[Interview] Miguel Ángel Vivas pour Kidnappés

de le 01/12/2011
 
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Miguel Ángel Vivas n’est pas venu en France pour la sortie de Kidnappés mais nous avons pu nous entretenir avec lui par mail. Il nous parle de son film, de la violence au cinéma, du cinéma de genre espagnol et de la suite de ses aventures. Attention, il y a quelques spoilers.

D’où vous est venue l’idée de Kidnappés ? Vouliez-vous faire passer un message politique (les kidnappeurs viennent d’Europe de l’Est par exemple) ?

L’idée vient d’une peur que je ressens depuis l’enfance, celle d’une intrusion chez moi. Je voulais partir d’une idée très concrète (un gang d’inconnus entrant par effraction dans une maison) pour aborder la peur elle-même et ses répercussions. Le sujet de Kidnappés est la peur, et la violence, mais il n’y a PAS de motivation politique derrière. L’idée d’avoir des agresseurs venus d’Europe de l’Est est née d’une volonté de réalisme, sachant que la plupart de ce genre de crime en Espagne est l’œuvre de personnes de l’Est.

Pourquoi avoir utilisé seulement des plans-séquences ? N’avez-vous pas peur que le public ne se focalise que sur la performance technique ? À quel point était-ce difficile à mettre en place au tournage ?

Ce choix vient d’une volonté de voir le film comme une expérience plus que comme une histoire. Comme je l’ai dit précédemment je voulais parler d’intrusion mais pas à travers un thriller classique. Mon idée était d’enfermer le public dans la maison et de ne pas le laisser s’enfuir. En fait je voulais que le spectateur se sente autant kidnappé que la famille à l’écran et pour cela j’ai décidé d’éliminer au maximum les coupes. J’ai l’impression que les coupes enferment trop le déroulement d’un récit et le rendent « fake ». Les spectateurs – et peu importe s’ils connaissent les techniques de cinéma ou pas – sait inconsciemment qu’il y a un truc au moment de la coupe, que dans cet instant tout est remis à zéro (retouches maquillages, lumières…). La coupe créé la fiction. C’est pourquoi sans coupe tout est là et semble vrai, le public ne peut pas s’en détacher et quand la famille souffre il souffre avec elle.

Le film a été tourné en 12 jours (12 plans, 12 jours). Nous avons eu trois semaines de répétition avec les comédiens pour créer la famille, leurs peurs, et un scénario cohérent. Je n’ai jamais aimé les films dans lesquels les personnages discutent assis, j’ai toujours pensé le cinéma comme un mouvement. Et les actions des personnages doivent permettre de les comprendre ainsi que la scène. C’est ce qui m’effrayait le plus en préparant les scènes, les mouvements des personnages et leurs interactions entre eux ainsi qu’avec la caméra. J’ai imaginé une sorte de danse entre les personnages et la caméra pour créer une fluidité qui capterait le public dès le départ.

Qui est le type dans l’incroyable séquence d’ouverture ?

Cet homme est une autre victime d’une autre famille. Je voulais transmettre l’idée de cycle pour montrer que ce genre de chose arrive tout le temps. Je tenais également à entamer le film sur une scène forte pour bousculer immédiatement le public puis le tranquilliser avec la famille en mouvement.

Vous ne montrez que peu de violence à l’écran excepté dans le dernier acte très sanglant. Pourquoi ?

Il s’agit d’un film sur la peur et sur la violence qui en découle, et ce n’est pas un film gore. J’ai beaucoup réfléchi à ce que j’allais montrer ou pas. Le seul moment où je me suis autorisé quelque chose de très explicite c’est quand Isabel tue l’homme qui vient de la violer. Je savais que jusque là j’avais créé un sensation de rejet par rapport à la violence chez le public, et pour la première fois je le confronte à cette violence. C’est pourquoi j’ai construit cette séquence, sur un mode presque grand guignol, car le public allait accepter cette violence. Il allait même l’applaudir. Le final, plus que gore, est surtout très explicite, pour que les spectateurs pensent « ce n’est pas un jeu, c’est du sérieux ».

D’un autre côté je voulait que le film soit violent. Certains critiquent le fait que j’utilise de la violence gratuite, mais la violence est toujours gratuite. Il y a pour moi deux sortes de violences dans un film : celle qui a un sens comme par exemple chez Bergman (le viol et le meurtre de la fille ainsi que la vengeance du père prennent un autre sens quand le père embrasse la foi et construit une chapelle sur le lieu du meurtre, et quand tout à coup jaillit la source). J’aime le film [La Source] mais je ne pense jamais pouvoir donner ce sens à la violence dans mes travaux. Le second type de violence, présent dans 90% des films aujourd’hui, est un spectacle. Il y a aussi la violence absurde. Je voulais que le public se sente mal à l’aise à cause de la violence, car ça ne sera jamais quelque chose d’agréable.

Avec la nouvelle génération du cinéma de genre espagnol, nous avons plutôt été habitués à du fantastique. Avec Kidnappés (et Malveillance de Jaume Balaguero) on a quelque chose de plus réaliste et brutal. Est-ce que vous avez fait le tour des histoires de fantômes et de problèmes liés à l’enfance ?

On ne produit pas tant de films d’horreur que ça en Espagne. Kidnappés et Malveillance sont des exceptions. Pour ma part je préfère aborder la peur réelle car c’est celle dont on est victimes à l’âge adulte. J’ai toujours eu du mal à croire aux histoires de fantômes. Kidnappés est plus un film de monstre, comme Les Griffes de la nuit, sauf que les monstres de mon film sont bien réels.

Que pensez-vous de cette jeune industrie cinématographique espagnole ?

Je pense que nous avons en Espagne une nouvelle génération de réalisateurs intéressante, même si je n’aime pas trop cette expression. Ils ont beaucoup de chose à dire et du style. Ils utilisent le cinéma de genre pour atteindre le public avec des idées neuves. Des réalisateurs comme Balagueró, Plaza, Cortés, Vigalondo, Bayona… ils font des choses merveilleuses. Le problème est que leur travail est beaucoup plus reconnu à l’étranger qu’en Espagne.

Ce n’est que votre second long métrage et vous avez des acteurs reconnus, certains ayant travaillé avec de très grands réalisateurs comme Pedro Almodovar ou Julio Medem. Est-ce facile pour un jeune réalisateur ? Et à quel point est-ce génial ?

C’était incroyable. Il n’y a pas de mots pour décrire à quel point l’expérience de travailler avec ces acteurs a été formidable. Je pense que la direction d’acteur est la principale responsabilité d’un réalisateur et qu’elle est souvent oubliée. Dans mon cas, j’avais le casting de la famille en tête dès le début. Pour les ravisseurs, le processus de casting fut beaucoup plus long. Mon idée était d’avoir des acteurs expérimentés pour assurer pendant les plans séquences mais sans des visages trop connus du grand public. J’ai eu beaucoup de chance et je crois qu’on le voit dans le résultat à l’écran. Je voulais que le public ne doute jamais de ce qui se passait à l’écran et sans montage je n’avais que les performances des acteurs. On a beaucoup travaillé afin de créer une alchimie et la sensation d’être face à une vraie famille, pour créer une proximité avec le public. Je tiens à dire un grand MERCI à mes acteurs.

Quels sont vos réalisateurs favoris ?

J’en ai beaucoup. D’Howard Hawks qui a compris l’importance du scénario avec les acteurs à Eisenstein, un des premiers à avoir saisi le rôle du montage, en passant par Spielberg, Linch, Fincher, Carpenter, Cassavetes… j’aime le cinéma depuis que je suis gosse et j’ai passé ma vie à regarder des films, donc j’ai des tonnes de réalisateurs préférés.

Quels sont vos prochains projets ?

Prochainement je vais tourner Welcome to Harmony, un film très différent de Kidnappés mais encore un film de genre. C’est l’histoire des deux derniers hommes sur Terre… et ils se haïssent profondément. J’adore cette idée et j’ai hâte de m’y mettre.

Propos recueillis par Nicolas Gilli.

Merci à Karine Durance.