The Assassin (Hou Hsiao-Hsien, 2015)

de le 25/05/2015
 
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Attendu depuis des années, avec un tournage étalé sur cinq ans, The Assassin marque le retour de Hou Hsiao-Hsien après 8 ans d’absence. Un retour attendu, redouté, le film étant plus ou moins annoncé comme un wu xia pian, terme qui peut prêter à confusion tant il induit une profusion de combats au sabre. Au final, il s’agit plus d’un film de Hou Hsiao-Hsien que d’un film appartenant à tel ou tel genre. A savoir une œuvre d’esthète, d’une beauté tout simplement époustouflante, mais qui souffre malheureusement d’une construction hasardeuse et confuse. Avec un passage supplémentaire au montage, ce très beau film pourrait se transformer en chef d’œuvre.

The Assassin 1Les cinéphiles l’attendaient depuis longtemps. Ceux qui avaient été émerveillés par le sublime Millennium Mambo ou par Three Times, ceux qui s’étaient laissés porter par le lancinant Les Fleurs de Shanghaï, « l’autre » film en costumes du taïwanais, ceux qui guettent le moindre wu xia pian sortant un peu de l’ordinaire, et tant d’autres. Et comme cela est souvent le cas avec des films trop attendus, la première impression une fois passées les parfois très longues 1h45 de The Assassin est celle d’une profonde déception. Évidemment, quand Hou Hsiao-Hsien annonce qu’il va réaliser un wu xia pian, s’imaginer qu’il livrerait quelque chose dans la veine de Tsui Hark tient de l’hérésie, ou de la méconnaissance totale des travaux du cinéaste. Il n’évolue pas non plus dans le sillon de Zhang Yimou et de ses wu xia pian « L’oréal ». Non, le taïwanais tente une approche assez neuve vis-à-vis du genre, tout en cherchant à revenir à l’essentiel. Et c’est en partie très réussi. En partie seulement.

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Pour exprimer ce véritable retour aux sources littéraires du genre, Hou Hsiao-Hsien adapte à sa façon une nouvelle datant de la dynastie Tang. Une nouvelle centrée sur un personnage de femme d’action (« nuxia ») qui représente sans doute la véritable origine de tous ces personnages féminins très forts qui habitent la culture populaire chinoise, et évidemment le cinéma. Avec The Assassin, Hou Hsiao-Hsien remonte même à l’origine précédant certains films de King Hu, comme A Touch of Zen. C’est dire à quel point le projet est quelque part titanesque, même s’il ne représente qu’un budget de 15 millions de dollars. Le travail de recherches et de reconstitution est tout bonnement colossal, à tel point que pendant 1h45 le dépaysement est total. Aucun décor, aucun costume (et visiblement aucun élément de langage, Hou Hsiao-Hsien ayant poussé l’authenticité jusque dans l’utilisation d’une langue ancienne), ne sent le fake. C’est la Chine de la dynastie Tang qui s’éveille à nouveau par la magie de cette reconstitution, soit un étonnant voyage dans le temps de près de 14 siècles. Aucun doute là-dessus, The Assassin s’impose en quelques plans comme le wu xia pian le plus authentique jamais vu, Hou Hsiao-Hsien  étant à la recherche du réel dans le romanesque.

The Assassin 3Le plus authentique et sans doute un des plus beaux. Car le souci du détail émanant de la direction artistique se retrouve à égale mesure dans la mise en scène. Même si le terme se résume ici essentiellement à la composition de ses cadres, tant le film se montre avare en mouvements. On se situe là à l’extrême opposé du cinéma de Tsui Hark par exemple. Car si les deux sont de véritables esthètes, l’un cherche l’énergie et le sens là où l’autre est en quête d’une forme de pureté et de minimalisme. En quelque sorte, The Assassin devient le troisième neo-wu xia pian après The Blade et Les Cendres du temps, en espérant qu’il ne faille pas, à l’image de ce dernier, attendre 15 ans avant de le redécouvrir dans un montage cohérent.

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Car c’est là que réside l’énorme problème de The Assassin. Cette œuvre potentiellement essentielle dans l’histoire du genre, ce film ayant nécessité tant d’années de travail, ne montre qu’une infime partie de son potentiel à cause d’une narration à la ramasse. Entre des personnages qui entrent et sortent du récit à loisir, sans véritable justification, des séquences qui semblent n’être là que pour proposer de magnifiques plans, des enjeux parfois forts dévoilés bien après les scènes dans lesquels ils étaient pourtant essentiels, The Assassin peine sérieusement à impliquer le spectateur. C’est d’autant plus dommage que l’univers dépeint est tout simplement sublime, d’une richesse assez folle. Sauf qu’en créant une confusion narrative au sein d’un récit à priori très simple, Hou Hsiao-Hsien fait une erreur considérable. Il devient ainsi difficile, si ce n’est impossible, de se sentir concerné par ce cruel retour aux sources pour le personnage principal, par la romance complexe, ou par les diverses intrigues de couloir dans les coulisses du pouvoir. Cette confusion crée une distance bien trop importante. Ceci dit, une reconstruction du récit via un nouveau montage règlerait le problème, et The Assassin pourrait se transformer en très grand film.

The Assassin 5Car en l’état, il s’agit tout simplement d’un très beau film, dont les magnifiques tableaux manquent cruellement de matière. Véritable démonstration d’art pictural, chaque plan est d’une beauté stupéfiante. Le choix d’un format 1.85 s’avère tout à fait logique dans cette démarche de retour à l’essence du genre, tout comme le choix d’un prologue dans un magnifique noir et blanc. Hou Hsiao-Hsien et le directeur de la photographie (qui renoue avec ces plans utilisant un objet ou une matière au premier plan, comme il l’avait fait chez Wong Kar-wai) ont accompli un travail remarquable. Un véritable travail d’esthète qui fait de The Assassin un des plus beaux wu xia pian jamais réalisés, porté par un duo formidable formé par Shu Qi et Chang Chen, dans des compositions tout en retenue. Une approche radicale qui se retrouve également dans la gestion des rares scènes de combat, expédiées en quelques secondes façon chanbara, entre brutalité de l’instant et utilisation de la distance ou du hors champ. De vraies propositions de cinéma pour repenser un genre devenu très balisé, une succession d’images belles à en pleurer, et une narration qui vient presque tout gâcher. Hou Hsiao-Hsien passe à deux doigts du chef d’œuvre. Mais qui sait, peut-être qu’un jour The Assassin « redux » ou « recut », une magnifique fresque de 2h30, verra le jour…

FICHE FILM
 
Synopsis

Chine, IX siècle.
Nie Yinniang revient dans sa famille après de longues années d’exil. Son éducation a été confiée à une nonne qui l’a initiée dans le plus grand secret aux arts martiaux. Véritable justicière, sa mission est d’éliminer les tyrans. A son retour, sa mère lui remet un morceau de jade, symbole du maintien de la paix entre la cour impériale et la province de Weibo, mais aussi de son mariage avorté avec son cousin Tian Ji’an.
Fragilisé par les rebellions, l’Empereur a tenté de reprendre le contrôle en s’organisant en régions militaires, mais les gouverneurs essayent désormais de les soustraire à son autorité. Devenu gouverneur de la province de Weibo, Tian Ji’an décide de le défier ouvertement. Alors que Nie Yinniang a pour mission de tuer son cousin, elle lui révèle son identité en lui abandonnant le morceau jade.
Elle va devoir choisir : sacrifier l’homme qu’elle aime ou rompre pour toujours avec « l’ordre des Assassins ».