The Keeping Room (Daniel Barber, 2014)

de le 22/11/2016
 
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Le western a encore de beaux jours devant lui. Du moins s’il continue de passionner des artistes aussi radicaux que Daniel Barber. Avec The Keeping Room, film honteusement inédit dans les salles françaises, neo-western porté par un casting de femmes, il confirme tout le bien qu’on pouvait penser de lui avec le percutant Harry Brown. Et plus encore.

the-keeping-room-1Genre américain par excellence, le western est également un genre profondément masculin. Les personnages féminins ayant été, dans 90% des cas et y compris dans les chefs d’œuvres du genre, réduites au rôle de faire-valoir, entre la femme attendant sagement son mari et la prostituée hantant les saloons. Il y a bien eu quelques personnages forts, à l’image de celui de Claudia Cardinale dans Il était une fois dans l’Ouest, mais globalement c’est assez pauvre. Ces dernières années, avec la renaissance du neo-western, les choses ont tendance à changer. True Grit, The Homesman… bientôt Brimstone. Des exemples trop peu nombreux mais qui témoignent d’une réelle évolution. D’autant plus que ces films possèdent des atouts bien plus nombreux que la simple présence de personnages féminins qui ne sont ni réducteurs ni aberrants (une femme forte n’est pas un homme avec un vagin, cf les personnages féminins chez James Cameron). The Keeping Room s’inscrit dans ce mouvement « révisionniste » et aborde le sujet tant rabâché d’une Amérique en pleine guerre de sécession. Mais via un angle tout à fait nouveau.

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Plutôt que d’aborder le sujet des femmes laissées loin des combat en se concentrant sur les hommes au front, comme cela était le cas de Retour à Cold Mountain par exemple, The Keeping Room exclue quasiment complètement les hommes du récit. Ils sont réduits à l’état de fantômes partis combattre sans que quiconque ne sache s’ils sont encore en vie, ou se révèlent en tant qu’agresseurs, véritables animaux sans aucune morale. Pour Daniel Barber et sa scénariste Julia Hart, il s’agit d’ausculter une Amérique dans laquelle les hommes se déchirent tandis que les femmes s’unissent pour mieux consolider les fondations de la société. Il ne faut pas s’y tromper. Même si le cadre situe l’action dans une période bien précise, sa réflexion s’avère bien plus vaste. L’approche du réalisateur peut dérouter, car comme sur son précédent film, ou sur son court métrage The Tonto Woman, il fait le choix courageux d’aborder un récit pétri de violence de façon tout à fait posée. Il laisse une énorme place au développement de ses personnages, à travers des actions du quotidien, à travers des dialogues qui vont discrètement bâtir le décor. Il pose les bases d’un profond malaise et parvient à créer une tension pas évidente du tout en quelques secondes. Il suffit de voir l’introduction. Un modèle du genre, économe en dialogues, à la violence sourde et soudaine, et qui grâce à l’intelligence de son découpage en raconte énormément sur ce monde dans lequel va se dérouler le récit. Un monde terrifiant où les femmes doivent faire face aux pires des hommes. De purs prédateurs ayant échappé aux affrontements entre hommes sur le front de la bataille.

the-keeping-room-3Daniel Barber imprime un rythme très particulier, presque lancinant. Avec sa longue focale et sa caméra à l’épaule, il en rajoute à l’isolement de ses personnages pour lesquels chaque journée tient de la survie. De belles choses se jouent à travers le trio d’actrices principales. Brit Marling et Hailee Steinfeld y interprètent deux sœurs pour qui l’absence des hommes pèse plus ou moins lourd, tandis que Muna Otaru incarne celle qui fut leur esclave. Il y a quelque chose de très fort dans le basculement de valeurs qui s’est opéré à cause de la guerre civile, et dans comment The Keeping Room le capte dans les rapports entre femmes, ainsi que dans la vision des restes de l’esclavage. Muna Otaru a d’ailleurs droit à plusieurs séquences tout simplement bouleversantes, qu’il s’agisse du récit de son expérience avec « son monstre » ou des retrouvailles avec son amant, personnage fantomatique semblant sortir de Shining.

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Film très dur, même si bourré d’espoir, film de résistance plus que de siège ou de vengeance, The Keeping Room ne manque pas de séquences choc mais brille surtout par une maitrise assez folle de la tension. Une tension distillée avec parcimonie et qui, au bon moment, rend l’atmosphère littéralement étouffante. Daniel Barber fait dans l’anti-spectaculaire, mais dans l’efficace, lorsqu’il s’agit de faire s’affronter le trio de femmes avec le duo d’agresseurs. Là encore, il prend son temps et fait tout à coup parler la poudre. L’impact sur le spectateur est saisissant. Et d’autant plus que grâce à la caractérisation très détaillée de ses personnages, il aura réussi à créer un véritable lien entre les deux côtés de l’écran. Et ce film si sombre, jusque dans sa photographie, reste porteur de lumière. Tout simplement car au lieu de se déchirer, ses femmes réussissent à créer une dynamique leur permettant non seulement de survivre, mais surtout d’aller de l’avant. Les quelques doutes et réflexions sur l’absence des hommes et ce rôle qu’elles doivent tenir, cet amour qu’elles ne connaitront peut-être jamais, ces « normes » imposées par la société, sont tous balayés par un élément tout simple : la survie. Une survie qui, dans les dernières secondes, passe d’ailleurs par un élément assez amusant.

the-keeping-room-5Avec The Keeping Room, Daniel Barber a clairement réussi son pari. Non seulement il signe un western qui s’alimente intelligemment d’un propos féministe, mais il signe surtout un putain de western plus que digne de son héritage. Un western qui ne cherche pas à en mettre plein les yeux, qui se joue dans des lieux qui n’ont rien d’un rêve d’évasion, assez désespéré malgré cette essentielle lueur d’espoir qui donne vie à ses héroïnes. Un très beau film, important, porté par trois actrices formidables d’intensité, et auxquelles l’étonnant Sam Worthington répond assez brillamment dans la peau d’une ordure. Mais cette petite perle n’aura pas convaincu un seul distributeur français. Sans doute car son féminisme ne s’exprime pas à travers des personnages de femmes libérées avec leur corps, et donc pas à travers de la nudité à l’écran. Sans doute car il ne s’agit pas d’un film hypocrite.

FICHE FILM
 
Synopsis

Laissées seules sans hommes et alors que la guerre de Sécession touche à sa fin, trois femmes - deux sœurs et une esclave afro-américaine - vont devoir se défendre contre l'attaque d'un groupe de soldats déserteurs de l’armée de l’Union qui se rapprochent à grands pas des états du Sud.