Steve Jobs (Danny Boyle, 2015)

de le 20/02/2016
 
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Avec à l’écriture l’homme qui a réussi à rendre Mark Zuckerberg passionnant, ce Steve Jobs, portrait d’un génie déjà fascinant, partait sur les bons rails. Et sans grande surprise, mais de façon souvent éclatante, ce biopic qui n’en est pas tout à fait un pulvérise les conventions pour mieux capter l’essence d’un homme, mais avant tout d’une époque. Il souffle sur Steve Jobs et sur le cinéma de Danny Boyle un vent de révolution parfois inattendu, de quoi bâtir un film solide même s’il lui manque quelque chose de fondamental.

Steve JobsDanny Boyle, réalisateur sympathique d’un chef d’œuvre générationnel, Trainspotting, de quelques films qui auraient pu être grands s’ils ne s’essoufflaient pas en cours de route (La Plage, 28 jours plus tard, Sunshine…) et de quelques autres allant de la supercherie au potentiellement culte, ne manque pas de courage. Car avec Steve Jobs, il ne signe pas simplement le biopic du regretté architecte du succès d’Apple. Ce réalisateur et homme de théâtre, qui prend habituellement son temps pour monter ses projets, ces derniers bénéficiant ainsi de sa patte, a accepté de reprendre un peu en catastrophe le projet destiné à un autre. Car ce Steve Jobs signé Aaron Sorkin était à l’origine un projet pour David Fincher, avec Christian Bale en lead. Et c’est bien le plus ennuyeux dans le résultat final, ce qui ne gâche en rien le fait que le film s’avère passionnant.

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Le problème majeur de Steve Jobs est que Danny Boyle n’a pas réussi à s’imposer face au script d’Aaron Sorkin, et qu’il le subit plus qu’il ne le transcende. A tel point qu’en dehors de quelques effets de style, souvent discrets et généralement bien sentis, la patte du réalisateur semble absente. Sérieux mais morne en termes de mise en scène, le film aurait pu être immense mais se contente de livrer une partition appliquée. Simplement de quoi habiller ce script qui, pour sa part, s’avère à nouveau hors du commun. Steve Jobs prend la forme d’une pièce de théâtre en trois actes. Trois moments essentiels choisis scrupuleusement pour échapper aux normes du biopic. Trois séquences qui vont se concentrer sur les coulisses et enfermer tous les personnages dans des intérieurs, à l’exception d’une seule séquence libératoire et extrêmement bienvenue dans le dernier acte qui voit enfin la lumière du soleil. Sorkin fait également le choix d’articuler son récit autour d’un axe bien précis : la paternité de Jobs et la relation avec une fille qu’il ne souhaitait tout d’abord pas reconnaître. C’est ici qu’entre la fiction pour donner plus de poids et d’universalité au réel. Pour quiconque s’intéresse à la vie de Steve Jobs, la biographie signée Walter Isaacson est incontournable. Le film s’en échappe pour mieux capter un certain air du temps.

Steve JobsDerrière les trajectoires croisées d’Apple et de Jobs, à travers les lancements du Macintosh, du NeXT et de l’iMac, c’est le portrait d’un monde en mouvement perpétuel. Il est fascinant de voir à quel point l’auteur a réussi à capter non pas l’essence du personnage, qu’il se permet de remodeler à sa guise, mais celle des décideurs qui font tourner le monde. Derrière ces incessantes joutes verbales, chaque échange entre personnages ressemblant à un véritable combat de boxe, on assiste à la création, par les coulisses, du consommateur du XXIème siècle. Steve Jobs, c’est un Dr. Frankenstein à l’échelle planétaire. Culture du design épuré, de la facilité de prise en main, du tout en un, de l’inutile nécessaire… Steve Jobs n’est pas tant le portrait de l’homme Steve Jobs, mais de ce personnage à la fois génial et insupportable qui a réussi à changer la face du monde. Chacun jugera si cela est pour le meilleur ou le pire.

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Par la rythmique et l’intelligence de ses dialogues, mais également par la finesse du trait permettant de caractériser des personnages intensément complexes, Aaron Sorkin réussit un nouveau petit miracle. La narration est fluide, les trois actes délimités de façon tout à fait logique, et chaque personnage a le temps et l’espace pour exister. Steve Jobs s’avère par ailleurs bien plus intéressant dans ce qu’il dit de notre monde contemporain à travers ces différents portraits que pour les portraits eux-mêmes. Il s’agit de prendre le pouls de l’humanité à trois instants bien précis, en observant les coulisses de ce qui provoquera sa logique accélération. En ce qui concerne Jobs lui-même, Sorkin fait le choix judicieux d’axer sa démonstration autour du concept de paternité. S’affrontent ainsi la paternité d’une légende mondiale et universelle, et celle bien plus intime venant directement de sa chair. Danny Boyle capte pour sa part parfaitement cette lutte symbolique mais toujours en restant en retrait, sans affirmer son identité de metteur en scène de cinéma et préférant celle de metteur en scène de théâtre déterminé à mettre en lumière l’œuvre de l’auteur. Un peu comme si le plus beau des textes était mis en scène sans véritable personnalité et donc sans grande envergure.

Steve JobsReste que ce scénario assure le job, tandis que Danny Boyle donne tout ce qu’il a pour merveilleusement diriger des acteurs en très grande forme. Michael Fassbender assure dans une partition tout en justesse sans chercher à faire dans le mimétisme. Seth Rogen se montre plutôt impressionnant en génie compatissant. Mais c’est Kate Winslet qui vole la vedette à l’ensemble du cast à chaque apparition, autant par la complexité de son personnage, le seul capable de tenir tête à Steve Jobs, que par l’énergie qu’elle lui insuffle. On regrettera forcément ce qu’aurait donné ce script magique mis en scène par le génie de Fincher mais Danny Boyle s’en sort bien, même s’il semble n’avoir pas pu s’emparer du matériau d’origine pour en faire un film lui ressemblant véritablement.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans les coulisses, quelques instants avant le lancement de trois produits emblématiques ayant ponctué la carrière de Steve Jobs, du Macintosh en 1984 à l’iMac en 1998, le film nous entraîne dans les rouages de la révolution numérique pour dresser un portrait intime de l’homme de génie qui y a tenu une place centrale.