Thomas Crown (John McTiernan, 1999)

de le 18/02/2014
 
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En pleine bataille pour garder un semblant de contrôle sur le montage du 13ème guerrier, John McTiernan accepte un projet initié par Pierce Brosnan, le remake casse-gueule d’un film de légende, L’affaire Thomas Crown. Une occasion pour le réalisateur de filmer une nouvelle histoire d’amour et de séduction compliquée, et de se frotter à une relecture en mode majeur du film de casse. Et si Thomas Crown n’est certainement pas le meilleur film de McT, c’est sans aucun doute ce qu’il aura réalisé de plus élégant.

Thomas Crown 1Alors roi de l’action depuis plus d’une dizaine d’années, en plein conflit avec Michael Crichton sur Le 13ème guerrier, sans doute affaibli par cette lutte incessante pour son intégrité artistique, John McTiernan accepte sous conditions de réécriture d’une partie du script de réaliser, pour Pierce Brosnan, un remake du grand classique de Norman Jewison, qui mettait en scène un couple de légendes : Steve McQuenn et Faye Dunaway. Un remake dans l’air du temps, qui capte l’état d’esprit d’une époque qui n’a plus rien à voir avec celle du film original, et qui, même s’il met en scène un couple formé par Pierce Brosnan et Rene Russo ne tenant pas la comparaison avec leurs aînés, inscrit son titre dans cette courte de liste de remakes qui dépassent leur modèle sur à peu près tous les points. Mais plus encore, c’est un film qui tient de la démonstration de narration et de mise en scène, pour en quelque sorte réinventer le genre qu’il investit.

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Thomas Crown est la première étape d’une nouvelle « trilogie » pour McT. Une trilogie de l’amertume, du cynisme, et qui traitera essentiellement de la manipulation, comme si le cinéaste recrachait sur grand écran, son meilleur moyen d’expression, la frustration extrême de sa liberté remise en cause. Le procédé trouvera son point d’orgue à travers un Rollerball mutilé mais porté par une sorte de haine viscérale. Thomas Crown ouvre le bal avec douceur et élégance, étant paradoxalement un des films les plus lumineux de John McTiernan ainsi qu’un de ceux dont la mise en scène se montre la plus posée, sans le recours à sa marque de fabrique : la caméra à l’épaule. Au niveau de la dialectique de mise en scène pure, ce film d’une classe affolante tient d’une approche classique totalement maîtrisée, transcendée par l’exercice de montage qui lui imprime une folle énergie. De manipulation, il en est question à un double niveau. Tout d’abord le script, évidemment, qui aborde un genre très précis – le film de casse – dont la caractéristique principale tient justement à la manipulation générale. Manipulation notamment des autorités, mais ici un jeu manipulatoire dangereux entre deux êtres naturellement attirés l’un par l’autre. Mais également, et logiquement, une manipulation induite au niveau du spectateur qui ne peut que subir l’exercice ludique de fausses pistes.

Thomas Crown 3En résulte quelque chose d’incroyablement exaltant car John McTiernan a beau se focaliser sur l’évident miroir aux alouettes qu’est le cinéma, et sa propension à tordre, voire détruire le réel (et par extension les hommes et femmes qui s’y frottent), il ne perd jamais de vue l’aspect ludique de l’entreprise. Il va d’ailleurs jusqu’à complètement modifier la toute fin du script, qui reprenait la tonalité assez désespérée du film original, pour y apporter une conclusion heureuse, qui pourrait paraître naïve si elle n’était pas le fruit d’une logique narrative d’une précision remarquable. John McTiernan définit lui-même cette histoire comme un jeu de séduction entre deux crocodiles, deux êtres brillants mais dangereux pour tous ceux de leur espèce. Des êtres ne pouvant à priori jamais accéder au bonheur, souffrant évidemment de cette attirance magnétique qui les lie.

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John McTiernan parvient à créer une étrange alchimie entre Pierce Brosnan et Rene Russo, deux personnages adultes et d’âge mûr dont il va exploiter tout le pouvoir de sensualité, n’hésitant jamais à les mettre à nu, littéralement. Autant par sa science de la mise en scène et l’intelligence avec laquelle il positionne ses cadres, que par celle du montage, il réussit même à capter, sans rien montrer véritablement, une intense tension sexuelle. C’est tellement brillant que lorsqu’il va filmer la scène de libération de cette tension sexuelle, l’acte proprement dit, la déception est de taille. Visiblement peu à l’aise pour filmer des ébats, avec un petit côté cheap et sans grand intérêt à la chose, il va même jusqu’à légèrement plomber la rythmique générale de son film avec toute cette partie centrale consacrée à l’escapade amoureuse et à la romance pure et dure, franchement gnangnan. Fort heureusement, il ne s’y attarde qu’un temps. Tout ce qui suit tient du travail d’orfèvre et de l’utilisation du médium cinéma comme vecteur narratif, donnant lieu à un véritable tour de force technique d’une cohérence absolue avec l’approche de ses personnages. Dans Thomas Crown, les personnages s’expriment à travers leur talent. Lui dépense beaucoup d’argent et n’est autre qu’un spécialiste dans le détournement du regard. Elle est une mante religieuse dont l’obstination renvoie le plus dur des pitbulls dans sa niche, la queue entre les jambes. Leur relation ne peut que faire des étincelles, et elle trouve son point d’orgue dans la longue séquence du musée, pièce d’orfèvrerie comme le cinéma n’en propose que trop peu.

Thomas Crown 5Cette séquence, celle des chapeaux, développe brillamment l’allégorie du tableau dans lequel elle prend racine, Le Fils de l’homme de Magritte. Comme la pomme masquant le visage, l’acte « criminel » de Pierce Brosnan cache la réalité. En premier plan, John McTiernan livre une séquence de casse, portée par le Sinnerman de Nina Simone, qui défie les conventions. Par sa rythmique, son accélération, la quantité stupéfiante de mouvements afin de détourner le regard du spectateur, l’exercice de montage qu’elle représente, toujours sur le fil, cette séquence est tout d’abord un tour de force technique et peut-être la plus belle de toute la filmographie de McT de par sa musicalité. Mais elle est également une pure confrontation entre ce qui caractérise chaque personnage et tient de la parade amoureuse ultime. A ce moment du film, il ne s’agit plus simplement de séduction et d’attirance, il s’agit d’un homme qui, en volant habilement, de façon presque surréaliste, un tableau, vole le cœur de celle qu’il aime. C’est également à ce moment que John McTiernan scelle le destin de ses héros dans une logique heureuse. L’énergie et l’élégance se dégageant de cette séquence suffirait presque à faire de Thomas Crown une œuvre majeure de son auteur, pourtant souvent oubliée. Mais ce serait oublier tout ce qui précède, ses instants en apesanteur, ses regards, la présence de Faye Dunaway pour accompagner la narration et brouiller les pistes, ces décadrages minutieux, cette main posée sur une épaule et cette mécanique du récit implacable. Une accumulation de morceaux de bravoure qui effacent quelques fausses notes, dont le pari non concluant d’un Bill Conti qui peine à déstructurer The Windmills of Your Mind de Michel Legrand.

FICHE FILM
 
Synopsis

Financier reputé, mecène généreux et collectionneur d'art, Thomas Crown a le goût du risque, du jeu et de l'aventure. Sûr de lui, il reste pourtant un solitaire invétéré qui n'a jamais entretenu que de brèves liaisons. Depuis quelques semaines, il sacrifie ses déjeuners pour visiter le plus grand musée de New York et y admirer a loisir une toile de Van Gogh. Le conservateur lui fait remarquer un Monet d'une valeur inestimable qui laisse le financier indifferent. Un jour, un commando de quatre hommes investit le musée. Crown en profite pour dissimuler le Monet dans son cartable.