Sully (Clint Eastwood, 2016)

de le 24/11/2016
 
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A 86 ans, Clint Eastwood signe son 35ème long-métrage en tant que réalisateur. Une carrière déjà légendaire qui le mène, en 2016, à un gentil petit biopic d’un héros américain ? Artiste complexe, dont l’œuvre ne peut se limiter à une vision binaire, Eastwood utilise ce fait divers extraordinaire pour analyser son Amérique et en livrer un portrait détonnant, car profondément positif.

sully-1Hollywood est devenu un terrain morose. La fabrique à rêves s’est enrayée. Il est aujourd’hui presque plus difficile de trouver un film, et peu importe qu’il soit bon ou mauvais, dont le propos ne soit pas dépressif qu’un film réellement original. Ce qui tient déjà de l’impossible, ou presque, dans la politique des studios. Et il faut que ce soit Clint Eastwood, 86 ans, fier d’une carrière faite essentiellement de drames très lourds, qui vienne mettre un peu d’optimisme dans tout ce marasme. Mais pas un optimisme béat. Un optimisme salvateur qui vient conclure une œuvre hantée de démons.

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Le défi était de taille. Comment raconter l’histoire d’un fait divers extraordinaire mais connu de tous, jusque dans son heureuse conclusion ? Comment apporter de la texture à un véritable héros moderne mais assez lisse ? Comment y trouver du cinéma ? La recette semble à l’écran tellement facile, grâce à la rencontre entre ces deux talents extraordinaires que sont Clint Eastwood et Tom Hanks. Une première, mais qui tient de l’évidence. Tout le film tient de l’évidence, à tel point qu’il ressemble à un « petit » Eastwood, exécuté sans grand effort. Pourtant, derrière l’évidence d’apparat, Sully cache un film bien plus complexe, bien plus profond. Et de ce fait divers qui aurait pu donner naissance à une œuvre héroïque mais oubliable se dégage en filigrane le portrait d’une Amérique meurtrie. Mais une Amérique qui combat, qui avance. Pour se faire, Clint Eastwood va déconstruire son récit, grâce au scénario redoutable de Todd Komarnicki, qui n’avait pas vraiment brillé jusqu’ici. Il va non pas se focaliser sur l’acte en lui-même, même s’il lui réserve quelques séquences prouvant à nouveau à quel point il maîtrise les moments extrêmement spectaculaires. Mais il va préférer s’intéresser aux heures qui vont suivre et à l’état mental du héros.

sully-3Les quelques minutes de l’évènement vont ainsi se transformer en quelque chose de déstabilisant. Une succession de conversations au téléphone entre un homme dont les certitudes vacillent et son épouse mise à distance. Des faces-à-faces avec des institutions cherchant à transformer cet acte héroïque en une erreur. Des instants de complicité et de doute entre les deux protagonistes principaux. Et des cauchemars. Beaucoup de cauchemars, qui déstabilisent le mental du héros. Ce sont les cauchemars de l’Amérique qui n’a pas complètement pansé ses blessures du 11 septembre. Clint Eastwood fait judicieusement le choix de rendre ces séquences cauchemardesques d’un avion s’écrasant au milieu des immeubles bien plus impressionnantes que l’amerrissage sur la rivière Hudson. La crainte de ce qui aurait pu arriver écrase ce qui est réellement arrivé. Et le rouleau-compresseur administratif cherchant à détruire ce héros écrase le regard admiratif de l’Amérique.

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Derrière cette démonstration, Clint Eastwood cherche à mettre en lumière à quel point sa nation ne sait plus quels sont ses points de repère. Faut-il se fier à une démonstration mécanique, mathématique ? Ou doit-on faire confiance au « facteur humain » ? Doit-on prêter plus d’attention aux informations désincarnées de médias déshumanisés ou se fier à son instinct d’être humain conscient ? Peut-on se permettre de juger un tel acte sans l’avoir vécu ? Les réponses qu’apporte Sully à ces questions sont imparables car elles laissent toute la place nécessaire aux faits et à l’humain. L’optimisme finit par triompher car il s’appuie sur de saines valeurs. Les héros doivent être célébrés. Chercher à les faire tomber de leur piédestal remet en cause les fondations même d’une nation et d’un peuple. Le propos de Sully est celui du rassemblement dans un monde cherchant toujours plus de division. En cela il fait un bien fou, au même titre que quand il rappelle l’importance de l’humain face à la machine. Le gros tour de force de ce film tient dans sa faculté à prendre à revers les différents genre qu’il aborde (film catastrophe, film de procès…) pour en tirer quelque chose de fondamentalement positif. Pour Clint Eastwood, malgré tout, l’être humain reste profondément bon.

sully-5L’autre tour de force est technique. Clint Eastwood a entièrement tourné son Sully avec des caméra IMAX. Une première pour le réalisateur qui prend à contre-pied l’utilisation habituelle de ce type de format. En effet, il utilise ce format plus qu’imposant, plutôt consacré à capter l’immensité d’espaces extérieurs, pour filmer des intérieurs et des plans logiquement serrés sur des personnages. L’ampleur de l’IMAX n’est pas pour Clint Eastwood un gadget cherchant le « Wow ! » chez le spectateur. Le réalisateur a le spectaculaire modeste qui s’exprime dans les visages de Tom Hanks, absolument impérial dans ce rôle, ou d’Aaron Eckhart. C’est dans l’héroïsme humble de ses personnages que se joue le spectacle Sully, et ces héros méritaient un format si majestueux pour leur rendre justice.

FICHE FILM
 
Synopsis

Le 15 janvier 2009, l'incroyable se produit : un avion qui vient de subir une terrible avarie réussit à se poser sans encombre sur les eaux glacées du fleuve Hudson, au large de Manhattan. Bilan : les 155 passagers ont la vie sauve ! Un exploit hors du commun accompli par le commandant "Sully" Sullenberger (Tom Hanks) et bientôt relayé par les médias et l'opinion publique. Partout dans le pays, la presse s'empare du "miracle sur l'Hudson". Et pourtant, alors même que le pilote est salué comme un héros, une enquête est diligentée qui menace sa réputation et sa carrière…