[Interview] Gilles Marchand pour l’Autre Monde

de le 18/07/2010
 
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Il y a quelques jours se déroulait dans les locaux de Haut et Court une rencontre entre quelques blogueurs et le réalisateur de l’Autre Monde, sorti cette semaine dans les salles, Gilles Marchand. Le film nous ayant quelque peu déçu malgré pas mal de bonnes choses, cette rencontre ne pouvait être qu’enrichissante et apporter éventuellement un regard nouveau sur une oeuvre véritablement décalée même si relativement maladroite. Cette rencontre a été organisée par waytoblue et la totalité de l’interview a été recueillie par Valérie de Shunrize qui était venue équipée pour l’enregistrement et que je remercie cordialement.

– Parlez-nous de votre collaboration avec Touscoprod.

Je ne souhaite pas me défiler mais pour les questions de production, je ne suis pas le mieux placé pour y répondre. Je ne connais pas les choses dans le détail. Mais, il faut savoir qu’il est impossible de discuter de choix artistiques avec autant de personnes. Les co-producteurs n’ont pas pris part au film à proprement parler. Je m’astreins à suivre mes idées.

[Carolyn Occelli, responsable partenariats de Haut et Court vient à la rescousse] L’originalité du scénario nous semblait attractif pour les coproducteurs. Le but n’était pas de récolter de l’argent, mais d’avoir une collaboration communautaire en donnant un accès aux coulisses du film.

– Souhaitiez-vous faire un hommage au film noir ?

S’il faut une étiquette, le film noir me convient parfaitement. Des films comme « Pendez-moi haut et court », « M le maudit », « Shining » même s’il a d’autres dimensions, me plaisent car je m’y retrouve. Cela dit, j’ai tendance à appeler film noir tous les films qui s’intéressent à l’âme humaine, qui abordent les thématiques du bien et du mal, de l’attirance sexuelle et de la peur que cela peut générer. J’ai voulu jouer avec ces codes dans mon film.

– Quelle a été la genèse du film ?

Je ne me suis pas dit que j’allais faire un film sur les univers virtuels. Un jour, j’ai aperçu un gars qui jouait à Fahrenheit sur une console dans un magasin rempli de monde et en le regardant totalement absorbé, se concentrer sur ce qui arrivait à son avatar, je me suis dit que cela serait marrant de le suivre aussi bien dans sa vie que dans le jeu. L’idée a fait son chemin et l’envie de raconter une histoire qui se servirait de ces deux univers différents pour jouer sur l’effet de rupture est née.

– Est-ce une critique des réseaux sociaux et des jeux en ligne ?

Je ne fais pas des films pour faire passer un message. J’espère que le spectateur vit le voyage. J’entends bien qu’il puisse l’interpréter comme cela mais ce discours ne m’intéresse pas. Je ne suis pas médecin, psychologue et encore moins sociologue. Je suis attiré par les choses obscures. J’ai eu quasiment la même vie que Gaspard lorsque je vivais à Marseille. Il n’y avait pas à cette époque les réseaux sociaux mais je passais mon temps à regarder des films qui n’étaient pas du goût des adultes. Je n’allais pas au cinéma pour aller voir « La Boum » par exemple. Contrairement à ce que pensent certains journalistes, je n’ai pas voulu faire mon réac’, je crois que tout est une question d’interprétation et de ressenti. C’est à la fois l’un des plaisirs et l’une des frayeurs que l’on peut avoir lorsqu’on fait un film. Ici, ce qui m’intéressais c’est ce qui tourne autour de l’attirance sexuelle plus que le jeu en soi. Je ne cherchais pas à mettre en cause le monde virtuel.

– Quelle activité vous sied le plus, scénariste ou réalisateur ?

J’ai fait une école de cinéma avec notamment Dominik Moll et Laurent Cantet. Nous avons fait des courts puis des longs métrages ensemble. Il s’est avéré que j’ai écrit les scénarios de certains d’entre eux où j’ai pris un plaisir fou. Puis, j’ai réalisé le mien et continué à écrire des scénarios. Je prends énormément de plaisir à écrire avec les gens que j’apprécie. C’est assez proche du métier de comédien, cela oblige à rentrer dans la tête des autres, dans un univers. Alors que lorsqu’on fait ses propres films, au fond c’est sa propre tête qu’on visite, elle peut être intéressante, surprenante… assommante, ça dépend des jours. J’ai eu la chance de pouvoir visiter le monde de personnes intéressantes. Et si la question est est-ce que je vais continuer à réaliser, j’espère bien que oui. C’est plus facile aussi de prendre du plaisir avec les autres que tout seul, sans métaphore.

– Comment s’est passée la présentation de « L’Autre Monde » à Cannes ?

C’est un véritable parc d’attractions, on passe par toutes les émotions. Je suis toujours sceptique lorsque j’entends les gens dire que c’est atroce. Cannes m’a donné tant de plaisir. Tout d’abord, en tant que spectateur car étant marseillais, je m’y rendais régulièrement. D’abord au camping, en camionnette puis en squattant la chambre d’hôtel d’un ami. Puis, pour y présenter mes films et je suis particulièrement ravi d’avoir été sélectionné à deux reprises pour la fameuse séance de minuit. D’ailleurs, j’ai décidé que ce serait désormais ma case.


– Quelques mots à propos de la musique de « L’Autre Monde » ?

Il y a presque 45 minutes de musique dans le film. Je voulais au départ y mettre des musiques des années 80. Puis, je me suis dit qu’il serait préférable de voir cela avec un compositeur actuel. J’ai finalement choisi Anthony Gonzales de M83. Nous avons d’abord communiqué par mail et via skype car il était très occupé par sa tournée entre le Japon et les Etats-Unis. Face à mes directives cela n’a pas été évident pour lui, mais il a finalement composé la musique qu’on entend dans Black Hole et nous avons utilisé certains de ses morceaux déjà existants notamment pour la scène où Audrey fait écouter « la plus belle chanson du monde à Gaspard (Farewell Goodbye). Ensuite, j’ai demandé à Emmanuel D’Orlando qui a une formation plus classique de composer du score instrumental dont les arrangements du thème de Black Hole. Il y a également une dimension qui n’est pas tout à fait de la musique mais qui est pour moi essentielle : la bande son. Ici, j’ai retravaillé avec Gérard hardy que j’avais rencontré sur « Harry, un ami qui vous veut du bien ». Le montage son dépasse de loin la simple gestion de ce qui a été fait au moment du tournage, c’est aussi un travail de création et d’ambiance. Bien entendu, sur la partie jeu tout a été créé mais également sur la partie réelle. Je pense d’ailleurs à la scène de la piscine qui est particulièrement ciselée.

– Aviez-vous une idée précise concernant le casting du film ?

Je ne pense pas aux comédiens au moment de l’écriture. J’ai commencé par Gaspard donc par Grégoire Leprince-Ringuet. Pour les deux filles, il était important qu’elles soient à la fois très caractérisées, très différentes mais aussi qu’elles soient idéales pour rendre crédible le dilemme de Gaspard. Je n’avais jamais vu Louise Bourgoin jouer car « La fille de Monaco » n’était pas encore sorti. Ce sont les productrices qui m’ont parlé d’elle. Je la connaissais comme la fille de la météo mais je n’étais pas vraiment convaincu par ce choix. Je l’ai rencontré une première fois sans qu’elle ait lu le scénario et elle m’a raconté avec tout l’humour qui l’a caractérise ses aventures sexuelles sur Second Life. Je l’a sentais très ouverte mais face à sa joie de vivre, je n’étais pas sûr que cela aille pour le rôle. Pourtant, lors des essais, elle m’a beaucoup surpris en basculant d’une humeur à l’autre, insaisissable, elle avait de quoi rendre Gaspard fou. Quant à Melvil Poupaud, le choix m’a paru plus évident bien que pour ce rôle, j’ai dû voir de nombreux acteurs. Il me fallait quelqu’un de subtil et d’ambiguë, quelqu’un qui dégage à la fois de la brutalité et de l’intelligence calculatrice.