Whiplash (Damien Chazelle, 2014)

de le 04/12/2014
 
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Précédé d’une réputation très élogieuse, Whiplash ne semblait pas pour autant sortir d’un carcan du film indépendant comme une oeuvre de festival sympathique aussitôt vue aussitôt oubliée. Non seulement il n’en est rien, mais il s’impose comme rien de moins que la claque surprise de l’année.

WhiplashComment filmer la musique ?
Voici une problématique qui anime le 7ème art depuis l’âge de pierre. Une équation difficile à résoudre qui pose la question du rapport élémentaire du son à l’image.
Prenez n’importe quel film mettant en scène un orchestre ou un groupe jouer. N’importe lequel, film de fiction, documentaire, même un concert filmé. Vous verrez que les axes de caméra et le découpage sont presque toujours les mêmes, quelque soit le type de musique traité. Plan large sur le groupe, plan rapproché sur un des musiciens, gros plan sur le visage d’un personnage important, gros plan sur ses mains qui jouent d’un instrument, et on alterne entre les quatre, en restant souvent très basique en termes de mise-en-scène, les réalisateurs se servant souvent de la musique plus comme d’un décor que d’un véritable sujet a part entière.

Whiplash

Et puis arrive Whiplash. Un film qui sort de nulle part, indépendant, réalisé par un jeune inconnu de 29 ans. Et soudain, tout est remis en cause.
Voilà un film qui ne ressemble à aucun autre. Une véritable oeuvre originale que des critiques, peu habitués à ne pas mettre dans des cases ce qu’on leur projette, ont comparé à un Full Metal Jacket sur la musique ou un Rocky sur la musique ou un film d’horreur sur la musique. Trois références totalement divergentes qui manifestent le manque de repères pour catégoriser un film produisant quelque chose de nouveau.

WhiplashPourtant sur le papier, le sujet du film n’a rien pour éblouir. Nous suivons Andrew, jeune batteur talentueux repéré par Fletcher, un prof de musique tyrannique dirigeant un groupe de jazz, avec qui il va tisser une relation de mentor-protégé basé sur la recherche de la perfection artistique et accompagné d’une bonne dose de sadisme. Rien de plus. Un nombre réduit de personnages au nécessaire absolu : Deux personnages principaux et deux ou trois personnages secondaires. Très peu de décors. Un budget ridicule de 3 millions de dollars. Tourné, monté et terminé en dix semaines. Le résultat ? Vertigineux de maîtrise.

Whiplash

Mais qui est ce Damien Chazelle ? L’histoire officielle nous raconte que Whiplash est à peine son deuxième film, qu’il est basé sur son expérience personnelle de batteur et qu’il a été soutenu par Sundance pour se lancer. Une théorie qui affirmerait qu’il s’agisse d’un prête-nom de Martin Scorsese serait plus crédible que ça. Comment expliquer autrement une telle maîtrise de la composition, du découpage, des mouvements de caméra ? Comment croire à une direction d’acteurs si parfaite qu’elle donne son premier rôle charismatique à Miles Teller et donne la performance de sa vie à une pointure, J.K. Simmons ? Whiplash tient de l’anomalie complète. Un film qui peut donner une tension à s’agripper de toutes ses forces à son siège avec une simple scène de répétition d’un groupe de musique défie l’analyse critique.

WhiplashEt pourtant la preuve est là. Le scénario est millimétré comme une partition, chaque scène est nécessaire à la narration et la technique est parfaite. La direction de la photo est sublime et le film regorge d’inventivité jusque dans les dialogues les plus anodins. Tout le film vise à l’épure la plus absolue, sauf dans les scènes où la musique est en jeu. Là c’est un découpage comme on en a jamais vu. Chaque scène de musique parvient à exprimer ses propres sensations, ses propres émotions, et on est jamais dans le registre commun de la musique comme catharsis, comme rédemption ou comme une empathie communicative. Dans ce film, les partitions de jazz enjouées sont synonymes d’action, de courses-poursuites, ou de terreur. De terreur pure. La pression de Fletcher sur ses musiciens est telle qu’on prend conscience de la perfection mécanique à laquelle il aspire. Et quand l’un d’eux se trompe d’une note, ses colères sont si dures qu’en tant que spectateur, on apprend à les craindre et à les attendre. Chazelle a réussi à retranscrire cette pression en termes purement cinégéniques : il montre ses batteurs répéter pendant des heures jusqu’à saigner des mains, et continuer malgré la douleur, malgré la sueur et le sang se mélangeant aux instruments, jusqu’à parvenir à la perfection comme condition sine qua none pour faire partie de l’élite de Fletcher, un méchant de Cinéma parfait comme on en voit une fois tous les dix ans.

Whiplash

Ce qui apparaît comme du pur harcèlement moral se transforme en autre chose par le personnage de Miles Teller, qui aspire à cette même perfection. C’est ce point commun qui lie les deux personnages malgré leur haine respective et son aspect auto-destructeur. Il veut devenir le meilleur batteur, c’est sa condition, sa seule raison de vivre. Il n’est en rien un héros attachant ou une victime pour qui on a de la pitié. Il est aussi froid et calculateur que son mentor et la seule chose qui les humanisent, c’est leur amour de la musique. En-celà, le film finit par ne communiquer son propos que par la mise-en-scène de la musique. Chazelle est parvenu à filmer la musique. Pas filmer des gens qui jouent de la musique. Mais bien filmer la musique. Et a exprimer un propos parfaitement intelligible, mais totalement indicible. Comme un morceau de jazz.

Whiplash s’impose comme une des plus grosses claques de ces dernières années et révèle un réalisateur-né, qui si il confirme ce coup de maître, va vite compter comme un des noms les plus importants de sa génération.

FICHE FILM
 
Synopsis

Andrew, 19 ans, rêve de devenir l’un des meilleurs batteurs de jazz de sa génération. Mais la concurrence est rude au conservatoire de Manhattan où Il s’entraîne avec acharnement. Il a pour objectif d’intégrer le fleuron des orchestres dirigé par Terence Fletcher, professeur féroce et intraitable. Lorsque celui ci le repère enfin, Andrew se lance, sous sa direction, dans la quête de l’excellence…