We Blew It (Jean-Baptiste Thoret, 2017)

de le 07/11/2017
 
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« We blew it » : nous avons tout fait foirer. L’expression rassemble dans le dernier documentaire de Jean-Baptiste Thoret (un an après son En ligne de mire, comment filmer la guerre ? sur un format plus court) la réplique culte du personnage de Peter Fonda dans Easy Rider symbolisant la désillusion du rêve hippie mais aussi l’aveu amer de Tobe Hooper, intervenant dans le film, forcé de reconnaître que l’effervescence culturelle de la fin des années 60 n’a pas été suffisamment prégnante pour l’Amérique actuelle. A travers ces deux idées, toute l’ambition du film est retranscrite. Comment les Etats-Unis sont passés d’une décennie de création (musicale, cinématographique, littéraire etc…), de libération (droits sociaux, droits des femmes) à l’élection de Donald Trump il y a quelques mois ? A cette question, Jean-Baptiste Thoret y répond en en formulant une autre : au fond est-ce que cette décennie « sex, drugs and rock ‘n’roll » a réellement existé ?

 

Auteur d’une poignée de livres essentiels sur le cinéma (sur Dario Argento, John Carpenter, George Romero, Michael Cimino et en attendant le prochain sur Michael Mann), Jean-Baptiste Thoret est aujourd’hui, entre beaucoup d’autres choses, un des plus éminents spécialistes du cinéma américain et notamment de cette période 1960-80. Cela se ressent d’emblée dans We blew it qui a l’intelligence de détruire tous les fantasmes, de s’attacher à du concret, une réalité dure à entendre et à voir mais qui force à la réflexion sur l’évolution de cette société. Malgré le bouillonnement culturel et social maintes fois cités dans le film : Woodstock, les hippies, les Beatles et les Rolling Stones, les marches pour les droits civiques, la libération sexuelle, les drogues récréatives, ces années 60 sont aussi traversées par des traumatismes qui ne se sont pas encore refermés pour la société américaine tels que l’assassinat de Kennedy, la guerre du Viet-Nam, la peur des communistes, les violences policières, les tueries de Charles Manson.
Thoret refuse toute idéalisation de cette époque forcément encouragée par des années 50 marquées par un ultra-conservatisme porté par le McCarthysme, le début de la Guerre Froide et par ce qui suivra dans les années 80 avec la victoire du libéralisme le plus sauvage qui ne cessera de creuser les inégalités, les tensions et le nivellement de la culture vers le bas. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les noms du quatuor magique de ce qu’on appelle le Nouvel Hollywood (Georges Lucas, Steven Spielberg, Martin Scorsese et Francis Ford Coppola) ne sont jamais mentionnés, ou très brièvement, Thoret donne la parole à ces cinéastes qui ont affronté les sujets de plein front : la drogue dans Panique à Needle Park, la classe ouvrière dans Blue Collar, la condition des afro-américains de Killer of Sheep etc… et qui ne parviendront pas à s’imposer dans le paysage cinématographique métamorphosé des années 1980 tandis que Lucas ou Spielberg, par exemple, s’intégreront parfaitement dans l’économie des studios à l’ère des blockbusters.
L’idée de génie de We blew it est de se laisser voyager à travers les Etats-Unis historiquement et géographiquement mais de surtout visiter ce qui est entre les lignes, à la marge. Le film s’interroge sans cesse sur les liens et les oppositions entre cinéma et politique, (contre-)culture et société en montrant comment ces territoires de réflexion se télescopent, s’entrelacent pour forger une mythologie américaine véhiculée par le soft-power d’un pays qui ne sait ou donner de la tête comme perdu dans sa propre légende. Cette recherche précise et parfaitement documentée sur la perte des illusions et la quête d’un idéal américain est tentaculaire, touchant à tous les domaines et l’érudition de Thoret apporte un regard loin d’être touristique faisant plutôt preuve d’un recul particulièrement pertinent.

De New-York au Texas, de la Californie à la Caroline du Nord, de l’Oregon au Tennesse, l’ancien producteur de la fabuleuse émission de France Inter Pendant les travaux le cinéma reste ouvert dissèque tout un pan de l’histoire moderne américaine à travers une exploration minutieuse des espaces, des villes et de ses habitants. Malgré une liste de réalisateurs intervenants plus que prestigieuse : Michael Mann, Charles Burnett, Paul Schrader, Jerry Schatzberg, Bob Rafelson, Peter Bogdanovich, Jean-Baptiste Thoret donne également la parole aux habitants d’une Amérique fantôme, à l’abandon.
Chacun des cinéastes relate une certaine vision de l’Amérique que son cinéma a retranscrit (le New-York de Shatzberg, la condition afro-américaine pour Burnett, l’influence d’un cinéma populaire de qualité pour Schrader etc…) et celle-ci est toujours mise en regard avec les propos des civils rencontrés par Thoret au fil de son périple qu’ils soient vétérans de l’armée, restaurateurs, ouvriers ou sociologues. Ainsi, la parole des artistes n’est jamais gage d’argument d’autorité, il s’agit non pas là de relater l’Amérique par le cinéma mais l’Amérique par les américains dont des cinéastes et cette forme d’objectivité quasi-journalistique épouse d’autant mieux la tentative d’une compréhension globale d’un pays fracturé.
Plus que chercher à expliquer le vote Trump, Thoret illustre toutes les contradictions, les divergences d’opinion pour dresser le portrait d’une Amérique fracturée. Bon nombre de citoyens admet que Trump n’est pas la solution, qu’il s’agit d’une tentative désespérée pour ne pas s’appauvrir plus tout comme d’autres assument ne pas vouloir renoncer à leur port d’armes ou leur refus catégorique de voir plus de réfugiés et d’immigrés dans leur pays. D’une densité incroyable, le documentaire fleuve (2h15) essaie au mieux de donner la parole à tous et de briser les mythes, montrer les éternelles contradictions et le basculement d’un pays qui a espéré en élisant Kennedy et maintenant dépité face à Trump au pouvoir.
Par sa durée propre à Thoret (dont les présentations peuvent excéder la durée du film en question) et son phrasé mitraillette, We blew it se permet tout aussi bien les digressions que les stases hypnotiques et musicales, passer dans un endroit pour s’imprégner de l’ambiance puis repartir, tout est dans un rapport d’immersion, de compréhension et surtout d’une étude sur le temps long afin de ne pas verser dans le raccourci et le manichéisme.
Comme le dit d’emblée Mann, cette division vient bien au-delà du prisme politique et concerne tout un mode de vie (la scission urbains/ruraux est particulièrement claire dans le film), une vision du monde et de leur propre pays qui semble inconciliable dans une Amérique à deux vitesses où chacun est à la recherche de la même chose (un apaisement global, plus d’égalité) mais sans jamais se mettre d’accord sur le moyen d’y parvenir. A ce titre, la manière dont Thoret insère à plusieurs reprises des discours de Sanders, Trump, Clinton ou du film The Company you keep de Robert Redford entre magistralement en écho avec cette opposition avec d’un côté des citoyens républicains dont les Etats sont appauvris et repliés sur eux-mêmes et des intellectuels démocrates tendant d’analyser et d’expliquer ce pays à la dérive.

Filmé dans un format Scope monumental (et en 35mm, énième signe de cette ambition délirante) épousant aussi bien les buildings et le trafic dense des villes (convoquant Alan Pakula ou Michael Mann, encore une fois) que l’immensité de la campagne et de la route 66 (rappelant ici plutôt l’imaginaire de Robert Altman ou Michael Cimino). Jean-Baptiste Thoret rend à la fois un sublime hommage à ses maitres de cinéma mais parvient surtout à magnifier un documentaire fleuve composé presque intégralement d’entretiens face caméra. Par l’intelligence de son montage, la qualité de la réalisation (on en vient à espérer plusieurs fois dans le film que Thoret se lance dans la fiction tant certaines idées de mise en scène sont brillantes) et son habileté à habiller ses séquences de musiques qui invoquent instantanément un univers familier pour le spectateur : Bob Dylan, Sam Cooke, The Mamas and the Papas, Creedence Clearwater Revival, Jefferson Airplane, Steppenwolf, Crosby, Still and Nash, The Band, The Allman Brother Band etc… Rien de moins que ça (ainsi que quelques bandes-originales comme celles de The Parallax View de Pakula ou Conversation Secrète de Coppola) pour illustrer un voyage quasi-sociologique, complexe et audacieux dans une Amérique partagée entre fatalisme et optimisme.

FICHE FILM
 
Synopsis

Comment l’Amérique est-elle passée d’Easy Rider à Donald Trump ?
Que sont devenus les rêves et les utopies des années 1960 et 1970 ?
Qu’en pensent, aujourd’hui, ceux qui ont vécu cet âge d’or ?
Ont-ils vraiment tout foutu en l’air ?
Tourné en Cinémascope, du New Jersey à la Californie, ce road-movie mélancolique et élégiaque dresse le portrait d’une Amérique déboussolée, complexe, et chauffée à blanc par une année de campagne électorale. Inconsolable d’un âge d’or devenu sa dernière frontière romantique, elle s’apprête pourtant à appuyer sur la gâchette Trump.