 1970. Ce n’a jamais été l’intention. Au contraire, j’aimerais justement me libérer des genres, aller dans une toute autre direction. Je pense que cette attirance pour les genres est cette formule, ces codes établis que l’on peut suivre puis manipuler d’une certaine façon. J’aime un peu cette idée d’aller voir un film en sachant quelles en sont les règles. Ça ne sera pas forcément ennuyant, mais que l’on pourra les chambouler. Je suis vraiment attiré par un cinéma — comment dirait-on ? — “sordide”. C’est le mot. Oui, j’aime bien ce genre de films.

Katalin Varga

Katalin Varga

Donc le fait de travailler en pastiche était pour mieux vous libérer des codes des genres ?

Certains peuvent les voir comme des pastiches, mais je n’utilise le genre que comme un point de départ. C’est vraiment différent des films de Jess Franco. Je ne prends que les éléments basiques de ses films : les amantes, le sadomasochisme, un peu de la mise en place du récit, des personnages… The Duke of Burgundy est plus un drame domestique. Il n’a pas cette sorte de anxiété psycho-sexuelle que Franco avait.

Jess Franco est votre principale influence ?

Pas seulement car, par exemple, dans beaucoup de films de genre comme chez Tinto Brass, on serait resté dans un fantasme purement sexuel. On n’aurait pas travaillé à propos du fantasme, mais on en serait resté prisonnier à l’intérieur. Donc si vous avez une dominante, elle reste toujours la dominante. Mais j’avais envie de faire un film sur le fantasme. Quand vous voyez cette femme dormir, elle est en pyjama, elle ronfle. Je voulais me débarrasser de ces stéréotypes et de faire des personnages comme il faut afin de mieux explorer la mécanique du sadomasochisme. C’était comme dans Berberian Sound Studio où je voulais voir la mécanique de l’horreur sonore. Cette fois, c’est la performance dans le sadomasochisme car je pense que c’est quelque chose de très théâtral, comme une sorte de rituel pervers, un peu comme le cinéma qui possède aussi ces aspects de contrôle et de performance. Pour moi, seules les 15 premières minutes font partie de ces films de genre et ce n’est qu’après l’orgasme que l’on découvre ce qu’il se passe derrière le rideau.

Devons-nous alors avoir vu un minimum de films de genre avant de découvrir The Duke of Burgundy ? Sinon, avez-vous des réalisateurs à conseiller.

Non, je ne veux obliger personne à aller voir des films de la sexploitation. Par contre, je peux conseiller fortement le Belle de jour de Buñuel qui est une grande influence, Les Larmes amères de Petra von Kant et Martha de Fassbinder, Les Biches de Claude Chabrol avec Stéphane Audran, Mano Destra de Cleo Übelmann, Mothlight de Stan Brakhage. Ce sont les génériques d’ouverture que j’aime beaucoup dans les films de la sexploitation, la façon dont la musique et les images se mêlent. J’adore Christina chez les morts vivants de Jess Franco, La Comtesse noire avec Monica Swinn qui est aussi dans The Duke of Burgundy. C’est vraiment l’aspect de tous ces films que je voulais retrouver dans le mien.

Une vierge chez les morts vivants

Une Vierge chez les morts vivants

Vous avez parlé du générique d’ouverture. Ceux de Berberian Sound Studio et The Duke of Burgundy sont visuellement remarquables. Comment les préparez-vous ?

Nous n’avons pas fait de storyboards ou ce genre de préparation. Pour celui de The Duke of Burgundy, on utilise pas mal d’arrêt sur image. Ce n’est pas un effet typique que nous avons tiré des films de la sexploitation mais du Grand inquisiteur avec Vincent Price, où l’on a des plans qui finissent par se figer. On a tourner le maximum chaque jour. On a pioché ensuite dans les rushs et arrêté sur les bonnes images. Tout le travail a été laissé au monteur que s’est chargé de les teinter et de faire toutes les animations.

Ce n’était donc pas un montage  vraiment prémédité ?

On était vraiment dans la nature à filmer tout ce qu’on pouvait en espérant trouver quelque chose d’intéressant. Parfois, certaines bonnes choses arrivent par accident. Notamment pour l’image où le vélo est surimprimé sur le visage de Chiarra D’Anna étendue sur le lit. Cela a été fait en toute fin du montage. On essayait de trouver le moyen de “voler” ce que l’on avait dans l’affiche de Rosemary’s Baby de Roman Polanski.

Vous voulez faire de ces ouvertures géniales comme une sorte de griffe ?

Non, pas vraiment. Je pense qu’un réalisateur ne doit pas être trop prévisible. Une part du plaisir est de surprendre un public. Mais c’est un jeu complexe, car il ne faut pas non plus changer pour changer. Il faut d’abord que cela soit au service de l’histoire et apporter ce dont elle à besoin, ce dont l’atmosphère à besoin. Ce qui m’intéresse c’est l’écriture de mes personnages et, si jamais un tel travail graphique issu d’un genre particulier est nécessaire à leur caractérisation… eh bien, il faut le faire !

Pour chacun de vos films, on a plus l’impression que votre travail de metteur en scène se porte plus sur l’atmosphère que l’histoire et les personnages. Rendre l’ambiance de vos films très immersive pour le public est important pour vous ?

Oui, c’est mon intention de travailler l’atmosphère. Je passe beaucoup de temps sur mes personnages, mais pas autant sur l’histoire. L’atmosphère est très importante et c’est la qualité magique du cinéma, contrairement à un livre ou le théâtre, où l’on peut élaborer une ambiance. C’est très difficile à obtenir, mais oui, l’atmosphère est très capitale.

The Duke of Burgundy

The Duke of Burgundy

Avec la séquence suffocante des papillons qui recouvrent l’écran, vous allez même jusque dans l’expérimental cette fois.

Oui, enfin… Je ne dirais pas que je fais de l’expérimental, mais plutôt que j’y fais référence. C’est une citation directe à Mothlight de Stan Brakhage. Cependant, Brakhage détestait le son, donc il n’aimerait pas The Duke of Burgundy ni le numérique. J’ai essayé d’approcher cette séquence comme un collage tel qu’on en faisait dans les années 1980. J’ai vraiment des références disparates, avec autant d’avant-garde académique que de films bis sordides et cherche à mélanger ces deux types ensemble et d’en tirer une expérience intense pour le public. Je ne veux pas citer mes références. Elles ne sont là que pour servir l’atmosphère.

Rarement un réalisateur a autant travaillé la piste sonore. Est-ce que vous pensez dès le tournage à ce que le son ressemblera au final ?

Ça dépend, mais je dirais oui. Je ne pense pas vraiment au son, même après le montage. Sur le plateau, je fais confiance à l’ingénieur du son pour bien enregistrer le dialogue, même quand je parle à mes actrices. Ce n’est qu’à la fin que tout se fait. Pour ce film, je donne une part importante au son, mais je ne voulais pas que cela le domine. Je cherchais le contraire, que le son reste en arrière-plan. On a prit beaucoup de temps à prendre des sons et des ambiances au tournage. Si vous regardez la piste sonore sur le logiciel de montage, c’est assez vide. Je pense que cela se fait assez naturellement. On utilise seulement les sons que nous avons enregistrés. Ils ont de la profondeur et on ne voulait pas les trafiquer, les laisser tels qu’ils étaient. Le film est pourtant très vibrant car il n’est pas submergé par des sons très forts comme l’était Berberian Sound Studio.

Vos films étant remarquables visuellement, comment les pitchez-vous à votre casting ? Leur donnez-vous des images ou des films auxquels se référer visuellement pour savoir à quoi le long-métrage ressemblera au final ?

J’envoie juste le scénario.

Juste le scénario ?

Oui, mais j’essaie de le détailler autant que possible. Donc il y a beaucoup de  descriptions. Je diffuse de la musique sur le plateau avant de tourner, afin de mettre tout le monde dans l’ambiance, de donner l’atmosphère du film à travers la musique. Je passais des morceaux de Claudio Gizzi, Ennio Moriconne ou Giuseppe De Luca.

Berberian Sound Studio est un giallo sans une goutte de sang. The Duke of Burgundy est un film érotique sans nudité. N’est-ce pas un cinéma de la frustration où l’on n’a jamais ce à quoi l’on s’attend ?

C’est un peu ça, aussi parce que j’aime bien aguicher le public. Ce n’est certainement pas moralisateur, je ne cherche pas à être puritain. Ce n’est pas la raison. Une partie de moi veut exciter le spectateur et l’autre partie veut explorer l’idée de privation, comme lorsque vous êtes privé de l’un de vos sens. Je pense que si on le fait de la bonne manière, on peut rendre une scène encore plus érotique en l’évitant, on peut rendre la violence encore plus terrible juste en l’écoutant, parce que votre esprit se charge de remplir ce qu’il manque. Aujourd’hui, c’est tellement facile de faire dans la nudité. C’est plus intéressant de trouver une nouvelle voie pour séduire le public. Est-ce que ça marche ? Je ne sais pas. Mais c’est ce que je recherche.

Berberian SOund Studio

Berberian Sound Studio

Est-ce que la relation entre les deux personnages nous dit que, dans la vie, nous jouons toujours un rôle, même lorsque ce n’est pas intentionnel et jusque dans la vie privée la plus intime ?

Oui, c’est le conditionnement social dans sa forme la plus basique. Je pense qu’au delà du désir sexuel et même en dehors d’une relation, nous avons toujours un rôle à tenir. Même là, entre nous, pour le travail. Vous en tant que journaliste, moi en tant que réalisateur. Mais que se passerait-il si vous vous retrouviez prisonnier de l’un de ces rôles qui n’est pas vous ? C’est assez intéressant que cette femme doive être méchante, alors qu’elle est plutôt réservée dans la vie. C’est très éprouvant d’avoir à jouer tout le temps.

Il y a toujours eu de la distance entre les hommes et les femmes dans vos films et plus encore dans The Duke of Burgundy où aucun homme n’apparaît à l’écran. est-ce qu’il y a quelque chose que vous voudriez nous dire sur les relations hommes-femmes ?

Je ne sais pas. Peut-être que je devrais voir un thérapeute, je ne sais pas vraiment la raison. Dans ce film, nous avions une relation lesbienne car le genre l’exigeait. J’avais écrit des premières versions avec des hommes en arrière-plan, mais j’ai abandonné l’idée. Je trouve que c’est encore plus fort dans un film lorsque l’on oublie complètement un genre. Cela annule complètement la question de la lutte entre les hommes et les femmes pour le pouvoir. C’est une idée que je trouve absurde comme de voir l’univers de mon film comme une utopie avec un monde uniquement peuplé de femmes. Il faut le prendre plus comme un conte de fée ridicule. Où sont passés les hommes ? Comment ce monde fonctionne ? Comment elles font pour vivre dans cette grande maison ? À un moment on ne se pose plus de question. Je ne cherchais que l’esthétique et non pas le regard social de n’avoir que des femmes, car si j’avais des hommes, il aurait fallu élaborer leur regard en contrepoint et ce n’est pas ce que je voulais.

Étant donné que Berberian Sound Studio et The Duke of Burgundy sont des huis-clos, est-ce que votre prochain film nous fera voyager à l’extérieur comme cela avait été pour votre premier long-métrage, Katalin Varga ?

Dans The Duke of Burgundy il y a la forêt, la campagne, les villages. Mais je peux vous offrir le littoral, si vous voulez. Je peux vous offrir l’océan ! Non, je ne sais pas encore. Pour l’instant, j’essaie plusieurs choses mais c’est un peu tôt pour en parler. Je ne parle pas trop de ce que je vais faire par crainte de le regretter après si ça ne se fait pas. J’ai juste besoin de temps pour faire ce que je recherche à atteindre.

Propos recueillis et traduits par Alexis Hyaumet. Remerciements à toute l’équipe de The Jokers.