Vers l’autre rive (Kiyoshi Kurosawa, 2015)

de le 26/09/2015
 
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Les fantômes sont la colonne vertébrale de l’oeuvre de Kiyoshi Kurosawa. Une fois de plus, il va à leur rencontre, comme pour mieux embrasser cet élément fondamental de la culture japonaise. Mais cette fois, ce n’est pas à travers l’horreur, renouant avec une forme de drame pur et doux qu’il avait quelque peu quitté depuis Tokyo Sonata. Et le résultat est magnifique, la rigueur absolue de sa fabrication s’effaçant progressivement au profit d’un récit d’une beauté et d’une finesse sans véritable comparaison.

Vers l'autre rive 1Adapté d’un roman de  Kazumi Yumoto, Vers l’autre rive n’est pas un film de fantômes comme les autres, où un esprit torturé reviendrait clamer sa vengeance. Pourtant, il évolue quelque part sur la même ligne que la J-Horror, en prenant à contrepied le traitement horrifique qui se subsiste au mélodrame : c’est le récit de l’apaisement d’une âme afin qu’elle puisse enfin quitter le monde des vivants. Intelligemment, Kiyoshi Kurosawa en appelle à une technique de mise en scène parfois similaire mais dont l’impact se trouve diamétralement opposé. Ainsi, lorsqu’il ouvre son cadre en plaçant le personnage de Mizuki à droite d’un espace vide et commence à faire évoluer la lumière, il est évident qu’une apparition se prépare. Kiyoshi Kurosawa possède cette identité visuelle là, une chose rare aujourd’hui, et il est tout à fait capable de la faire évoluer pour l’emmener vers d’autres lieux, tout en y restant fidèle. Surprise dès lors, de voir apparaitre ce personnage, un homme souriant habillé d’un manteau orange, quand Mizuki évolue dans des tonalités beaucoup plus maussades.

Vers l'autre rive 2

Vers l’autre rive se penche sur le processus de deuil selon deux angles. Celui très terre-à-terre de la veuve qui ne peut accepter la disparition de l’être aimé sachant que son corps est invisible. Et celui plus spirituel de l’âme du défunt. Ce couple brisé par la mort de Yusuke va entamer un voyage, évidemment symbolique afin d’accepter la mort, et donc dans le processus cinématographique la disparition définitive de Yusuke. Ce qui est très beau dans Vers l’autre rive tient dans la notion de pardon d’un côté et de rédemption de l’autre. Pour que Mizuki accepte que son mari est mort, elle va devoir lui pardonner des choses, et pas seulement sa disparition (dont le mystère ne sera révélé qu’au détour d’une phrase furtive, Kiyoshi Kurosawa réclamant comme toujours une attention de chaque instant). Pour que lui puisse trouver la paix de son âme, il va devoir faire renaître cet amour évaporé en prouvant qu’il a été un homme bien, qu’il a su se racheter. Le fantastique s’invite avec douceur dans Vers l’autre rive, où les vivants côtoient les morts sans véritablement savoir qu’ils le sont, où une ombre, un rayon de lumière, traduit une glissée vers le fantastique, où chacun porte sur ses épaules le poids de la culpabilité. Leur voyage, Mizuki et Yusuke le feront par étapes, à travers des rencontres, des êtres brisés qu’ils va falloir relever afin de passer à la suite de la quête. C’est en se donnant la main et en regardant dans la même direction, comme dans ce plan magnifique vers une nature apaisée qui semble les appeler, que le couple retrouvera sa fusion. Tut tend vers l’amour, physique et spirituel, qui permettra à ces deux êtres de garder un lien une fois Yusuke définitivement disparu.

Vers l'autre rive 3Tous deux doivent trouver cet état où leur amour est plus fort que tout, ou « trouver cette eau où on se sent bien » comme le dit un des personnages croisés. Cette recherche d’harmonie est symbolisée par l’absence de contact physique entre Mizuki et Yusuke, et rendu possible naturellement au bout du chemin vers l’apaisement. Une occasion pour Kiyoshi Kurosawa de filmer une scène d’amour, chose rare chez le cinéaste qui avait pourtant débuté par des pinkus pour la Nikkatsu, avec une magnifique pudeur. Ces retrouvailles avec l’acteur Tadanobu Asano, qui n’avait plus travaillé pour Kurosawa depuis le magnifique Jellyfish, s’avèrent donc étonnantes. Le réalisateur propose un film miroir aux habituels récits de fantômes en choisissant l’angle de la douceur, et ce même s’il s’autorise une poignée de séquences anxiogènes, notamment dans la dernière partie du film où le récit devient statique. Il s’en dégage une poésie permanente, à la fois émouvante et extrêmement stimulante sur le plan spirituel. Kiyoshi Kurosawa aborde avec douceur des sujets intensément japonais, très ancrés dans la culture du pays, mais parvient par l’illustration simple à les rendre accessibles et compréhensibles. Le tout avec ces jeux de lumière d’une précision redoutable, ce sens du cadre où chaque modification de la valeur de plan valorise la narration, ces écrans de fumée et cette vision d’un monde qui se dépeuple, où des lieux sont réduits en poussière (l’ombre de Fukushima est étonnamment présente alors que le sujet n’est pas abordé frontalement). Vers l’autre rive est truffé d’images fortes, mais c’est bien l’amour et le regard vers le monde des esprit, et donc l’ouverture à l’univers tout entier, qui en est le moteur, créant ainsi une sensation d’apaisement avant tout.

FICHE FILM
 
Synopsis

Au cœur du Japon, Yusuke convie sa compagne Mizuki à un périple à travers les villages et les rizières. A la rencontre de ceux qu'il a croisés sur sa route depuis ces trois dernières années, depuis ce moment où il s'est noyé en mer, depuis ce jour où il est mort. Pourquoi être revenu ?