Youth (Paolo Sorrentino, 2015)

de le 24/05/2015
 
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Fort heureusement, il y a aura toujours des auteurs un peu en dehors du temps pour entretenir la flamme du grotesque. Et grotesque, non, pas dans son sens péjoratif, simplement dans son sens artistique, à prendre comme un courant d’air frais un peu indescriptible, avec une sorte de charme suranné évidemment plaisant, et un soupçon de cynisme. Tout ceci n’a pas disparu avec Fellini, et Paolo Sorrentino, avec Youth, le prouve à nouveau après La Grande Belleza, qui d’ailleurs n’avait pas laissé indifférent la Croisette en 2013 et avait même récolté la petite statuette en or américaine l’année suivante.

Youth 1Ne nous mentons pas toutefois sur ce qui attire également fortement le chaland dans les salles obscures pour découvrir le dernier Sorrentino : la réunion Michael Caine / Harvey Keitel. Perchant ses deux légendaires acteurs au sommet d’un sanatorium perdu dans les (magnifiques) hauteurs suisses, le réalisateur italien offre au spectateur le contexte idéal pour cette comédie noire et satirique. Isolé du réel, il a la liberté de projeter ses fantasmes visuels au sein de ce petit cocon helvète, y confrontant ses personnages tantôt hauts en couleurs, tantôt corps vides d’esprit, tantôt incarnations de spleen à eux tout seul. Et par la maîtrise de sa mise en scène, autant élégante que pop, Sorrentino porte d’une manière assez unique tout ce petit monde à l’écran.

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Et quelque part, Youth, ça n’est que cela : la réunion de singuliers personnages dans ce lieu, alors que Sorrentino les étudie, comme une sorte de microcosme, il filme ses propres créations avec la curiosité d’un gamin de 7 ans qui épie les voisins d’en face. Comme pour les personnages, la notion de temps finit par disparaître, au risque de se défaire d’un quelconque rythme. Le temps passé dans le film, écoulé dans cet hôtel, paraît finalement bien abstrait. On est enivré par l’essence kitch des lieux, sa musique qui ambiance, par ces quelques saynètes parfois magiques, par ces curieux bonshommes sur qui l’on a envie d’en savoir plus mais qui restent toujours suffisamment discrets pour ne pas gâcher notre imagination… Il faut se perdre dans Youth pour l’apprécier, mais tout le monde n’apprécie pas se perdre.

Youth 3Sorrentino concocte presque une sorte de dessert bien arrangé et coloré, sur lequel il appose plein de couches appétissantes avec ses images comme avec son casting. L’indigestion n’est pas loin mais la gourmandise prend le dessus. Et parce qu’évidemment l’on ne va pas se priver de voir Michael Caine s’émanciper enfin des rôles de vieux mentor gâteux que lui a affublé un certain cinéaste britannique, parce qu’à contrario l’on ne voit plus si souvent Harvey Keitel (tellement remarquable ici qu’il surpasse d’ailleurs éventuellement Caine), il faut en profiter. C’est même l’occasion de se réconcilier avec Paul Dano, au faciès longtemps resté insupportable pour l’auteur de ces lignes, trouvant ici le rôle idéal pour varier son répertoire, jusqu’à même un extrême plutôt inattendu, à défaut d’être subtil. Le grotesque comme salut ? Il faut croire que oui.

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En somme on ne sait même pas quoi forcément penser de Youth. Bien qu’il n’y ait aucun doute sur le fait que le film risque de déclencher des allergies parmi son public, on ne peut pas lui enlever ce charme unique, sûrement imparfait, sûrement parfois too much, peut-être trop tiré en longueur ou trop référencé… Mais tout de même, c’est un périple revivifiant, conclu par un cadeau au casting que l’on ne saurait refuser, parachevant ce mélancolique et absurde film de vieillards dont on sort autant pétillant qu’interloqué.

FICHE FILM
 
Synopsis

Fred et Mick, deux vieux amis approchant les quatre-vingts ans, profitent de leurs vacances dans un bel hôtel au pied des Alpes. Fred, compositeur et chef d’orchestre désormais à la retraite, n’a aucune intention de revenir à la carrière musicale qu’il a abandonnée depuis longtemps, tandis que Mick, réalisateur, travaille toujours, s’empressant de terminer le scénario de son dernier film. Les deux amis savent que le temps leur est compté et décident de faire face à leur avenir ensemble.
Mais contrairement à eux, personne ne semble se soucier du temps qui passe…