Un Justicier dans la ville (Michael Winner, 1974)

de le 26/12/2014
 
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Taxé de réactionnaire, voir de fasciste, à sa sortie, Un Justicier dans la ville n’a rien perdu de son pouvoir de fascination, 40 ans après sa sortie. Le film de Michael Winner, grand provocateur britannique qui n’a jamais eu froid aux yeux au moment de pointer du doigt les dérèglements de la société dans laquelle il évoluait, reste cette œuvre hautement subversive et amorale, d’autant plus fascinante qu’elle ne se positionne jamais véritablement entre le premier degré et le cynisme.

Un justicier dans la ville 3Les années 70 sont l’heure de gloire de l’anglais Michael Winner, auteur maverick sous-estimé et trop souvent relégué au rang de poil à gratter fascisant. Lorsqu’il parvient à faire produire Un Justicier dans la ville, avec un script qui avait refroidi à peu près tout Hollywood, Winner a déjà derrière lui quatorze ans de carrière, est l’auteur de deux westerns formidables et a déjà bâti une relation solide avec le grand Charles Bronson. De plus, son script est la première adaptation radicale d’un roman ultra violent de Brian Garfield, également auteur du Beau-père et de Death Sentence, plutôt adepte des sujets qui dérangent. C’est surtout, à l’arrivée, un des films séminaux de ce qui deviendra un genre à part entière, le film d’auto-défense et de vigilantisme, alimentant de façon amorale et violente le genre bien plus vaste du polar urbain. Et à 40 ans, le film reste cette expérience troublante qu’il était à sa sortie, une œuvre de sale gosse qui, derrière la provocation parfois facile, pose des questions fondamentales sur le rapport de l’homme à la violence.

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Étonnamment, Un Justicier dans la ville se traine une réputation sulfureuse de « film de vengeance ». C’est pourtant un film qui joue astucieusement sur cette notion, dans la mesure où l’odyssée sanglante de Paul Kersey ne lui permettra jamais d’assouvir sa vengeance. Les meurtriers de sa femmes, agresseurs de sa fille, éléments déclencheurs qui transformeront cet architecte en vigilante, ne seront jamais punis et n’auront droit à une présence à l’écran que dans le premier acte. Il s’agit là de dresser le portrait d’une violence anonyme, brutale, presque sans visage, et qui ronge les rues de New York comme une épidémie impossible à maintenir. A tel point que cette « maladie » atteindra le héros. Ou l’anti-héros, dans la mesure où il s’oppose complètement à toute la mythologie héroïque américaine, même si c’est à travers elle qu’il puisera le déclencheur pour rendre sa justice personnelle. En effet, C’est à travers un voyage professionnel dans le Sud des USA qu’il reprendra contact avec les armes à feu, et qu’il puisera dans ses instincts les plus primitifs. Une arme, un instrument de mort, voilà comment Michael Winner définit la notion de justice à l’américaine, dans une société où la justice souveraine est devenue démissionnaire. Il y a quelque chose de tragique, puis d’ironique, dans le message que délivre Un Justicier dans la ville. Et en particulier dans le rapport aux forces de l’ordre. Elles ne sont que spectatrices du massacre, toujours en retard, puis laissent carrément partir Paul Kersey, pourtant grain de sable conséquent dans la mécanique judiciaire. C’est par ailleurs sur ce point, plus encore que dans le dernier plan en clin d’œil au spectateur, que s’annoncent les suites, peu mémorables, du film : le vigilante n’est pas condamné, il a même droit à l’aval des forces de l’ordre. Cette société est bel et bien pourrie.

Un justicier dans la ville 1Un Justicier dans la ville est en réalité un pur produit de son époque, évidemment absolument inimaginable aujourd’hui, dans un cinéma où la subversion n’est que toute relative et surtout inoffensive. Sorti à la fin du règne de Nixon, dans une Amérique qui s’est sentie trompée par la figure du pouvoir, situé dans un New York qui subit de plein fouet la vague de violence et de délinquance faisant suite au premier choc pétrolier, le film de Michael Winner sent logiquement le souffre. Le film porte en lui toute la rage contenue d’une société et l’exprime par le cadre. Véritable exutoire aux pulsions de violence inconscientes, soit une des valeurs fondamentales de ce que doit représenter le cinéma (entre autre, un moyen virtuel de laisser éclater sa violence sans la moindre conséquence sur le monde réel), Un Justicier dans la ville convoque, non sans roublardise, certaines pierres fondatrices de la société américaine, avec en premier lieu le port d’arme. D’où le malaise qu’il engendre toujours, si longtemps après sa sortie.

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Une des forces principales d’Un Justicier dans la ville tient dans sa gestion de l’identification du spectateur au héros. Toute l’intelligence de Michael Winner est de dépeindre un type dans toute son ambiguïté. A savoir que ses motivations restent floues. Prend-il les armes pour se venger et faire le deuil de sa femme ? Ou est-il tout simplement un psychopathe instable laissant s’exprimer ses instincts les plus primaires ? A moins que cet architecte, bâtisseur d’univers, de lignes de fuites, d’équilibre, y trouve tout simplement un nouveau moyen d’expression de l’ordre qui domine son activité et donc sa philosophie. Dans tous les cas, le questionnement n’est pas si primaire et limiter le film à un propos fascisant est tout à fait indigne de sa véritable portée. Car la question morale répond à un projet cinématographique solide, qui consiste à jouer sur les contrastes (l’opposition entre la séquence inaugurale, concentré de bonheur d’un couple en vacances, grands espaces et soleil, et l’univers urbain, métallique froid et oppressant). L’arrivée de Paul Kersey à New York semble déjà sceller son destin. Les rues mornes, le danger omniprésent, de quoi alimenter l’utilisation audacieuse d’une iconographie de western lors de chaque séquence de « duel ». Là encore, c’est l’histoire américaine et sa culture qui s’expriment à travers le film, s’adressant ainsi directement à chaque spectateur américain afin de lui balancer ses contradictions à la gueule. L’ambiguïté tient également dans la posture de Michael Winner, qui joue malicieusement avec son personnage qu’il glorifie ou juge à loisir, de façon finalement très déstabilisante.

Un Justicier dans la ville 5Évidemment, le projet fonctionne car il est porté par un Charles Bronson absolument impérial dès qu’il s’agit de jouer les anti-héros taciturnes. Il apporte à son personnage, presque mythologique dans sa posture anachronique véhiculant les valeurs des pionniers, une immense dose d’humanité. Sa première exécution l’affectera, physiquement. Puis, il évoluera vers une figure bien plus trouble, jusqu’à ce plan final extrêmement dérangeant. Le regard de Bronson, son visage marqué, sa posture naturellement charismatique, apportent d’innombrables nuances à ce personnage bien plus complexe qu’il n’y parait. Un Justicier dans la ville a beau être un film de sale gosse, à la fois provocateur et réellement subversif, il n’a rien perdu de sa puissance et provoque toujours des réactions épidermiques. Tout simplement car Michael Winner a su s’affranchir de la notion de morale pour livrer un polar urbain sec, tendu, qu’un jugement à l’emporte-pièce ne peut évidemment que taxer de réactionnaire. C’est en réalité une œuvre qui laisse s’exprimer sans retenue toute la rage d’un auteur qui a parfaitement su capter l’air du temps, et qui le fait à travers une mise en images radicale, sans chichis, d’une efficacité redoutable. Parfaitement en fusion avec son propos.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans leur appartement, la femme et la fille d'un homme d'affaires sont violées, frappées et torturées par deux voyous. L'une meurt et l'autre est traumatisée par le cauchemar qu'elle vient de vivre. Le mari se transforme en justicier et, toutes les nuits, parcourt les rues de la ville afin de retrouver les coupables...