Visitors (Godfrey Reggio, 2013)

de le 26/09/2014
 
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11 ans après avoir achevé sa colossale trilogie « Qatsi », Godfrey Reggio est enfin de retour derrière une caméra. Avec Visitors, son regard a changé, mais son mode d’expression également, et en profondeur. Le résultat est une nouvelle œuvre de cinéma non narratif époustouflante du début à la fin, et misant tout sur les sensations du spectateur, sans jamais le guider. C’est radical, hypnotique, d’une beauté à couper le souffle, tout simplement essentiel.

Visitors 187 minutes, 74 plans au total, un noir et blanc presque métallique, pas une seule parole, et la partition de Philip Glass. Voila la dernière proposition de cinéma du légendaire Godfrey Reggio, 11 ans après Naqoyqatsi. Lui qui mettait un point d’honneur à capter la vitesse d’un monde en mouvement perpétuel, Koyaanisqatsi étant par exemple la définition, par l’image, du terme « accélération », a opéré un changement radical dans son approchez cinématographique pour Visitors. Cette lenteur hypnotique n’est pourtant pas une première pour le réalisateur. En effet, son court métrage Evidence, dans lequel il filmait des visages d’enfants regardant Dumbo, bénéficiait d’une approche similaire. A la différence près, et de taille, que nous ne savons pas ce qu’observent les visages de Visitors. Du moins dans un premier temps, jusqu’à ce que le dispositif dévoile ses véritables intentions, ainsi que sa toute puissance.

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Avec des plans fixes qui flirtent allègrement avec la minute, Visitors n’est pas vraiment un film comme les autres. Il aurait d’ailleurs tout à fait sa place dans un dispositif d’art moderne, peut-être plus que dans une salle de cinéma. Néanmoins, c’est bien de cinéma qu’il s’agit, un cinéma dans toute sa pureté, qui ne s’embarrasse d’aucun artifice et recherche l’image pure. Celle qui, dans son contenu et sa composition, en dira plus que mille mots. Il faut accepter le dispositif, se laisser absorber et envahir par celui-ci, au risque de rester complètement hermétique à cette succession d’images somptueuses, comme de grandes phtotographies animées. Sauf que derrière, il y a Godfrey Reggio, et que la belle image pour la belle image n’est pas vraiment son crédo. En gros, on n’est pas chez Yann Arthus-Bertrand mais chez un observateur du monde à la vision et au mode d’expression singuliers. Comme il l’a déjà fait par le passé, il aborde à nouveau le rapport de l’homme à la technologie. Et si la finesse dans la démonstration n’est toujours pas son point fort, à l’image des travaux de Ron Fricke (son chef opérateur sur Koyaanisqatsi), la puissance de chaque image et du découpage, extrêmement élaboré afin de créer une forme de narration alternative, reste toujours aussi époustouflante. Visitors apporte une forme assez hypnotique, la longueur des plans aidant le regard à ce plonger en profondeur dans chaque détail, dans l’attente d’une émotion, du petit quelque chose qui va faire que chaque image véhicule quelque chose de fort, de beau, de tragique ou d’optimiste.

Visitors 3Toute la première moitié de Visitors représente une porte d’entrée assez aride, avec un enchainement ininterrompu de plans sur des visages. Des visages d’inconnus, filmés en gros plan, de face et en noir et blanc. Godfrey Reggio filme chaque visage comme il filmerait un continent, scrutant chaque trait, patientant devant chaque expression, comme si ces hommes et ces femmes avaient mille choses à dire mais étaient rendus muets par l’écran qui les sépare du spectateur. La technologie comme frein à la communication entre les êtres humains. Ces plans somptueux sont entrecoupés de panoramiques majestueux sur des immeubles. Le réalisateur cherche à la fois à mettre en lumière une certaine architecture et à capter des lieux vidés de toute âme. Ces images, presque post-apocalyptiques et disposées de façon très astucieuse, finissent par apporter quelque chose de profondément mélancolique dans les expressions des visages qui se succèdent. La seconde partie sera un brin plus explicative, même si le dispositif n’évolue pas d’un poil. Godfrey Reggio ne filmera jamais directement la technologie, mais il l’illustrera d’une façon ou d’une autre, tout en l’utilisant pour produire ces images. L’auteur fait preuve d’un recul tel qu’il filme cette évolution comme une matière informe qui l’effraye et le fascine, mais l’interroge avant tout.

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Un élément fondamental du dispositif, à tel point qu’il en est presque à l’origine, est la musique de Philip Glass. Qu’elle soit magnifique n’est une surprise pour personne, tout à fait dans les tonalités qui ont fait sa réputation. C’est dans son utilisation qu’elle trouve une forme inédite, intimement liée à la narration. Car c’est elle qui rythme tout le procédé. En effet, dans ses accélérations, ses mouvements, la bande son vient apporter de nouvelles nuances aux simples images. Ainsi un long plan sur un visage, dont les expressions sont parfois changeantes de façon si subtile qu’elles sont indicibles, devient une sorte d’aventure autonome, avec des zones de flottement, des moments de suspense ou de lyrisme. Non seulement Philip Glass enveloppe les images de ses notes légendaires, mais il leur apporte une nouvelle matière, une nouvelle dimension, et un nouveau faisceau narratif. C’est par ailleurs assez troublant tant elle est prépondérante et dicte de nombreuses émotions, mais influe également sur le regard et l’attention du spectateur.

Visitors 5Captant à la fois le désarroi de l’adulte et l’excitation de l’enfant, l’isolement de l’être humain moderne (les cadres sur des visages face à un fond noir qui les noie) comme la masse impersonnelle qui avance inlassablement, guidée par une puissance qu’elle a elle-même crée, Visitors réclame une attention certaine mais la logique de son montage et de son enchainement de séquences s’avère limpide tant il est naturel. Aucune surprise de voir apparaitre cette main qui manie une souris ou un clavier invisibles, ou cette marionnette. Entre curiosité, fascination, effroi et renoncement, Visitors tente d’analyser, sans le moindre jugement péremptoire, le rapport entre l’homme et son monstre de Frankenstein : la technologie. Mais finalement, plus que de l’analyser lui-même, Godfrey Reggio va inviter le spectateur à le faire. C’est là toute la démarche du réalisateur, dont chaque plan est une invitation. Ces visages nous observent à travers l’écran, nous somment de prendre conscience de l’évolution du monde, et quitte à paraitre démonstratif, l’auteur ose un final qui ne laisse plus de doute. Dans un plan au mouvement magnifique s’ouvrant sur la silhouette d’un gorille (la même qui ouvre le film), il finit par opposer cet animal, qui personnifie en quelque sorte nos ancêtres, à un public dans une salle de cinéma. Chacun regarde l’écran, chacun regarde l’autre, le scrute, le juge, cherche à analyser ses émotions et à le comprendre. Mais il y a cette barrière qui devient invisible une fois une projection lancée, mais qui paradoxalement bâtit une forme de miroir de l’âme. Démonstratif peut-être, pas toujours très fin et assez exigeant également, mais Visitors, avec sa foi totale en le spectateur, seul maître de sa réflexion, est une expérience de cinéma rare, précieuse, et fondamentalement intime.

FICHE FILM
 
Réalisateur
Scénariste
Compositeur
Nationalité
Synopsis

En 74 plans dénués de parole, Visitors nous propose une réflexion sur la vie, sur les technologies modernes et sur nous-mêmes.