War Machine (David Michôd, 2017)

de le 30/05/2017
 
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Pour son troisième long-métrage, David Michôd se retrouve sur Netflix avec un drôle de film de guerre très intriguant. Avec un Brad Pitt toujours sur le fil du rasoir avec un jeu troublant entre décalage génial et cabotinage ridicule, War Machine est surtout fascinant dans sa reconstruction de cette fin de parcours d’un général US atypique, assuré d’une foi aveugle dans la réussite de la bataille qu’il doit mener pour une guerre perdue d’avance.

En simultané de son petit coup d’éclat sur la croisette, Netflix présente sa dernière acquisition pour la distribution qui n’est autre que le nouveau film de David Michôd, responsable d’Animal Kingdom et The Rover. Le service de films et de séries en ligne continue de tracer sa route malgré les nombreuses peaux de bananes laissées par ses plus vieux concurrents tradis au bord de l’essoufflement. Fort de sa base d’abonnés qui ne désemplit pas, Netflix investit désormais à plus grand frais dans les productions cinématographiques, aussi bien dans des internationales comme le Okja de Bong Joon-ho, des œuvres plus d’auteur indé à l’instar du Noah Baumbach ou offrant désormais la possibilité à de grands cinéastes reconnus tels que Martin Scorsese de réaliser ce projet de longue date qu’est The Irishman. Pour découvrir un film, la salle de cinéma est morte, mais vive le cinéma quand même !

Il est assez triste de constater la pauvreté actuelle de la proposition américaine qui ne fait que courir éperdument derrière les milliards de dollars de la formule Marvel. Plus personne ne cherche à financer simplement un film pour qu’il aboutisse et les productions à moyen budget disparaissent du spectre hollywoodien. C’était donc sans compter sur Netflix qui vient mettre son nez dans les affaires des autres et donne quelques high kicks bien placés dans la fourmilière. Ainsi, les 60 millions de dollars du budget de War Machine n’auront pas servi à rien. Le nouveau film de David Michôd produit et incarné par Brad Pitt trouve une porte de sortie honorable sur Netflix, plus motivé que les autres distributeurs pour acquérir ses droits de diffusion. Le long-métrage fut alors renommé en War Machine.

Derrière ce titre accrocheur digne d’un film d’action bourrin des années 1980 se trouve en réalité une comédie assez caustique sur une réalité des guerres qu’ont mené les États-Unis depuis le Vietnam. Ce que n’avaient compris que trop tard les stratèges de l’époque était que cette bataille annexe les opposant à l’URSS menée contre Hô Chi Minh était perdue d’avance… par la politique et les images. Depuis, chaque conflit dans lequel les Américains se sont engagés depuis s’est toujours organisé avec un strict contrôle des discours et des représentations. Car c’était sur ces deux points cruciaux scrutés et interprétés ad nauseam que se gagnait ces nouvelles guerres et non pas sur les résultats concrets sur le terrain d’action. C’est face à cette contradiction que se retrouve le personnage interprété par surprenant Brad Pitt, dont le jeu en déroutera plus d’un. Il est cette “machine de guerre” alias le général Glen McMahon, pastichant généreusement le véritable général Stanley A. McChrystal à la discipline et au sens du devoir extraordinaire, et dont la grande mission de sa carrière sera d’évacuer les dernières troupes américaines d’Afghanistan.

Il est certain qu’après les Inglourious Basterds de Tarantino ou Alliés de Zemeckis le jeu théâtral de Pitt pour incarner ce personnage hors norme divisera. Trop caricatural ou à côté de la plaque, ce drôle d’anti-héros de général Glen McMahon à cependant de touchant qu’il représente une élite militaire qui ne croit pas au cynisme (ou ne le comprend pas). Il croit sincèrement que la mission de pacification des États-Unis dans ce pays ravagé par des années de guerre peut fonctionner si l’on y met de la bonne volonté et que l’on prouve aux habitants que la présence américaine n’est que temporaire afin d’installer sur place liberté, démocratie, sécurité et emploi. Aussi simple qu’une opération mathématique, malgré les multiples facteurs en jeu. Le plus intéressant dans War Machine est donc le fait qu’il s’agisse de l’histoire d’un général obtus dans ses convictions étonnement altruistes qui ne sait pas qu’il a déjà perdu sa guerre. Au fur et à mesure de ses discussions péremptoires avec les politiciens qui le méprisent en coulisses et ses confrontations à la réalité sur place (locaux excédés et soldats en burnout), cet officier qui avait été programmé pour réussir se rendra compte qu’il ne peut qu’échouer.

Les noms ayant été changés, il est néanmoins difficile de faire le tri entre ce qui tient de la réalité et du fantasme sur le parcours du véritable général qui ne connaissait pas vraiment les subtilités de ce jeu de dupes qu’est la diplomatie. War Machine adapte l’ouvrage The Operators du journaliste Michael Hastings qui avait suivi pour magazine Rolling Stone une tournée folle du général et d’une partie de ses hommes en Europe. On finit par s’attacher malgré nous à la personnalité sans filtre de l’officier et dont l’honnêteté naïve s’est retournée au final contre lui. Impossible à dire si les interventions incongrues de Ben Kingsley en président fantoche Hamid Karzai ou de Tilda Swinton en journaliste allemande se sont bien déroulées de cette manière. Même s’il s’éparpille un peu dans son dernier acte, David Michôd arrive à instiller suffisamment d’humour caustique à l’épopée. Il en signe aussi ce scénario que l’on croirait être passé entre les mains expertes des frères Coen et qui nous rappelle au bon souvenir des Rois du désert ou des Chèvres du Pentagone en plus réussi. À la musique, l’engagement de Nick Cave et Warren Ellis ne se résume pas à plagier une fois de plus leur composition de L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford.

FICHE FILM
 
Synopsis

Un film sur la guerre qui retrace le parcours en montagnes russes d'un général américain et souligne la question très actuelle de la limite entre réalité et mascarade cruelle. Se prenant pour un leader né et persuadé d'être dans le vrai, il se précipite, droit dans ses bottes, au cœur de la folie. Brad Pitt pose un regard moqueur sur le général décoré et charismatique Stanley McChrystal, une personnalité militaire parmi les plus clivantes qui a pris la tête des forces de l'OTAN en Afghanistan avec la fougue d'une rock star, avant d’être envoyé au tapis par sa propre vanité suite à l'article sans langue de bois d'un journaliste. War Machine évoque ce que l’on doit aux soldats en posant la question de l’objectif de leur engagement.