Tuez Charley Varrick (Don Siegel, 1973)

de le 29/06/2017
 
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La carrière de Don Siegel est certainement l’une des plus protéiformes du cinéma américain : on l’associe autant à un réalisateur de brillantes séries B qu’à l’auteur de l’Inspecteur Harry et autres grands succès ; un grand technicien, un grand cinéaste, mêlé à un franc-tireur comme on n’en fait plus. Tuez Charley Varrick ! est cependant un de ses (grands) films un peu à part, resté dans l’ombre de ses collaborations eastwoodienne, plus petit retour à la série B au milieu de l’orgie des grands films des années 70. Et pourtant, non seulement il s’agit finalement d’un de ses films les plus personnels, mais aussi les plus brillants, tant tout son cinéma y transparaît discrètement, en filigrane, au travers d’une adaptation qui pourtant ne paye pas de mine. C’est tout le génie de Siegel.

Tuez Charley Varrick !, c’est un peu tout et son contraire : un film noir et violent porté par une star de la comédie, un film majeur tiré d’un roman anecdotique ou encore un film de mafia sans mafia. L’imprévisibilité de Don Siegel est définitivement cristallisée dans ce film. Contrairement aux apparences, il s’agit de l’un de ses films les plus violents, durs et amoraux. A l’inverse de L’Inspecteur Harry ou de Sierra Torride, il y a ici une désespérance dans la violence qui empêche toute forme d’iconisation ou d’épique. C’est à l’instar du début, braquage qui tourne mal alors qu’il s’entamait sur un registre comique, où Nadine (Jacqueline Scott), compagne de Charley Varrick (Walter Matthau) est mortellement blessée, dans une forme d’indifférence terrifiante. Après un sursaut d’émotion, peut-être deux petites secondes d’humanité – les seules du film, Varrick laisse son corps dans la voiture de fuite qu’il incendie ; s’en suit, plus tardivement, une conversation avec le complice Sullivan (Andrew Robinson) à propos des bons vieux souvenirs avec elle. L’ambiance bon-enfant revient elle aussi, et pourtant… Nadine n’est morte seulement que quelques minutes auparavant.

C’est presque une caractéristique typique du néo-western, où tout le cérémoniel a disparu : le monde moderne banalise la mort, peut-être encore plus que dans l’Ouest sans loi. Et pour cause, d’ailleurs : John Reese, auteur du roman The Looters dont est tiré le film, était connu pour ses romans et nouvelles de western. Inutile de dire à quel point Don Siegel connaît bien le western et le polar urbain, sachant magnifier comme jamais la fusion des deux. Walter Matthau a par ailleurs déjà expérimenté non seulement le western mais plus encore le néo-western : il était déjà ce flic débonnaire et désabusé de Seuls sont les indomptés. Les idéaux et la morale sont sacrifiés : Tuez Charley Varrick, comme son titre l’indique d’ailleurs, est en quelques sortes un film de survie sur plusieurs niveaux de lectures. Il faut survivre au braquage, survivre au complice douteux, survivre à la traque de « l’Organisation » (indiquant que la mafia est désormais une entreprise corporative), ou simplement survivre comme tout le monde : Varrick était cascadeur aérien avec sa compagne, sa reconversion est une simple nécessité.

Varrick aime se faire appeler “le dernier des indépendants” (ce qui devait être le titre original du film), et Molly (Joe Don Baker), gorille meurtrier de la mafia, note par ailleurs “ça sonne comme une finalité… j’aime ça”. On ne peut peut-être pas faire plus Don Siegel que ce genre d’écho, à la fois drôle, tragique et méta. Chez Siegel, il y a souvent eu, au centre de l’intrigue, ce héros pas forcément vertueux, mais en quête d’indépendance : le Harry Callahan de Clint Eastwood, bien sûr, mais aussi, dans d’autres mesure, le survivant Henry Fonda dans le très beau téléfilm Stranger on the Run ou encore, pour des raisons peut-être plus évidentes, toujours Eastwood dans L’Evadé d’Alcatraz. Il faut bien imaginer que le réalisateur a fait sa carrière et sa vie dans des mondes où l’indépendance est un privilège, si ce n’est même une rareté. Siegel tenait à ne pas toujours travailler pour le même studio, alors qu’il fallut en parallèle composer avec les problèmes du maccarthysme, faisant blacklister certains de ses collaborateurs. Siegel se fantasmait en mercenaire indépendant, refusant par ailleurs l’étiquette du style ; en parallèle, il était aussi fier de se défendre comme auteur.

Mais indépendamment de toutes les considérations de fond, toutes les pistes d’analyse que l’on pourrait trouver dans Tuez Charley Varrick !, il faut revenir à l’essence formelle du projet : le polar d’un réalisateur hors-pair. C’est la méthode Siegel, raffinée comme jamais, à son paroxysme : un minimalisme certain mais une attention totale sur les détails, sur les anecdotes qui font vivre l’histoire du film, l’économie des plans et des moyens, la limpidité des enjeux pour la sublimation de l’action. Don Siegel avait beau être “un vieux”, il s’inscrivait pleinement dans la modernité des jeunots du Nouvel Hollywood. L’esprit de jeunesse – voire d’insolence – hante en quelques sortes le film. Dans l’introduction, il pose le cadre bucolique d’une Amérique profonde joviale et candide. C’était par ailleurs le premier film du directeur de la photographie Michael Butler, insufflant justement la jeunesse et la liberté (et, par ailleurs, filleul du réalisateur…) ; c’était en revanche déjà la quatrième collaboration avec le grandiose Lalo Schifrin, n’ayant décidément pas fini d’enflammer la bande-son avec ses percussions tantôt légères, tantôt anxiogènes.

Toujours dans l’esprit du braquage, des petites frappes et de l’Amérique profonde pas si jouasse que cela, c’est aussi une belle coïncidence que Tuez Charley Varrick ! soit sorti une petite année avant Le Canardeur de Michael Cimino, autre soufflet de modernité, immanquablement influencé par le mentor de Clint Eastwood. Plus tard, dans l’intrigue, en faisant une géniale course-poursuite entre un avion à terre et une voiture (l’inévitable référence hitchcockienne de La Mort aux trousses n’est jamais bien loin), n’est-ce pas aussi une manière pour Don Siegel de s’approprier les nouveaux standards de l’action ? Après tout, il en avait déjà défini les nouvelles normes. Mais ça n’est guère surprenant de la part du Don, peut-être dernier des indépendants lui aussi, mais surtout premier des modernes.

Tuez Charley Varrick ! est disponible en vidéo depuis le 28 mai 2017, édité dans un superbe coffret blu-ray/DVD, fidèle à la collection Wild Side, et assorti d’un livret  illustré de 180 pages, pleinement documenté sur le film, Don Siegel et ses collaborateurs, signé Doug Headline. Egalement, afin de poursuivre l’aventure, le documentaire Le Dernier des indépendants (72′), pas moins exhaustif et riche en informations.

 

FICHE FILM
 
Synopsis

Charley Varrick dévalise une petite banque de campagne avec l’aide de sa femme et de deux acolytes. Mais le braquage ne se passe pas comme prévu… Et il comprend rapidement que l’important magot qu’il a dérobé appartient en réalité à la mafia, qui fera tout pour le récupérer…