Zero Theorem (Terry Gilliam, 2013)

de le 21/07/2014
 
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Le plus anglais des réalisateurs américains, aussi génial soit-il, n’a jamais vraiment eu de chance, autant au niveau des diverses catastrophes (naturelles et humaines) s’abattant sur ses tournages qu’à celui de la réception critique et publique de ses films. Zero Theorem ne déroge pas à la règle. Si sa gestation n’a pas vraiment souffert, le film a été accueilli entre l’indifférence polie, la déception majeure et une nouvelle occasion de tirer à vu sur un cinéaste en marge depuis bientôt 40 ans. Pourtant, cette conclusion de sa trilogie SF méritait un tout autre accueil.

Zero Theorem 1Évidemment, Zero Theorem fait légèrement pâle figure face à Brazil et L’armée des 12 singes, les deux premiers volets de cette « trilogie » dystopique consacrée à des sociétés orwelliennes. C’est un peu triste, mais c’est un fait, Terry Gilliam commence à s’essouffler, sans doute épuisé par tous ces projets avortés et ces drames à répétitions. Zero Theorem manque de puissance, cherche sa consistance, et entre de ce fait dans la catégorie des films les plus mineurs de l’auteur. Sauf qu’un film mineur de Terry Gilliam vaut mille fois plus que la soupe fade et indigeste que nous sert Hollywood 80% du temps. Et cela pour une chose essentiellement. S’il y a bien quelque chose qui ne s’est pas tari chez le réalisateur, c’est son imaginaire toujours aussi bouillonnant, sa folie douce et sa naïveté salvatrice qui en font encore et toujours un des auteurs les plus inclassables au monde, souvent à la peine pour cadrer ses idées mais toujours capable de fulgurances jubilatoires.

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Terry Gilliam est un peu comme un enfant surdoué, capable de traduire tout ce que génère son imaginaire en images de cinéma. Et comme chez un enfant, c’est aussi foisonnant, délirant, que bordélique. C’est la signature de l’ensemble de son œuvre, c’est pour cela qu’il est aussi aimé et détesté, c’est précisément ce qui caractérise Zero Theorem. Le film est une sorte de fable absurde qui traduit un léger déséquilibre dans le délicat agencement du dispositif gilliamien. En effet, l’aspect clownesque a quelque peu pris le pas sur l’aspect acide et critique, même si ce dernier reste considérablement présent. Ce déséquilibre se traduit par la sensation d’assister à un spectacle léger, quand le cœur de Zero Theorem s’avère profondément tragique, traduisant une réelle et forte angoisse face à l’évolution de l’homme. Il faudra y revenir pour capter ces éléments essentiels transformés en simples détails par un production design étourdissant de richesse. On pourra ainsi passer complètement à côté de cette démonstration par l’absurde des dérives de notre société moderne, qui ne passe pas seulement par ce que le cadre en mouvement perpétuel semble pointer, bien en évidence. Comme nombre d’œuvres de SF, Zero Theorem s’en prend bien volontiers à l’omniprésence d’un leader despote dans tous les canaux d’information et l’aveuglement béat du peuple face à cette propagande. « duMBS » (littéralement « débiles ») est par exemple le nom de la chaîne TV diffusant les informations. La profusion de ce genre de détails n’aide pas à obtenir un ensemble limpide mais traduit la véhémence toujours aussi présente de Terry Gilliam.

Zero Theorem 3Tout cela manque clairement de finesse, mais Terry Gilliam a toujours des choses à dire, même s’il s’emmêle parfois les pinceaux. Zero Theorem est un film à la fois décevant compte tenu de la carrière de son auteur, sachant ce dont il est capable, mais fascinant comme objet autonome, ou encore comme projection cinématographique d’un portrait du réalisateur. En effet, à travers la quête de Qohen Leth, technicien génial qui se frotte au sens de la vie et à l’évolution technologique, paraissant totalement impuissant, c’est en fait un véritable auto-portrait que livre Gilliam. Anarchiste virulent ayant raté le virage du numérique et se battant contre des moulins à vent depuis longtemps tombés, il rame dramatiquement pour essayer d’être en phase avec son époque. Sauf qu’il est en décalage, et cela pose un vrai problème au moment de livrer un film de science-fiction censé être en phase totale avec le monde qui le voit débouler. Terry Gilliam reste un incroyable faiseur d’images, un auteur contestataire comme il n’en existe plus, sauf qu’il est aujourd’hui un être anachronique. Cette véritable tragédie a pour conséquence impitoyable de donner lieu à un film très oubliable, qui avance à l’aveugle en n’exploitant que trop peu les innombrables pistes dont il sème des graines. Parfois très beau, souvent très pauvre, bourré d’idées qui peinent à bâtir une cohérence, Zero Theorem est malheureusement un échec qui tombera dans l’oubli.

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La raison principale, au-delà d’un imaginaire bridé par un budget riquiqui et donnant lieu à un nombre extrêmement limité de décors, au-delà de combats perdus d’avance contre un système qui se résume souvent à des clichés vieillots, au-delà d’une utilisation ratée du numérique (qui aurait dû être un outil formidable pour le réalisateur mais semble le brider, bien plus que l’utilisation d’effets physiques), au-delà d’un propos légèrement abscons qui peine à se bâtir, est le manque de surprise. Zero Theorem perd le caractère inattendu du cinéma de Terry Gilliam qui se contente plus ou moins de recycler des motifs vus ça et là dans sa filmographie si riche. Il y a bien évidemment de grosses réjouissances, des fulgurances graphiques (la plage artificielle, le trou noir, le final au cœur du système, la fête), une direction d’acteurs de haut vol (Christoph Waltz qui dévoile une toute autre facette de son talent), une mise en scène toujours inspirée même si elle peine à se réinventer (l’utilisation du grand angle et de la contre plongée) et surtout l’impression de liberté totale qui émane de ce cinéma. Même quand il se plante, Terry Gilliam reste le symbole de la liberté artistique et de la création, et c’est en partie pour cela que Zero Theorem n’est pas un film à balayer d’un revers de main. Pour le reste, il s’attaque malheureusement à des institutions et à un monde qu’il semble de pas maîtriser, ou tout simplement de pas connaître, tel un vieux grincheux qui a décidé qu’il fallait râler contre tout. Mais à la manière de son héros autiste, il se montre aujourd’hui impuissant, voire carrément effrayé, face à tous ces sujets et ressemble à un enfant devant un monde trop vaste pour lui. En cela, Zero Theorem est un film extrêmement touchant.

FICHE FILM
 
Synopsis

Londres, dans un avenir proche. Le monde est plus que jamais sous la surveillance d’une autorité invisible et toute-puissante grâce aux avancées technologiques. Qohen Leth, génie de l’informatique, vit en reclus dans une chapelle abandonnée. Il y travaille sur un projet secret que lui a confié celui qu’il appelle Le Directeur et visant à décrypter le but de l’Existence – ou son absence de finalité – une bonne fois pour toutes.
Sa solitude est interrompue par les visites des émissaires du Directeur : Bainsley, une jeune femme mystérieuse qui tente de le séduire, et Bob, le fils prodige du Directeur.
Qohen attend désespérément l’appel téléphonique qui lui apportera les réponses à toutes les questions qu’il se pose depuis si longtemps. Mais ce n’est que lorsqu’il aura éprouvé la force de la passion amoureuse et du désir qu’il pourra commencer à comprendre le sens de la vie…