The Revenant (Alejandro González Iñárritu, 2015)

de le 18/01/2016
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Confirmant un virage spectaculaire au niveau de l’ambition devenue démesurée de son auteur, The Revenant entre dans le club très fermé des légendes cinématographiques nées en milieu hostile. Mais plus encore, le nouveau film d’Alejandro González Iñárritu vient faire sauter le verrou de la grille de lecture bête et méchante en privilégiant le physique, le viscéral et le spirituel à l’émotionnel. De quoi désarçonner, mais surtout de quoi multiplier son extraordinaire pouvoir de fascination. Ce douloureux voyage de 2h30 est une expérience rare qui en fait évidemment un film très important.

The Revenant 1Alejandro González Iñárritu n’a jamais vraiment été un adepte de la demi-mesure. A la fois généreux et virulent, il imprimait déjà à ses drames une forme de jusqu’au-boutisme, autant dans la charge émotionnelle que dans sa recherche de déstructuration narrative. On retrouvait la même philosophie dans son ludique et critique Birdman, sous une autre forme et doublé d’une ambition visuelle assez folle. The Revenant en est finalement un prolongement logique, un cinéma de la performance pure, celle-ci s’avérant nécessaire afin d’alimenter un projet cinématographique radical. Ici, la volonté de l’auteur semble transpirer de chaque plan. Une ode à la performance cinématographique ? Un simple véhicule pour que Leo gagne enfin sa statuette ? Un simple film de vengeance ? Certainement pas.

The Revenant 2

Par son environnement et sa volonté de faire s’affronter l’homme et sa mère Nature, The Revenant pourrait se rapprocher du magnifique Le Territoire des loups. Il entretient avec ce film une filiation assez évidente. Cependant, il se situe en réalité dans les pas d’œuvres sensiblement différentes telles qu’Aguirre, la colère de Dieu, Le Nouveau monde ou Le Guerrier silencieux. Le projet en lui-même, avec son tournage extrêmement physique et en conditions extrêmes, lorgne évidemment du côté du chef d’œuvre de Werner Herzog. Mais le résultat également, dans la mesure où l’aventure qu’a constitué le tournage correspond en tous points à tout ce qui se déroule à l’écran. On pourrait facilement limiter The Revenant à une longue et redondante épopée, à une démonstration de survie. Ce que le film est clairement, en quelque sorte. Pourtant, il y a chez Iñárritu, et ce depuis ses débuts, une volonté de mettre en lumière la nature profonde de l’être humain, de le mettre à nu, parfois littéralement, afin de capter son essence. Et cela se traduit par un projet filmique sans retenue, qu’il fonce tête baissée dans le mélo outrancier ou comme ici, dans l’application méthodique de ce qui peut pousser un homme à défier la mort.

The Revenant 3The Revenant est une expérience tout à fait hors norme, un film « physique » et spirituel, qui étrangement entretient un rapport étroit avec un film qui n’a à priori rien à voir : Enter the Void. C’est à dire qu’il s’agit d’une œuvre qui ne cherche jamais à caresser le spectateur dans le sens du poil, mais tout l’inverse. Le réalisateur cherche ainsi à brutaliser le spectateur de la même manière qu’il brutalise son héros, et ce dans l’instant, par la présence de scènes choc qui représentent de véritables agressions physiques, mais également sur la durée. Par une durée du long métrage plutôt conséquente, par la répétition au niveau de la narration, et par cette proximité constante avec le personnage incarné par un Leonardo DiCaprio en pleine transcendance. The Revenant n’est pas un film aimable, car il n’y a rien de « cool », rien qui fasse baisser la pression, il s’agit d’une expérience de survie pure et dure, d’une plongée viscérale dans une aventure instinctive et primale.

The Revenant 5

En somme, le film est un choc, quelque chose de très rare de par l’implication physique imposée au spectateur, mais également de par sa faculté à transcender des séquences dévastatrices de façon autonome en un ensemble à la fois cohérent et créant un discours fort sur le rapport à la spiritualité. Quelque part, The Revenant s’avère très proche de La Passion du Christ de Mel Gibson dans la précision sadique avec laquelle il capte le moindre élément d’un chemin de croix. Mais ce que cherchent à capter les deux auteurs, avant tout, est cette étincelle transcendantale qui apparait au moment où l’homme, poussé vers ses instincts les plus primaires (sa survie, la perte définitive de tout ce qui constituait son univers) va s’élever pour devenir autre chose. Cet homme qui communiait déjà avec la nature finit par passer à un stade nouveau de l’évolution, simplement par son parcours spirituel, encore une fois intimement lié à sa souffrance physique. Pour capter cela, il fallait à Alejandro González Iñárritu une volonté jusqu’au-boutiste. Celle de pousser ses acteurs dans leurs derniers retranchements bien sur. Mais également celle de composer une forme de pureté cinématographique. Et aussi somptueux soit-il, The Revenant est un film dépouillé de toute lumière artificielle. Ce génie d’Emmanuel Lubezki a accompli un nouveau miracle, celui de livrer une image qui rappelle ses travaux pour Terrence Malick tout en proposant quelque chose de sauvage et d’animal qui semble jamais vu. Et à vrai dire, la qualité de cette lumière, qui dépasse à peu près tout ce qui a été fait au cinéma depuis des lustres, finit même par masquer les tours de force de la mise en scène, à base de plans séquences magnifiquement complexes, de plans impossibles (cette caméra tout à coup captée par un cheval en pleine course est un numéro d’équilibriste d’une fluidité renversante) ou de cette utilisation du grand angle en contre-plongée créant une vive sensation d’étouffement et qui aurait pu donner lieu à des images dégueulasses façon Jean-Marie Poiré.

The Revenant 6Le festin visuel est donc à peu près total, chaque plan rivalisant de beauté avec le précédent. Mais au-delà de ses qualités purement esthétiques, cette démonstration de savoir-faire cinématographique se traduit directement par l’impact des images sur le spectateur. A savoir une immersion totale, à la fois physique et émotionnelle, qu’il s’agisse de la détresse, de l’abandon, de la douleur ou du froid glacial. Ou comment un metteur en scène utilise tous les outils à sa disposition pour parvenir à créer une implication et une immersion fondamentale à l’expérience de cinéma qu’il propose. En résulte une expérience radicalement différente de celle que proposait Richard C. Sarafian avec le déjà éprouvant Le Convoi sauvage, basé sur le même récit.

The Revenant 4

Se concluant par ce regard caméra de Leonardo DiCaprio lourd de sens, prenant directement à parti le spectateur comme témoin, The Revenant est une œuvre truffée de symboles. Et pas seulement dans les visions surréalistes peuplant les cauchemars de Hugh Glass. Car quand un réalisateur mexicain vient faire s’affronter, dans un duel final viscéral qui vient conclure une succession de séquences incroyables (l’attaque de l’ours, les différentes batailles avec les indiens, les séquences de survie et de chamanisme…), deux piliers de l’Amérique, cela ne peut qu’être lourd de sens. En effet, d’un côté se trouve le personnage campé par un Tom Hardy éblouissant en salopard, symbole des pionniers pillant la terre des natifs pour son propre intérêt financier. Et de l’autre celui de Leonardo DiCaprio qui représente une autre vision, celle des pionniers s’étant alimenté spirituellement de ces « étrangers » et qui met à contribution cette culture faite sienne afin de survivre. Et c’est en coupant le pont naturel entre Hugh Glass et les indiens que John Fitzgerald pousse ce dernier à accomplir son destin. Loin d’un simple récit de vengeance, The Revenant vient donc mettre face à face deux piliers fondamentaux des États-Unis et finit par représenter une ode à la multiculturalité et à la communion entre l’homme et la Nature, cette dernière n’hésitant pas à reprendre ce qu’elle a crée, sans notion morale mais dans un simple fonctionnement de survie. C’est d’une violence, d’une brutalité et d’une poésie qui n’a que peu d’équivalent.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans une Amérique profondément sauvage, Hugh Glass, un trappeur, est attaqué par un ours et grièvement blessé. Abandonné par ses équipiers, il est laissé pour mort. Mais Glass refuse de mourir.
Seul, armé de sa volonté et porté par l’amour qu’il voue à sa femme et à leur fils, Glass entreprend un voyage de plus de 300 km dans un environnement hostile, sur la piste de l’homme qui l’a trahi. Sa soif de vengeance va se transformer en une lutte héroïque pour braver tous les obstacles, revenir chez lui et trouver la rédemption.