The Thing (John Carpenter, 1982)

de le 18/10/2015
 
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Dans le cadre de « La nuit de la peur » organisée par le Festival Lumière, le chef d’œuvre de John Carpenter inaugure la soirée. Un monument cinématographique qui n’a rien perdu de sa force malgré ses 33 ans au compteur. Une réussite majeure que l’on doit à un cinéaste en pleine possession de ses moyens mais dont la reconnaissance fut bien trop tardive.

The Thing 1En 1975 le producteur Stuart Cohen (Mme Columbo) évoque l’idée d’une nouvelle version de La chose d’un autre monde de Christian Nyby et Howard Hawks à son ami John Carpenter. Ce dernier souhaite en assurer la mise en scène, mais étant totalement inconnu à cette époque c’est Tobe Hooper qui est en charge du projet avec son scénariste Kim Henkel. Cependant le succès de Halloween change la donne et « Big John » est propulsé réalisateur. Durant le tournage de New-York 1997 Carpenter travaille le script en compagnie de Bill Lancaster (fils de Burt). Il est question de Nick Nolte et Jeff Bridges pour le rôle de MacReady qui sera attribué à Kurt Russell. Isaac Hayes et Donald Pleasence doivent rejoindre la distribution mais seront remplacés respectivement par Keith David et Wilford Brimley. L’équipe s’envole pour la Colombie-britannique afin d’effectuer une partie du tournage dans des conditions climatiques assez difficiles. Les prises de vues se poursuivent aux studios Universal de Los Angeles. Âgé de 22 ans, le maquilleur Rob Bottin (Fog et Hurlements) travaille nuits et jours, accaparé par la masse de travail, et Stan Winston viens l’épauler sur une scène clé. Randall William Cook, futur lauréat de trois oscars pour son travail sur Le seigneur des anneaux, se charge de l’animation en stop motion.

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Contrairement à son habitude le cinéaste délaisse la composition musicale, qu’il souhaite confier à Jerry Goldsmith, mais indisponible il se rabat sur Ennio Morricone. Comme l’indique le John Carpenter’s du générique, nous sommes bien en présence d’une œuvre du cinéaste d’Assaut. Pour ce distinguer de ses prédécesseurs, le réalisateur se réfère d’avantage à la nouvelle dont est tiré le film de 1951, La bête d’un autre monde (Who’s goes there ?) écrite par John W. Campbell Jr en 1938, fortement influencée par Les montagnes hallucinées de H.P. Lovecraft. Alors que le monstre chez Hawks et Nyby s’apparentait à une variation sur la créature de Frankenstein, Carpenter renoue avec le concept de forme insaisissable ayant la faculté d’adopter n’importe quelle apparence. Un élément qui va permettre à Rob Bottin de livrer des créations cauchemardesques à mi-chemin entre les monstres peuplant les E.C. Comics des années 50 et les œuvres surréalistes de Salvador Dali. Le sentiment de terreur provient en partie de la perpétuelle transformation de la chose culminant dans la cultissime séquence du défibrillateur cardiaque où le maquilleur perfectionne la technique des « badlers » qui le rendra célèbre auprès de la profession. Il en va de même pour Winston, dont la séquence du chenil lui aura permis de mettre en avant son travail sur les animatroniques. Si ces séquences sont d’authentiques morceaux de bravoures, auxquels s’ajoutent les matte paintings d’Albert Whitlock (Les oiseaux), elles ne constituent pas l’unique intérêt du film.

The Thing 5À l’instar de nombreuses œuvres de « Big John », The Thing témoigne de l’affection du cinéaste pour le western et les anti héros. Qu’il s’agisse de la fusillade d’ouverture ou du look de MacReady. Pour ce rôle Russell renonce à la « badass attitude » qui avait rendu son personnage de Snake Plissken iconique, pour un jeu plus mesuré mais qui conserve la solitude de sa précédente composition. Son isolement progressif vis à vis du groupe renforce l’ambiance paranoïaque du long métrage. Si Alien de Ridley Scott détournait astucieusement une intrigue qui aurait pu facilement virer au « slasher dans l’espace », Carpenter se distingue de son homologue britannique en optant pour une étude de caractère. Le fait d’avoir réduit le nombre de personnages de 37 à 12 y est pour beaucoup, si bien qu’il est difficile de savoir qui des membres de l’équipe est contaminé. La musique minimaliste et atmosphérique de Morricone participe également au désespoir palpable à l’écran.

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La scène du test sanguin, autre grand morceau de bravoure, permet au cinéaste de pousser la tension au maximum grâce à un découpage minimaliste. La réalisation de The Thing s’articule autour de la profondeur de champ et de la gestion tridimensionnelle de l’espace comme en témoigne les différentes séquences de tension dans les couloirs de la base. Le cinéaste en profite pour briser intelligemment certaines règles du langage cinématographique, notamment dans le placement des caméras et les raccords, afin que le spectateur ait un temps d’avance sur les réactions des protagonistes. Le choix du format 2 : 35 permettant d’accentuer le sentiment d’isolement induit par l’histoire. Le chef opérateur Dean Cundey (futur collaborateur de Robert Zemeckis) joue sur des clairs obscurs « tranchants » et une palette de couleurs discrètes pour suggérer l’omniprésence de la mort. Au delà de toutes ses qualités le film se montre d’une grande déférence à l’instar du genre investi, notamment dans sa réappropriation des codes passés. La séquence d’ouverture montrant l’équipe norvégienne poursuivre un chien dans la neige n’est pas sans rappeler, dans son inquiétante étrangeté, une scène emblématique de La marque de Val Guest. À l’instar du film précité la démarche de Carpenter consiste à donner une vision cinématographique des peurs lovecraftiennes.

The Thing 4Le final profondément désespéré de The Thing laissant libre cours à de nombreuses spéculations permet de donner toute sa pleine mesure au caractère apocalyptique d’un long métrage pensé comme le premier volet d’une trilogie thématique sur le sujet. Doté d’un budget de 19 millions de dollars, une somme importante à l’époque, le film sortit le 25 juin 1982 soit deux semaines après E.T. l’extraterrestre. Le long métrage de Carpenter fut un énorme échec public et critique. La majorité des avis négatifs, y compris dans la presse fantastique, reprochait au film son ton désespéré et la mise en avant de ses effets spéciaux au détriment de l’histoire. Concernant ce dernier point, rappelons qu’à cette époque ce type de trucages mis en avant dans les promotions était considéré comme la « pornographie du riche » notamment par Pascal Bonitzer en 1986 dans les Cahiers du Cinéma. Grâce à ses diffusions en VHS et à la télévision, The Thing finit par être réévalué à sa juste valeur. Le film eut une influence importante sur de nombreuses productions. La scène du test sanguin fut reprise dans The Faculty et surtout Le dernier pub avant la fin du monde. The X files lui rendit hommage à travers l’épisode Projet arctique de la saison 1, allant jusqu’à utiliser des « stocks shots » du long métrage. Carpenter ayant toujours fait savoir qu’il aurait rêvé de signer une suite à son chef d’œuvre, il a donné son approbation à un très bon jeu vidéo édité par Konami en 2002. En 2011 est sorti le fort dispensable prequel signé Matthijs van Heijningen Jr.. Si l’on devait trouver un digne héritier cinématographique au chef d’œuvre de « Big John » il s’agirait d’avantage de The Mist. À l’instar du long métrage de 1982, le film de Frank Darabont adopte un point de vue similaire dans la description d’un microcosme sociétal pris au piège face à une indicible terreur aux accents Lovecraftiens métaphysiques à l’issue finale désespérée.

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Plus de 33 ans après sa sortie en salles The Thing confirme sa place de monument cinématographique. Son pouvoir de fascination demeure intact grâce au talent d’une équipe menée par l’un des plus grands cinéastes contemporains. Un chef d’œuvre absolu à la fois innovant sur de nombreux aspects et profondément respectueux du genre investi. Si l’on n’imagine mal une œuvre comme celle ci sortir de nos jours ce n’est pas à cause de l’évolution des effets spéciaux, bien au contraire, mais vis à vis du cynisme global ayant contaminé la production cinématographique, qui empêcherait toute peur autre que symbolique de fonctionner auprès du public. La grande force d’un cinéaste comme John Carpenter est la générosité et l’humilité dont il faisait preuve sur l’ensemble de ses œuvres et dont The Thing est l’une des plus belles représentations.

FICHE FILM
 
Synopsis

Hiver 1982 au cœur de l’Antarctique. Une équipe de chercheurs composée de 12 hommes, découvre un corps enfoui sous la neige depuis plus de 100 000 ans. Décongelée, la créature retourne à la vie en prenant la forme de celui qu’elle veut ; dès lors, le soupçon s’installe entre les hommes de l’équipe. Où se cache la créature ? Qui habite-t-elle ? Un véritable combat s’engage.