Vivre (Akira Kurosawa, 1952)

de le 13/10/2015
 
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Parmi les nombreuses rétrospectives que propose le Festival Lumière, celle d’Akira Kurosawa est probablement l’une des plus importantes de cette édition. Une bonne occasion de découvrir quelques perles méconnues du mythique cinéaste des sept samouraïs mais aussi de nombreux classiques, notamment Vivre, l’un de ses films les plus beaux et émouvants.

Vivre 1En 1951, Kurosawa sort tout juste du fiasco de son adaptation de L’idiot d’après Fiodor Dostoïevski, dont le montage lui a échappé, lorsqu’il se lance dans la rédaction de Vivre avec ses co-scénaristes Shinobu Hashimoto et Hideo Oguni. Le trio puise son inspiration dans la nouvelle La mort d’Ivan Ilitch de Léon Tolstoï qui décrivait la remise en question d’un magistrat à l’approche de la mort. Passée l’introduction humoristique narrant le quotidien du fonctionnaire Kanji Watanabe (Takashi Shimura) dans un quartier de Tokyo, le film va directement au cœur de son sujet à savoir les derniers mois d’existence du protagoniste principal condamné par un cancer de l’estomac. Les instants suivant l’annonce de la maladie donnent lieu à des scènes d’une profonde tristesse, qui voient Watanabe se souvenir des moments importants de sa vie : la mort de sa femme, l’éducation de son fils… . À travers un découpage expérimental basé sur la perception des souvenirs du protagoniste, Kurosawa confronte aussi bien Watanabe que le spectateur face à ses propres regrets existentiels. Une séquence d’une incroyable force émotionnelle qui touche à l’universel.

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Cette situation cathartique sert de base aussi bien narrative que thématique au reste du métrage. L’errance nocturne dans le Tokyo des années 50 est un miroir tendu à Watanabe face à cette jeunesse qu’il a perdue à tout jamais. À contrario des bas fonds de l’après guerre d’un Chien enragé la capitale japonaise est ici synonyme d’insouciance. Tokyo est la voix d’une nouvelle génération qui souhaite tirer un trait sur la seconde guerre mondiale. Un sentiment que l’on retrouve à travers l’effervescence de la foule et l’omniprésence des néons. Le tout dans une atmosphère qui n’est pas sans évoquer le Murnau de L’aurore et du Dernier des hommes. Une filiation que l’on retrouve également dans l’utilisation du grand angle et de la grue afin de se focaliser sur le point de vue Watanabe à travers la foule. Outre les traditionnels « cadres dans le cadres » et « transitions par balayage » qu’affectionne le cinéaste de Rashômon, la réalisation privilégie la symétrie et la vue de profil dans les passages intimistes afin d’accentuer la proximité du spectateur avec les protagonistes, notamment dans la deuxième partie du long métrage. Watanabe tente de retrouver gout à la vie au côté de Toyo Odagiri (Miki Odagiri) employée d’une usine à jouets. Le fonctionnaire tente d’y retrouver un peu de cette jeunesse perdue, tout en effectuant chez Odagiri un transfert affectif vis à vis de son fils qui l’ignore. Le jouet de l’employée (symbole de jeunesse) va pousser Watanabe à retrouver sa dignité.

Vivre 3Dans le rôle principal Takashi Shimura offre sa plus belle prestation. Celui qui fut surnommé à la sortie du film « le plus grand acteur du monde » compose un personnage dont le simple regard traduit aussi bien la plus grande tristesse que la plus grande humanité. Un jeu d’une grande finesse, entièrement basé sur la gestuelle du corps et l’expressivité du visage, que le cinéaste va mettre en avant par l’usage fréquent de gros plans à la portée évocatrice immédiate qui en disent bien plus que des mots. Déjà présent dans ces précédentes œuvres d’après guerre, Kurosawa renoue avec toute une tradition du mélodrame social hérité de Frank Capra, cinéaste qu’il affectionnait beaucoup. Cependant le réalisateur japonais préfère déjouer les attentes du spectateur et nous montrera les actions bienfaitrices de Watanabe qu’à posteriori.

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Le dernier acte, une longue confrontation entre les anciens collègues et patrons de Watanabe, met à nu les différents vices des protagonistes, principalement leur lâcheté vis à vis de ce dernier. Le tout dans un dispositif narratif composé de flashbacks qui n’est sans rappeler Rashômon. Cependant à contrario du film précité, point d’aspect judiciaire, mais une remise en question du cynisme de la société contemporaine et par extension du spectateur, qui se retrouve également pris à parti via cette cérémonie funèbre. La pression sociale, administrative et l’ignorance étant pointées du doigt comme les premiers vecteurs de déshumanisation. Bien que le final se montre ouvert à l’interprétation quant à une remise en question individuelle ou collective, il n’en demeure pas moins profondément humaniste vis à vis de son protagoniste principal. Watanabe aura retrouvé sa dignité en aidant les gens de son quartier à mettre en œuvre un parc pour enfants. Bien que le récit soit très marqué par la fin d’une vie, Akira Kurosawa refuse le constat d’échec de n’importe quelle existence. Les actions de Watanabe auront apporté le bonheur à de nombreuses personnes, même à l’état du microcosme sociétal. En cela le propos de Kurosawa rejoint celui de Capra sur La vie est belle. Chaque être humain, même par sa plus petite action, peut contribuer à faire avancer l’humanité. Un propos universaliste qui finit d’appuyer l’importance de Vivre.

Vivre 5Sorti le 9 octobre 1952 au japon le long métrage fut un énorme succès national et remporta le Kinema Junpo Award du meilleur film l’année suivante. Vivre remporta également le prix spécial au festival de Berlin en 1954, tandis que Takashi Shimura fut nommé aux BAFTA. En 2003 il fut question d’un remake américain avec Tom Hanks, cependant c’est le Japon qui fit une relecture du chef d’œuvre de Kurosawa à travers un remake télévisuel en 2007. Avec le temps le film fut considéré, à juste titre, comme l’une des œuvres les plus importantes du cinéaste.

Vivre est une œuvre dont l’émotion qu’il suscite rend difficile l’analyse. À travers un mélodrame intimiste, Kurosawa a livré une fable universelle qui questionne l’existence de chaque individu et l’appelle à ne point se plier sous le dictat d’une société aliénante. Au delà de ses immenses qualités, la grande force du long métrage est de rappeler émotionnellement ce qui fait notre spécificité. Une œuvre salutaire à plus d’un titre, qui compte comme l’une des plus belles réussites de son auteur et de l’histoire du cinéma.

FICHE FILM
 
Synopsis

Atteint d'un cancer, Watanabe, chef de service du génie civil, décide de réaliser le projet qu'il avait tout d'abord repoussé, celui d'assainir un terrain vague du quartier de Hureocho pour que les enfants puissent jouer dans un véritable jardin.