The Walk : Rêver plus haut (Robert Zemeckis, 2015)

de le 29/10/2015
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

La marque de Robert Zemeckis, formé à l’école Amblin, c’est d’être un expérimentateur hors-normes au sein du cinéma américain. Un certain nombre de ses œuvres peut se targuer d’un talent visuel pas loin d’être visionnaire qui cache (ou non, parfois) un extravagant sens du récit. C’est un pur cinéaste de l’artifice, mais qui prend la peine de s’interroger dessus. Le vertigineux projet The Walk étant tout à fait susceptible de s’accorder à ce genre d’ambition, il faut maintenant se demander comment il peut arriver à transcender cette performance au-delà d’un quelconque (mais potentiellement flamboyant) exercice de style. Le paradoxe, c’est qu’en essayant justement d’aller plus loin, il tend à se gaufrer assez maladroitement et signe un métrage complètement hétérogène.

THE WALKSoyons honnête : entre les mains d’un autre réalisateur, The Walk aurait d’ores et déjà largement moins d’intérêt. Parce que c’est Zemeckis, on a pu largement fantasmer sur tout ce qu’il pouvait en faire, lui et sa caméra à la liberté d’angles assez record. Mais voilà, il faut tisser autour l’histoire qui entoure la performance de Philippe Petit, et c’est là où Zemeckis entrevoit la possibilité d’une œuvre qui disserte, d’une certaine manière, sur la performance artistique. Pourquoi pas ? Mais ici, le bât blesse, car d’une certaine manière on sent le réalisateur de Flight obligé de déballer une sorte de cahiers des charges qui va guider la structure du récit de son film. Prologue, explications, adjuvants, mentors (Ben Kingsley en vieux sage, original n’est-il pas ?), déception puis espoir… Nous n’irons jamais reprocher à une œuvre d’emprunter une structure classique, quelle qu’elle soit, le problème n’est pas ici. Mais dans la mesure où The Walk applique très platement tous ces paramètres pour venir à ses fins, difficile, passé un moment, de ne pas saturer. Et là se pose la fameuse question « tout ceci peut-il être justifié par l’enjeu final du film ? ».

THE WALK
Alors il y a ce prologue en France, fantasmant sur une vision un peu abracadabrantesque du doux pays de notre enfance, où le Paris des années 60 entasse une accumulation de clichés qui sortent d’une France pré-1940, et où, trop rapidement, le son dynamique de Cloclo laisse la place aux inévitables accordéons. Bon. Joseph Gordon-Levitt baragouine habilement un Français que l’on accordera être de très bonne qualité pour un touriste étranger, mais il ne fait pas non plus illusion, d’autant plus que Zemeckis se sent contraint de faire des incessants allers-retours entre les deux langues, sans que son récit l’exige réellement. Le détail peut paraître anodin, mais il contribue, hélas, à révéler bien trop les artifices sur lesquels l’auteur souhaite se reposer. C’est encore un paradoxe : si l’effort de tourner une partie du film en Français est louable, il génère une quantité non-négligeable de défauts. Impossible de ne pas repenser aux modes opératoires employés par John McTiernan ou par Bryan Singer pour justifier l’utilisation de l’Anglais (respectivement dans A La poursuite d’Octobre Rouge, Le Treizième guerrier et Walkyrie) : simples, efficaces, cinématographiques. C’est surtout le meilleur moyen d’éviter à James Badge Dale de marmonner un Français à moitié incompréhensible (au point de générer la présence de sous-titres, c’est dire). Si l’illusion était déjà ébranlée avec l’interprète principal, malgré tout son travail, elle est d’autant plus mise à mal ici.

The WalkIl faut pourtant assister à tout le spectacle passablement virtuose que propose Robert Zemeckis pour offrir une idée de mise en scène par plan. Là-dessus, il pourrait être inattaquable. Fort de la liberté de mise en scène notamment acquise dans sa trilogie d’animation, il est constamment à la recherche de l’angle le plus cinématographique qui soit, voire même l’angle qui n’a pas été encore fait. Ceci dit, on peut en arriver à questionner cette littérale débauche de talent de réalisateur quand c’est pour porter à l’écran l’écriture d’une mise en place aussi convenue. Et la magie en prend de nouveau un coup, alors que l’on attend comme pas permis cette fameuse séquence de traversée. Elle se sera fait attendre. Et d’autant plus lorsque l’on sait que pour opérer toute cette photographie en stéréoscopie, il y a le génial Dariuz Wolski, directeur de la photographie attitré de Ridley Scott, et vétéran de nombreuses réussites du genre (dont on peut aussi savourer actuellement le travail dans Seul sur Mars).

THE WALK

« On vomit » nous dit-on de la manière la plus charmante qui soit, pour nous vendre la réussite de cette séquence qui justifierait à elle-seule tout le film. On pourrait éventuellement laisser à chacun le jugement quant au caractère vertigineux de l’acte, en fonction de nos affinités respectives vis-à-vis du vertige. On est surtout un peu déçu. Déçu par ce caractère de Zemeckis à vouloir trop en faire au point d’étirer sa séquence plus qu’il n’en faut, en perdant sa dimension sensorielle. Déçu par la piste sonore complètement encombrée par le travail d’Alan Silvestri, recyclant ses mêmes notes de piano peu inspirées. Déçu par le fait qu’elle ne se démarque pas tant du reste du film dans ses expérimentations cinématographiques, en mettant peut-être à part une poignée d’effets qui frôlent largement la barrière du mauvais goût, comme cette rencontre aviaire inopinée. Evidemment, ces choix ne sont pas totalement anodins et répondent à la volonté de l’auteur de ne pas faire « Gravity sur une corde entre les tours du WTC », mais de continuer sa naïve (pas nécessairement dans le sens péjoratif) réflexion sur le spectacle et la performance artistique. Pourquoi pas ?

The WalkMais il faut alors prendre The Walk dans un tout autre sens, non plus comme l’expérience sensorielle promise forte de sa 3D, non plus comme un film de formes, mais simplement un pur film de fond, où l’aventure de Philippe Petit n’est que prétexte à ce film quelque peu méta. Ce sera également, au passage, et peut-être est-ce là le plus important, le film (final ?) de deuil du World Trade Center. Eh oui, c’est finalement là où Zemeckis voulait en venir, dans un film qui immortalise la place des tours jumelles dans la Grosse Pomme. Dans chaque séquence du métrage les mettant en scène, il les filme avec une fascination totale, comme le joyau perdu d’un empire déchu. La démarche, aussi peu subtile que bien intentionnée, donne peut-être au film encore une autre nature, jusque dans ce dernier plan d’hommage qu’on pourra penser éventuellement trop convenu. Mais peut-être le cinéma américain en avait-il aussi besoin.

C’est assez frustrant d’être alors de la sorte désappointé alors que The Walk ne manque pas nécessairement d’intelligence ni même de savoir-faire malgré les écueils reprochés. Mais, comme à l’accoutumée, il faudra concéder à Robert Zemeckis de nous avoir surpris tout en affirmant – une fois de plus – que derrière cette apparence d’artisan hollywoodien de grand talent, il y a un auteur de l’intime. Cependant, il faut, pour le coup, que cela se paye au prix de notre déception, en attendant qu’un jour nous redécouvrions éventuellement ce film sous un autre regard, comme La Légende de Beowulf se devait lui aussi d’être redécouvert.