The Voices (Marjane Satrapi, 2014)

de le 15/09/2014
 
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Étrange Festival 2014 : prix Nouveau Genre et prix du public.

Avec The Voices, Marjane Satrapi entre dans la grande cour des productions internationales avec brio. Elle signe un caustique conte macabre, à mi-chemin entre l’humour noir des frères Coen et la fantaisie satirique de Tim Burton, qui permet un double retour gagnant pour la réalisatrice de Persepolis et l’acteur qui fut Green Lantern, Ryan Reynolds.

Mais où était passée Marjane Satrapi ? Il a été difficile de cerner le parcours de la réalisatrice iranienne en suivant sa filmographie, suite au retentissant long-métrage d’animation Persepolis. Après un décevant Poulet aux prunes en 2011 et l’imposture Bande de Jotas sortie dans l’indifférence générale en février 2013, Marjane Satrapi refait enfin surface avec The Voices, un long-métrage aux ambitions internationales avec une production d’envergure et un casting anglophone solide. Le style et les obsessions de la réalisatrice qui étaient encore flous jusque là se précisent et se répercutent à travers son nouveau film qui en surprendra plus d’un. Il s’agit là d’une comédie sombre avec un ton aussi désinvolte que son regard sur la psychologie parvient à devenir fascinant. Un film situé quelque part entre l’humour noir les frères Coen et la représentation fantasmée du monde moderne de la première moitié de la carrière de Tim Burton.

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Malgré sa coproduction des deux côtés de l’Atlantique, The Voices serait plus un long-métrage européen qu’américain. Tourné dans les studios allemands de Babelsberg, le film de Marjane Satrapi plante son décor fictif d’une petite ville paumée des États-Unis, où tout y est beau, rose et charmant. Le récit sera celui de Jerry, employé simplet dans l’usine qui fait tourner la région et incarné par Ryan Reynolds qui se retrouve là où on ne l’attendait pas. Tricard à Hollywood depuis le four cosmique de Green Lantern, l’acteur américain se prête au jeu peu aisé que lui tend Marjane Satrapi et qui, au détour d’une scène arrivant assez vite, embarque aussi son spectateur. Il est difficile de jouer le rôle d’un idiot, qui plus est lorsque tout son background que l’on pressent comme très lourd va chambouler la manière dont est caractérisée ce Jerry à l’écran. Il n’y a pas vraiment de suspense car, comme l’indique le titre, le pauvre garçon est aux prises avec des voix imaginaires avec lesquelles il dialogue et qui vont l’entrainer dans de bien obscures turpitudes.

the voices 1Toujours béat de l’univers qui l’entoure, coloré et kitsch digne d’une bande dessinée, Jerry paraît d’autant plus fragile par la façon maladroite dont il est subjugué par la beauté de sa collègue Fiona, interprétée par la splendide Gemma Arterton. Épris de cette dernière, l’amoureux transi provoquera malgré lui la mort de Fiona et, n’écoutant pas les meilleurs conseils apportés par ces voix qui l’assaillent, ne cessera d’accumuler les erreurs et les cadavres dans son frigo. Si le récit peut faire froid dans le dos comme n’importe quelle fait divers sinistre, The Voices adopte une vision enchanteresse et comique des mésaventures de son héros. Non pas par désintérêt pour son sort ou de celui de l’humanité plus généralement, Marjane Satrapi désamorce par cette approche le caractère dramatique de son histoire, sans pour autant l’abandonner. La raison pour que l’absurde et l’étrange soient au rendez-vous est fortement lié à une notion bien réelle et malgré tout très difficile à pouvoir se représenter.

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Le regard émerveillé que porte Jerry sur le monde tient d’un lourd traitement médicamenteux qu’il ne suit plus pour s’empêcher de se confronter à une réalité austère qu’il craint par dessus tout. Une réalité qui le rappelle à un sombre passé et le pousse à s’emprisonner dans une fantaisie. Pourquoi alors s’encombrer d’un Ryan Reynolds pour tenir un rôle aussi complexe ? Marjane Satrapi a eu raison de tenir le pari et offre à l’acteur un possible billet de retour vers Hollywood. Lui qui n’avait plus convaincu depuis Buried, Reynolds surprend par sa capacité de jouer en simultané un personnage en détresse face à une réalité qu’il refuse, tout en le rendant drôle et attachant. Hormis Anna Kendrick, le reste du casting est assez commun mais tient la route dans son ensemble. La distance que porte Marjane Satrapi sur sa vision presque intemporelle de l’Americana est assez savoureuse. Le mérite revenant également à un production design accompli et une photographie impeccable. Sachant passer en un plan du rire à l’angoisse, la force majeure de The Voices sera surtout de parvenir à se renouveler en permanence alors que le récit enchaîne les mêmes cycles, jusqu’à un générique de fin hallucinant, à la limite du hors sujet, mais nous laissant en tête une image tellement fun une fois sorti de la salle.

FICHE FILM
 
Synopsis

Jerry vit à Milton, petite ville américaine bien tranquille où il travaille dans une usine de baignoires. Célibataire, il n’est pas solitaire pour autant dans la mesure où il s’entend très bien avec son chat, M. Moustache, et son chien, Bosco. Jerry voit régulièrement sa psy, aussi charmante que compréhensive, à qui il révèle un jour qu’il apprécie de plus en plus Fiona - la délicieuse Anglaise qui travaille à la comptabilité de l’usine. Bref, tout se passe bien dans sa vie plutôt ordinaire - du moins tant qu’il n’oublie pas de prendre ses médicaments...