The Crossing – part 1 (John Woo, 2014)

de le 09/08/2015
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

5 ans après la conclusion de sa fresque guerrière Red Cliff, morceau de cinéma comme on en voit rarement en Chine ou ailleurs, l’immense John Woo est de retour avec un nouveau film historique. Plus contemporain, car situé au XXème siècle, The Crossing n’en reste pas moins tout aussi spectaculaire et ambitieux. A travers divers évènement majeurs de l’histoire chinoise du début du siècle, John Woo dresse un portrait du pays à l’instant T, mais également dans ce qui constituera son héritage au XXIème siècle. C’est grand, c’est beau, et ce n’est que le début.

The Crossing part 1 1Celui qui a forgé le polar moderne, qui lui a apporté ses chorégraphies de la violence et son romantisme, deviendrait-il une sorte de David Lean chinois ? La question mérite d’être posée concernant le cas John Woo. Car depuis son retour des USA, où l’expérience fut plus ou moins heureuse, son cinéma semble touché d’un regain d’ambition assez exceptionnel. Ce n’est pas totalement nouveau, il y a toujours eu chez lui une certaine volonté de conter des fresques étalées sur des périodes temporelles assez larges. C’était le cas de son chef d’œuvre Une Balle dans la tête, équivalent chinois du Voyage au bout de l’enfer de Cimino, mais il est par la suite resté dans des récits relativement ramassés. Mais aujourd’hui, à presque 70 ans et grâce à l’appui financier colossal de la Chine, il a les moyens de ses ambitions et peut œuvrer dans un genre délaissé par Hollywood.

The Crossing part 1 2

Qui est aujourd’hui capable de prendre le pari d’une fresque dépassant les 4 heures ? Des auteurs radicaux de type Lars Von Trier (dont le Nymphomaniac reste une exception) ou des petits soldats engagés sur des franchises (Harry Potter ou Twilight), et c’est à peu près tout. Le dernier grand film hollywoodien de ce type reste Titanic, et l’héritage des Lawrence d’Arabie et autres Docteur Jivago n’est plus véritablement entretenu. Aujourd’hui, les grandes fresques ne sortent plus dans leur intégralité, sont divisées en deux voire trois films, également rabotés (voir les Seigneur des anneaux et Le Hobbit), ou pire complètement détruites via un « montage international » quand ils viennent d’une obscure contrée comme la Chine (Red Cliff, dont la durée a été divisée de moitié pour devenir Les 3 royaumes). Ce cinéma du très grand spectacle devient difficile à consommer sur grand écran, et The Crossing ne fera pas exception à la règle. Car c’est bien à cette race de films qu’appartient le dernier bijou de John Woo, dont la seconde partie vient tout juste de sortir sur les écrans chinois. L’ambition du réalisateur de The Killer s’exprime ici sans aucune limite. Qu’il s’agisse de l’ampleur et de l’amplitude temporelle du récit, de sa mise en scène ou de sa narration, de la multitude de personnages et d’enjeux dramatiques, de sa vaste évocation des mécaniques politiques à l’œuvre, The Crossing est un film d’une richesse remarquable. Et il est déjà possible d’en arriver à ce constat sans avoir encore vu la moindre image du naufrage, réservé à la seconde partie, et qui devrait encore accentuer le caractère hautement spectaculaire de la chose.

The Crossing part 1 3The Crossing – part. 1 représente une habile mise en place, faste et prenant son temps. A une époque où de trop nombreux cinéastes confondent vitesse et précipitation, ce film propose quelque chose de salvateur. L’artificier John Woo prouve une nouvelle fois l’aisance avec laquelle il est capable de raconter une histoire, aussi imposante soit-elle. Notamment car il a l’intelligence de se concentrer sur des histoires simples. L’ensemble est imposant, de par sa nature de grand mélodrame historique, mais les divers récits internes qui forment le fil narratif global de The Crossing – part 1 sont d’une simplicité totale. Concrètement, pour cette première partie, John Woo se concentre sur des personnages à construire, des histoires d’amour tragiques à illustrer, et un grand film de guerre, presque un film à l’intérieur du film.

The Crossing part 1 4

C’est d’ailleurs à travers le personnage le plus « wooien » de la distribution qu’il s’exprime le mieux. Le réalisateur trouve avec Huang Xiao-Ming son nouveau Chow Yun-fat, un acteur capable de porter une immense palette d’émotions, un personnage à l’héroïsme romantique. A travers le personnage de Lei Yifang, héros de guerre qui a probablement droit au plus de temps de présence à l’écran, il peut aborder à la fois le sujet de la guerre, ou des guerres, ainsi que la romance pure. Shakespearien en diable, le personnage porte sur lui la quasi intégralité de cette première partie, dans la mesure où il cristallise à la fois l’héroïsme triomphant, l’amour passionné et électrisant, et l’honneur et la fraternité sur le champ de bataille. C’est à travers lui que s’écrit le discours sur l’absurdité d’un pays où les frères d’hier (dans leur combat contre le Japon) sont les ennemis d’aujourd’hui (la guerre civile entre le Kuomintang et le Parti Communiste). John Woo évite par ailleurs toute approche ouvertement politique, même si on retrouve quelques traces de ce qui ressemble fortement à des éléments de propagande. Ce qui l’intéresse reste avant tout les destins extraordinaires d’hommes et de femmes qui vont voir leurs histoires d’amour mises à mal par quelque chose de plus puissant, le mouvement de tout un pays rongé par un conflit. Il s’appuie pour cela sur des archétypes immédiatement identifiables, ce qui rend leurs relations d’autant plus compréhensives. En se focalisant ainsi sur des éléments annexes à la grande histoire qui se déroule en arrière-plan, il fait un pari risqué dans la mesure où il vaut mieux être familier de cette période de l’histoire chinoise pour saisir la totalité les enjeux.

The Crossing part 1 6Cela lui permet d’éviter l’académisme du film historique avec nombre de cartons explicatifs et la profusion de dates à l’écran. Il peut ainsi se focaliser sur les destins bouleversants des personnages interprétés par Zhang Ziyi et Takeshi Kaneshiro, au cœur de tragédies amoureuses autour de l’absence de l’être aimé. Avec le personnage de Huang Xiao-Ming, il se penche sur le choix entre le devoir envers son pays et une vie amoureuse paisible. Les histoires d’amour qui font The Crossing sont tellement impossibles qu’on les croirait sorties d’un film de Wong Kar-wai. Pour tout cet aspect, on est clairement face à du pur mélodrame, parfois bouleversant, parfois moins, mais qui ne tombe jamais dans une forme de cynisme déplacé. John Woo reste un auteur très premier degré, et c’est ce qui fait l’authenticité de son cinéma.

The Crossing part 1 5

L’autre aspect particulièrement important de The Crossing – part 1 est sa nature profonde de film de guerre. Un genre que John Woo adore et maîtrise parfaitement. Une maîtrise qui s’exprime ici de façon dévastatrice, avec des choix de lumière radicaux, un sens de l’ampleur qui impressionne souvent, et ce recours à des séquences ultra spectaculaires. Le réalisateur ne recherche pas nécessairement une forme de réalisme mais cherche avant tout à impressionner afin d’illustrer à quel point la guerre est faite de bruit et de fureur. Ainsi, il ne lésine pas sur les explosions, sur les corps qui volent ou sur les mouvements de foule. Il capte avec effroi l’horreur d’un conflit qui s’enlise, trouve des moments touchants comme lors du repas entre ennemis, et va chercher la pureté de l’acte héroïque, qu’il est capable de filmer comme personne. Il ne porte aucun regard de juge sur les actions de ses personnages, tout en leur apportant des motivations fortes, qu’elles soient idéologiques ou vitales. La guerre, qui par essence sépare les gens qui s’aiment, reste un terrain d’exploration fascinant pour illustrer des grandes romances. John Woo le fait parfaitement, avec cette mise en scène du mouvement qui impressionne toujours autant (la séquence la plus impressionnante restera une simple scène de danse), avec un certain sens de la démesure dans le faste à l’écran (le budget colossal se voit à l’image). Mais aussi magnifique soit le film, The Crossing – part 1 n’est finalement qu’une très longue présentation et mise en place avant le spectacle promis. En l’état, c’est déjà quelque chose d’immense même si on reste loin de la perfection de Red Cliff. Il faudra attendre la seconde partie pour se prononcer définitivement.