Tu ne tueras point (Mel Gibson, 2016)

de le 25/10/2016
 
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Après 10 ans d’une terrible traversée du désert, « Mad » Mel Gibson est de retour derrière une caméra. Et le génial metteur en scène derrière L’homme sans visage, Braveheart, La Passion du Christ et Apocalypto n’a rien perdu de sa superbe. Avec Tu ne tueras point, film de guerre époustouflant comme on n’en fait plus, il poursuit une œuvre d’une cohérence totale, repoussant toujours plus loin sa réflexion sur les guerriers, les héros, et le pouvoir des convictions philosophiques, voire mystiques.

tu-ne-tueras-point-1Il y a une dizaine d’années, Mel Gibson s’emparait de la technologie numérique et signait avec Apocalypto un impressionnant survival, à la fois barbare et poétique, en même temps qu’une plongée totale dans l’univers maya. Puis de dérapage en dérapage, Mad Mel a fini par disparaitre. Mis au ban d’Hollywood, en une des tabloïds, l’acteur-réalisateur a dû ramer pour obtenir le droit de revenir au devant de la scène. Un véritable chemin de croix. Quelques rôles dans des productions plus ou moins glorieuses, et le voici qui récupère le projet Hacksaw Ridge, qui après une quinzaine d’années en développement hell, devait revenir à son camarade Randall Wallace. Le script semble pourtant avoir été taillé pour Mel Gibson, qui se le réapproprie totalement. Toutes ses obsessions, qui ont bâti à la fois sa carrière d’acteur et celle de réalisateur, sont présentes. Dans le fond comme dans la forme, à tel point que Tu ne tueras point (saluons pour une fois un excellent titre français) s’impose comme un prolongement logique à la croisée entre La Passion du Christ et Braveheart.

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Suite à sa présentation à la Mostra de Venise, quelques voix se sont déjà élevées contre l’aspect religieux du film, logiquement omniprésent. Pas vraiment de quoi être surpris, ni même choqué, dans la mesure où tous les films de Mel Gibson vibrent de cette fascination pour une puissance suprême, mystique, permettant à l’être humain de se transcender. Et ceci qu’elle soit nommée comme Dieu (La Passion du Christ), liberté (Braveheart) ou survie (Apocalypto, et ses dieux mayas). La cohérence de l’œuvre ne peut être prise en défaut. Mieux, il n’est jamais question de prosélytisme, mais simplement d’une observation méticuleuse de la mécanique irrationnelle se cachant derrière des actes de bravoure à priori inimaginables. Dès lors, taxer bêtement Tu ne tueras point de bondieuserie ne constitue qu’une sorte de refuge idéologique, permettant de passer outre le véritable sujet. A savoir la dévotion totale, ce qui y mène et ses conséquences. Pour cela, Mel Gibson adopte la structure très classique du film de guerre façon Full Metal Jacket, avec une première partie consacrée à la vie avant l’engagement et l’entrainement, et une seconde se focalisant sur la guerre en elle-même. L’efficacité d’une telle architecture du récit n’est plus à prouver. Elle permet de créer un véritable choc émotionnel, basé sur une proximité logique entre le spectateur et les personnages, un nombre conséquent étant appelé à mourir. Si l’impact de Tu ne tueras point est si important, c’est que Mel Gibson va filmer une histoire à laquelle il adhère à 200% sans la moindre dose de cynisme, avec un premier degré salvateur.

tu-ne-tueras-point-3Ce qui vient créer un décalage supplémentaire entre la première partie, aux accents romantiques très purs, et la seconde qui tient grandement de la boucherie. Ainsi, tout y est exacerbé, sans véritable hiérarchie. Mais ce qui pourrait au premier abord passer pour outrancier, tantôt mielleux, tantôt surdramatisé ou carrément barbare, s’avère finalement tout à fait logique. Mel Gibson est à la recherche de l’extraordinaire dans « l’ordinaire » (la guerre étant tout de même à l’origine une situation extraordinaire). Il traite donc son sujet avec toute l’emphase qu’on lui connait afin d’apporter encore plus de puissance à un propos qui est déjà loin d’en être dépourvu. Ainsi, entre les débordements très très gores, la bande son très démonstrative de Rupert Gregson-Williams, le recours à d’impressionnants ralentis et la portée hyper-symbolique d’une multitude de plans, Tu ne tueras point n’est pas un modèle de sobriété. Et tant mieux, car ce sujet n’est pas à traiter avec sobriété.

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Desmond Doss est un héros « gibsonien » dans toute sa splendeur. Un homme légèrement en marge d’un système, qui se traîne de sérieux boulets que la vie lui a imposés, qui possède un idéal à poursuivre et qui sait comment l’atteindre. Mais surtout un homme prêt à tout endurer pour y parvenir, et qui va au devant de la torture et du sacrifice. Il est d’ailleurs étonnant, dans un premier temps, de voir le frêle Andrew Garfield endosser le costume de cet archétype du cinéma selon Mel Gibson, avant que la direction d’acteurs de ce dernier n’accomplisse un nouveau miracle. L’acteur va se muer en héros. Mais pas un de ces héros de pacotille, lisses à en pleurer, dont Hollywood semble si friand. Non, un véritable héros qui, propulsé par des valeurs excessivement saines de don de soi et d’abnégation, fidèle à ses convictions jusqu’à l’extrême, va embrasser sa condition héroïque. Mel Gibson fait ainsi apparaître une lumière pour chasser l’obscurité. Au milieu de l’horreur, du carnage, un homme seul va tout risquer pour sauver le maximum de vies possible. Et pour trouver la force d’accomplir un tel acte, il ne peut être poussé que par une forme d’irrationalité, prenant ici la forme d’une dévotion à l’église. C’est d’autant plus puissant que Tu ne tueras point de lésine pas sur les moyens pour dépeindre une bataille qui tient clairement de l’apocalypse ou d’une descente aux enfers. En effet, dès le premier assaut, les séquences de guerre sont d’une violence stupéfiante. Les balles sifflent, les corps volent en éclats et les cris rythment la progression des hommes. Concrètement, c’est le débarquement d’Il faut sauver le soldat Ryan puissance 1000. Mais au milieu de cette horreur s’élève cette figure presque christique de Desmond Doss, auquel Andrew Garfield apporte toute une palette d’émotions complexes, et que la caméra de Gibson va encore transcender.

tu-ne-tueras-point-5La puissance de ses images est imparable. De ce mouvement vertical qui va dévoiler le champ de bataille au sommet de la falaise à ce plan incroyable lors de la prise de conscience du héros, seul devant un déluge de feu. Tandis que la masse de soldats est une sorte de vague informe, un être s’en extirpe pour accomplir son destin, et le symbole est tout simplement magnifique. Et ce jusqu’à ce que se termine sa mission, dans une séquence bouleversante qui fait clairement écho à la symbolique de La Passion du Christ. Mais la bienveillance de Mel Gibson, et sa foi en cette histoire incroyable, ne s’exprime pas uniquement à travers le portrait de ce héros seul. On la retrouve dans l’évolution du rapport entre un père alcoolique détruit par la guerre précédente et sa famille, ou dans celle du regard que vont finir par poser les frères d’arme sur celui qui au mieux les amusait, au pire était leur souffre-douleur. Et même dans son regard sur l’adversaire japonais et son éternel respect pour les guerriers. De quoi être profondément secoué, bouleversé même, par le pouvoir d’une conviction profonde, qu’elle soit religieuse ou autre, sur le comportement de l’être humain. Quant à la religion, en ces temps obscurs, il est plutôt sain qu’un auteur rappelle qu’elle peut également être la source de belles choses. Elle est en tout cas le moteur de ce héros, dont la peinture vaut bien plus que tous ceux qui trustent les sommets du box office réunis.

FICHE FILM
 
Synopsis

Quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté, Desmond, un jeune américain, s’est retrouvé confronté à un dilemme : comme n’importe lequel de ses compatriotes, il voulait servir son pays, mais la violence était incompatible avec ses croyances et ses principes moraux. Il s’opposait ne serait-ce qu’à tenir une arme et refusait d’autant plus de tuer.

Il s’engagea tout de même dans l’infanterie comme médecin. Son refus d’infléchir ses convictions lui valut d’être rudement mené par ses camarades et sa hiérarchie, mais c’est armé de sa seule foi qu’il est entré dans l’enfer de la guerre pour en devenir l’un des plus grands héros. Lors de la bataille d’Okinawa sur l’imprenable falaise de Maeda, il a réussi à sauver des dizaines de vies seul sous le feu de l’ennemi, ramenant en sureté, du champ de bataille, un à un les soldats blessés.