Sweet Home (Kiyoshi Kurosawa, 1989)

de le 05/11/2016
 
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Aujourd’hui retour sur l’un des premiers films méconnus de Kiyoshi Kurosawa. Sorti en 1989, Sweet Home permit au réalisateur de Cure et Kaïro de poser les bases d’une filmographie dédiée en partie au yûrei eiga. Une œuvre dont la gestation singulière dans l’industrie du cinéma japonais de l’époque est pour beaucoup dans le résultat final.

sweet-home-1Durant la seconde moitié des années 80 Kiyoshi Kurosawa délaisse la réalisation pour enseigner le cinéma à la Film School of Tokyo suite aux problèmes rencontrés avec la Nikkatsu sur ses deux premiers longs métrages, Kandagawa Wars et The Exactement of the Do Re Mi Fa Girl. Cependant le cinéaste se voit contacté par son ami Jûzô Itami, qu’il a dirigé sur son précédent long métrage, pour un projet de film d’horreur qu’il souhaite produire et interpréter. Né le 15 mai 1933 à Kyoto, Itami, beau frère de l’écrivain Kenzaburô Ôé, est une personnalité importante du cinéma japonais. Après une carrière d’acteur lui ayant permis de tourner sous la direction de cinéastes aussi divers que Kon Ichikawa, Nagisa Ôshima, Kaneto Shindô et Nicholas Ray, Itami se tourne vers la réalisation en 1984 avec The Funeral qui inaugure une œuvre placée sous le signe de la comédie satirique. Son deuxième long métrage, Tampopo, connaitra le succès dans de deux nombreux festivals internationaux. Après avoir terminé le scénario de Sweet Home, Kurosawa se retrouve à travailler avec plusieurs collaborateurs d’Itami. Le chef opérateur Yonezô Maeda et le monteur Akira Suzuki. Il en est de même pour la distribution. Nobuko Miyamoto, la femme d’Itami, hérite du rôle principal, tandis que Fukumi Kuroda et Tsutomu Yamazaki déjà présents sur Tampopo rejoignent la distribution aux côtés de Shingo Yamashiro (Baby Cart: Le territoire des démons) et la chanteuse Nokko. La production contacte également Dick Smith le légendaire maquilleur américain de L’exorciste et du Parrain oscarisé pour son travail sur Amadeus, afin de s’occuper des effets spéciaux aux côtés de Etsuko Egawa (S.O.S. fantômes) et du débutant Kazuhiro Tsuji (L’étrange histoire de Benjamin Button). Tandis que Masaya Matsuura, futur grand nom de la musique vidéo ludique, notamment sur PaRappa the Rapper, se charge de la bande originale.

sweet-home-4Le tournage sera source de conflit entre Kurosawa et Itami au point que le cinéaste tentera sans succès de retirer son nom du montage final estimant qu’il n’entretient que peu de rapport avec sa vision. Narrant les péripéties d’une équipe de tournage dans un manoir autrefois tenu par un peintre qui se révélera être hantée, le troisième film de Kiyoshi Kurosawa suit un schéma narratif basique propre à bon nombres de longs métrages sur les maison hantées. L’originalité de Sweet Home n’est pas son histoire mais le traitement de cette dernière par Kurosawa. Grand admirateur de cinéma fantastique depuis son enfance, le réalisateur profite de son nouveau long métrage pour tirer une intrigue qui cite ouvertement deux classiques. La maison du diable de Robert Wise auquel il emprunte l’idée d’un groupe d’enquêteurs dans un manoir gigantesque et Poltergeist de Tobe Hooper et Steven Spielberg à qui il reprend l’idée du sauvetage de la fille des protagonistes dans les limbes. Le cinéaste allant jusqu’à citer explicitement quelques plans issus des deux longs métrages. Malgré ces citations visibles, Kurosawa parvient à insuffler à ses références une approche plus personnelle à travers la caractérisation des personnages principaux. En l’occurrence une équipe de tournage issue du monde du cinéma que le cinéaste présente sous un angle humoristique à travers l’exagération du glamour d’Asuka (Fukumi Kuroda), certains costumes et situations qui évoque une équipe issu de l’âge d’or du cinéma hollywoodien. Un humour omniprésent qui témoigne probablement de l’imposante pâte d’Itami sur le projet et qui incarne ici un second rôle.

sweet-home-2Le long métrage baigne dans une ambiance de contes de fées qui n’est pas sans rappeler par son artificialité visuelle, son humour et les menaces surnaturelles, House de Nobuhiko Ôbayashi. À contrario du chef d’œuvre de 1977, le film de Kurosawa opte pour une approche moins hyperbolique et aboutie que son illustre modèle. Cependant le cinéaste utilise les mises à mort et le sauvetage d’Emi Hoshino (Nokko) pour faire preuve d’inventivité narrative et visuelle. À travers une idée en apparence naïve et enfantine, une ombre tueuse, Kurosawa parvient à provoquer l’horreur en revitalisant une approche de la peur héritée de Jacques Tourneur par l’intermédiaire d’un découpage astucieux faisant la part belle à la contre plongée et aux travelling latéraux vecteurs de suspense. La future victime devant éviter d’être rattrapée par l’ombre au risque de finir brûlée. Si l’on du mal à retrouver l’ambiance épurée et relativement suggestive qui fera la marque de Kurosawa, l’utilisation régulière de plans fixes laissant venir les différentes attaques de l’arrière à l’avant plan, ainsi que les déambulations des personnages dans des décors déserts filmés en courte focale ne sont pas sans préfigurer l’approche stylistique qui rendra célèbre le cinéaste de Kaïro quelques années plus tard. Ces différents éléments ainsi que le soin apporté à la direction artistique permettent à Sweet Home de sortir quelque peu du tout venant de l’époque.

sweet-home-3L’autre point fort du long métrage réside dans son traitement de l’amour filial en faisant de Akiko Hayakawa (Nobuko Miyamoto) la seule personne capable de sauver sa belle fille. Si la manière dont Kurosawa amène la situation est on ne peut plus classique dans le genre, le fait de recentrer le dernier acte de son récit sur un duo de femmes confrontées à une horreur maternelle donne une profondeur supplémentaire au récit qui annonce d’autres futures thématiques du réalisateur. Le climax faisant la part belle à une spectaculaire création de Dick Smith encore aujourd’hui très impressionnante, véritable déclaration d’amour du maquilleur américain aux esprits peuplant les contes de l’archipel nippon. Bien qu’il soit difficile d’y voir clairement une œuvre de Kurosawa et que l’ensemble bien qu’inventif et attachant demeure plus ordinaire que bon nombres de classiques du fantastique japonais, Sweet Home n’en demeure pas moins, par certains aspects, un brouillon de l’œuvre future du réalisateur de Vers l’autre rive. Sorti en salles le 21 janvier 1989 au Japon, Sweet Home fut le dernier film auquel participa Itami en tant qu’acteur. Dick Smith donna de nombreux cours de maquillages dans les années 90 au Japon. Le film eut droit à une déclinaison vidéoludique développé par Capcom sur Nes dont s’inspira Shinji Mikami pour la création du 1er Resident Evil sur Playstation. Le créateur reprit quasiment à l’identique le plan final du film de Kurosawa pour le climax de son propre jeu. C’est justement cette influence dans le domaine du jeu vidéo qui permit au long métrage de ne pas tomber totalement dans l’oubli. À l’exception d’une VHS japonaise, Sweet Home n’a jamais était édité en dehors de son pays dans aucune édition DVD si ce n’est piratée. Une erreur qu’il serait bon de réparer à l’égard de ce très sympathique long métrage.

Sweet HomeTroisième film de Kiyoshi Kurosawa, Sweet Home est sur certains aspects le 1er long métrage à contenir les futures obsessions du cinéaste à l’égard du yûrei eiga. Une petite réussite, certes tributaire de son époque et de son producteur, mais néanmoins attachante et par moment inspirée. Une curiosité qui mériterait largement d’être remise sur le devant de la scène, tant elle constitue une porte d’entrée atypique pour les fans du cinéaste et les novices.

FICHE FILM
 
Synopsis

Une équipe de télévision se rend dans la maison où a vécu le célèbre peintre mort Ichiro Mamiya. Ils seront attaqués par le fantôme de sa femme...