The Homesman (Tommy Lee Jones, 2014)

de le 18/05/2014
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Tommy Lee Jones et le festival de Cannes, c’est une histoire qui roule. Après un prix du scénario amplement mérité pour le magnifique Trois Enterrements, il est de retour en compétition avec The Homesman, adaptation du roman de Glendon Swarthout, et livre un western formidable qui sort largement des balises du genre pour devenir un produit de son temps, féministe et mélangeant allègrement les genres.

The HomesmanLa place des femmes dans le western, à quelques exceptions près du type Il était une fois dans l’ouest, n’est pas vraiment réjouissante étant donné qu’elles sont généralement reléguées au rang de femme au foyer aimante ou de prostituée plus ou moins docile. Avec The Homesman, Tommy Lee Jones tente de renverser la vapeur avec toutes ses forces, comme si son personnage si bouleversant dans Lincoln s’emparait d’une caméra. Une question de femmes donc, avec en personnage principal celui campé par une Hilary Swank absolument parfaite en femme de l’Ouest, pour un film en avance sur son temps, tellement que le refus de Paul Newman de le mettre en scène à la fin des années 60 est tout à fait logique. Tommy Lee Jones va longtemps questionner la position de la femme dans un univers qui ne semble pas taillé pour elles, auscultant cette terrible pression sociale qui pousse Mary Bee Cuddy à articuler ses gestes afin de trouver un mari, pour « entrer dans le moule » d’une époque. Elle est tout aussi courageuse, dans sa démarche et dans les faits qui suivront, que le réalisateur qui dessine ses mouvements, s’emparant du genre qui définit le cinéma américain pour mieux le repenser.

The Homesman

Là où le film est délicat, c’est dans sa volonté de ne surtout pas donner de leçon, et c’est précisément pour cela qu’il est féministe. Il joue surtout sur le fait que son existence pourrait bien être interchangeable avec celle d’un homme, brisant ainsi une barrière stupide qui n’a vraiment plus lieu d’être. Mais The Homesman n’est pas simplement un film contestataire qui cherche à remettre les pendules à l’heure en auscultant une situation du passé pour mieux éclairer une condition présente, c’est un film très riche, très délicat, qui bénéficie d’un extraordinaire scénario. La qualité d’écriture lui permet de varier les tonalités avec une aisance remarquable, de passer à une scène très grave à un propos carrément absurde en un claquement de doigts. Le décalage que parvient à créer Tommy Lee Jones passe essentiellement par son personnage de pauvre type, un déserteur qui squatte des maisons abandonnées et qui ne répond à aucune véritable morale. Tout son parcours, de sa pendaison hilarante à sa petite danse finale, dans laquelle il retrouve cette insouciance qui le définit, en fait un personnage en décalage total avec l’image de l’acteur bougon. Et cela fonctionne parfaitement, l’acteur se révélant avec un potentiel comique presque insoupçonné. Il ne correspond à aucun archétype lié au western, tout simplement car il est également extrêmement bien écrit. Tout The Homesman joue sur le décalage, c’est en cela qu’il repense complètement les codes du western, bien plus que sur le plan visuel.

The HomesmanLe film est évidemment très beau, Rodrigo Prieto ayant accompli un travail remarquable sur la lumière et Tommy Lee Jones maîtrisant parfaitement une grammaire classique qui fonctionne toujours quand elle est maniée avec talent. Sans le moindre effet parasite, The Homesman brille par son scope somptueux qui transcende des décors magnifiques et se voit ponctué de séquences d’une beauté renversante. C’est le cas de l’ensemble des intérieurs qui semblent être tirés de toiles de Vermeer, de ces cadres dont la précision et la richesse ressemblent à du John Ford, ou d’une poignée de scènes qui resteront sans doute parmi les plus belles de l’année. En particulier la scène de l’incendie dans laquelle le personnage de Tommy Lee Jones se transforme en ange exterminateur, aussi tétanisante par la froideur avec laquelle il accomplit ses actes, par l’énergie qui se dégage de la mise en scène caméra à l’épaule à cet instant, et par le décalage opéré par la sérénité de ce plan dans lequel il chevauche tranquillement avec la bâtisse en flammes à l’arrière plan. De purs moments de cinéma comme celui-ci apportent à The Homesman une classe presque hors normes dans le genre.

The Homesman

Tommy Lee Jones évite judicieusement la redite avec Trois Enterrements avec un film très différent, aussi bien dans sa forme que dans les thèmes qu’il véhicule. Il traite ses personnages avec une infinie délicatesse et une pudeur salvatrice, notamment dès qu’il s’agit de filmer la nudité de ses personnages qu’il semble aimer de tout son cœur. Il livre un western d’un nouveau genre, presque expurgé de fusillades et de cowboys héroïques, préférant s’attarder sur ses personnages, leur complexité et son récit imparable. Il y a bien quelques maladresses dans le regard du réalisateur de presque 70 ans, mais son engagement total envers une cause toujours plus moderne s’avère étonnant, et on ne peut plus louable. Il limite ainsi les scènes choc au strict nécessaire, ne faisant sortir les flingues et fusils que lorsqu’une action violente est la seule solution viable, et va tisser une sorte de récit initiatique double autour d’un duo à priori improbable. Et si les moments drôles sont légions, des instants de pure émotion, très simples, très beaux, sont également de la partie, toujours avec pudeur. Puis il se permet la scène que personne ne pouvait voir venir, un moment bouleversant qui sonne comme une rupture brutale dans le récit mais également dans l’ambiance qui régnait alors. Autour de cet évènement terrible qui redistribue presque complètement toutes les cartes et fait tout à coup s’élever The Homesman vers les cimes, le réalisateur ne cède à aucun artifice pour forcer l’émotion et garde cette sorte de froideur qui rend la chose d’autant plus impressionnante.

The HomesmanEt si Tommy Lee Jones est impressionnant dans un rôle qui tranche avec la plupart de ses compositions, le film tient logiquement sur ces femmes qui habitent le casting et le portent littéralement. Hilary Swank bien sur, mais également Grace Gummer, Miranda Otto et Sonja Richter. Des personnages qu’il va forger au fur et à mesure, éclairant leur passé via d’habiles flashbacks souvent très choquants et frontaux, mais également via leurs échanges toujours très tendres avec le personnage d’Hilary Swank. The Homesman est vraiment un film plein de surprises alors qu’il semblait si classique sur le papier, une œuvre sensible, élégante, qui ne force jamais le trait plus que de raison, qui utilise merveilleusement l’imagerie liée au western pour aller plus loin et cherche par tous les moyens à capter la nature de l’être humain, dans un exercice pas si éloigné du magnifique True Grit. D’autant plus que la magnifique bande son de Marco Beltrami participe à donner à The Homesman un souffle à la fois moderne et respectueux de tout un héritage américain.

FICHE FILM
 
Synopsis

En 1854, trois femmes ayant perdu la raison sont confiées à Mary Bee Cuddy, une pionnière forte et indépendante originaire du Nebraska.
Sur sa route vers l’Iowa, où ces femmes pourront trouver refuge, elle croise le chemin de George Briggs, un rustre vagabond qu’elle sauve d’une mort imminente. Ils décident de s'associer afin de faire face, ensemble, à la rudesse et aux dangers qui sévissent dans les vastes étendues de la Frontière.