Spider-Man 2 (Sam Raimi, 2004)

de le 30/03/2014
 
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Avec Spider-Man, Sam Raimi signait une entrée en matière magistrale, mettant à profit son énergie novatrice et expérimentale afin d’établir une nouvelle grammaire cinématographique. Mais il ne s’agissait que d’une mise en bouche avant le plat de résistance, Spider-Man 2, qui 10 ans plus tard reste sans doute ce que le cinéma de super-héros a produit de plus abouti et de plus dense. Opératique, flamboyant, virevoltant, tragique et hyper-symbolique, Spider-Man 2 est un petit chef d’œuvre en son genre dont un certain nombre de réalisateurs feraient bien de s’inspirer.

Spider-Man 2 1Avec le deuxième acte de cette immense trilogie, pour l’instant la plus colossale de tout l’univers des films de super héros, Sam Raimi a la possibilité de déployer quelque chose de titanesque prenant racine dans les bases plus que saines de son premier opus. Spider-Man 2 étendra l’approche initiale en l’hypertrophiant considérablement, mais impressionne par sa logique naturelle pour bâtir une mythologie parfaitement cohérente. En effet, Sam Raimi ne perd jamais de vue son projet de construire une trilogie articulée autour des jalons essentiels de l’expérience humaine : enfance, adolescence, âge adulte. Il n’est pas interdit de penser que s’il avait pu réaliser un quatrième film comme il le prévoyait, il aurait abordé de façon symbolique une forme de sagesse liée au troisième âge. Spider-Man 2 est donc le film de l’adolescence, qui n’est autre que l’âge des choix menant vers une trajectoire d’existence.

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Dès les premières secondes, avec le visage de Mary Jane qui passe d’une illusion de réel à une impression sur une affiche géante, et le monologue de Peter sur l’impossibilité de cette relation amoureuse, Sam Raimi repose à plat l’ensemble des enjeux de sa trilogie. Elle est et restera articulée autour des sentiments de Peter Parker et non autour de ses actes spectaculaires dans le costume de Spider-Man. Il prend ainsi, d’une certaine façon, à contrepied quelques attentes du public suite aux derniers séquences de voltige du premier film. Elles annonçaient un film de super héros au sens exclusivement spectaculaire, à savoir des actes super-héroïques. Ce serait se méprendre sur les véritables intentions de Spider-Man qui, à la manière de la bande dessinée classique, confrontait surtout un jeune garçon doté de pouvoirs extraordinaires à l’évolution du monde qui l’entourait et à la prise de conscience de ses responsabilités (en tant que héros, mais également en tant qu’homme en devenir). Spider-Man 2 reprend donc l’histoire deux années après la conclusion dramatique du premier film et va encore creuser la psyché complexe de Peter qui va peu à peu suivre le chemin vers le monde des adultes mais également se forger une image de super-héros du peuple. Sam Raimi a très bien saisi qu’à l’image de nombre de « nerds » rejetés par la jeunesse cool et/ou inconsistante qui les entoure, Peter Parker n’a d’autre objectif que d’être aimé. De Mary Jane en premier lieu, mais également de sa tante, avec qui la relation suite à la mort de l’oncle Ben prend une vraie ampleur tragique. Plus globalement, le fait de porter le costume lui permet d’être aimé du peuple. Ce besoin vital d’affection éclate littéralement dans les séquences qui mettent en scène J. Jonah Jameson et son amour vache pour Spider-Man, véritable crève-cœur pour Peter.

Spider-Man 2 3A travers cette approche mettant l’humain en avant, Sam Raimi ne livre non pas seulement un film – et une trilogie – qui domine de la tête et des épaules l’ensemble des adaptations de comics au cinéma, mais avant tout une trilogie qui capte au plus juste la tempête mentale située dans le crâne d’un adolescent. Cela fait de la trilogie une des œuvres les plus complètes sur la jeunesse et le passage à l’âge adulte, le tout maquillé en une grosse machine hollywoodienne faite de fureur et de folie. Les héros en collant ne sont jamais aussi passionnant que quand ils font écho au monde réel, qu’ils captent avec lucidité le monde qui nous entoure. Cela fonctionne car Sam Raimi est l’antithèse du réalisateur cynique qui observerait de haut son sujet et n’aurait aucun scrupule à le tourner en ridicule. Spider-Man 2 est un film manifestant une immense affection pour le personnage, et c’est toute la différence avec ce que produit Marvel Studios aujourd’hui, Avengers en tête.

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Et cela ne passe pas par une approche intellectuelle, malgré toute l’intelligence du film, mais simplement par une déférence totale à ce que le super-héros représente et par une confiance absolue en la réception du public. Ne pas prendre le spectateur pour un demeuré signifie lui proposer à la fois un spectacle total, et sur ce point Spider-Man 2 reste une référence, mais également un blockbuster s’appuyant plus sur des personnages et une intrigue solides que sur une surenchère de séquences explosives, qui ne peuvent constituer une fin en soi, auquel cas elles ne servent que de cache-misère. De la même façon, le recours à l’humour – très présent dans l’univers de Spider-Man – n’est pas là pour créer du gag immédiat et inutile, mais s’inscrit dans le parcours d’un personnage fondamentalement en décalage avec la société qui l’entoure. Et ce qu’il porte son costume ou non. D’ailleurs, les séquences les plus « cartoon » du film, qui font souvent écho à celles du premier, possèdent cet arrière-goût tragique lié au fait que le personnage est en plein doute concernant son identité et la place qu’il doit occuper dans cet univers. C’est drôle de le voir chuter, mais c’est également un peu triste, et ces nuances participent à construire un vrai personnage et non un simple produit. Spider-Man 2 assimile un autre aspect essentiellement tragique du personnage de Spider-Man, à savoir le manque d’une structure familiale et donc de modèle « classique ». Si dans le premier film il se cherchait un père de substitution chez Norman Osborn, et finissait par s’accomplir en tuant le père, il cherche cette fois une structure plus complexe de cocon familial. Il la touche du doigt le temps de la séquence du dîner chez le docteur Ocatvius, avant qu’elle n’éclate littéralement lors de l’accident. La nouvelle figure paternelle, tenant cette fois non plus du modèle de réussite sociale mais de l’idole passionnée, se transforme à nouveau en némésis. La tragédie s’invite donc à nouveau au cœur du récit, mais Peter Parker ayant déjà traité son œdipe, la conclusion s’avère radicalement différente. En effet, Octopus représente en quelque sorte une projection dans l’avenir de qui pourrait devenir Peter, ainsi lorsqu’il le libère de ses souffrances, c’est lui-même qu’il sauve.

Spider-Man 2 5Il est cette fois question de choix et de responsabilités. Choisir entre passion et raison, entre justice et compassion, entre vie sans histoire et sacrifice inéluctable. Avec sans cesse l’image de l’être aimé qui s’éloigne, qu’il s’agisse de la main de tante May qui se dérobe suite à la terrible révélation ou du visage de Mary Jane qui finit par échapper au regard et ne devenir qu’une impression sur un mur, Spider-Man 2 développe un ton résolument tragique, noir, voire carrément horrifique le temps d’une poignée de séquences (le réveil de Docteur Octopus, séquence magistrale et complètement folle renouant avec ce que fut le visuel de Sam Raimi au temps d’Evil Dead). Derrière son côté rollercoaster, le film est grave car il traite d’une étape importante, majeure, pour ne pas dire vitale, dans toute existence. Et car il la traite avec tout le sérieux nécessaire. Pour cela, Sam Raimi développe à nouveau un langage cinématographique complexe ponctué d’éléments facilement identifiables pour ancrer le film dans la mythologie du comic book (le plan sur le masque dans la poubelle rappelant directement le n°50 de The Amazing Spider-Man).

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Cette fois, Sam Raimi montre très tôt Spidey dans des mouvements virevoltants entre les immeubles. Il s’en dégage une énergie assez folle qui prend encore une autre ampleur lors des séquences de baston entre Spider-Man et le Doc Octopus. La science du découpage de Sam Raimi révèle ici tout son art, donnant naissance à quelques morceaux de bravoure aussi bien sur le plan de la logique narrative que sur la maîtrise totale du tempo de l’action. Il semble faire plier le temps selon son bon vouloir, le suspendant et l’accélérant au gré des mouvements de l’esprit de son héros. Le résultat est magistral, une leçon de mise en scène de l’action et d’utilisation des effets numériques, des caractéristiques de personnages, mais également du décor qui intervient directement dans l’action. Le point d’orgue de tout cela reste bien entendu la longue scène de combat du métro aérien et son aire de jeu gigantesque. Non seulement la séquence en elle-même est un tour de force inégalé en terme d’action (Pacific Rim est venu le chatouiller) mais elle n’a rien de gratuit. C’est là que le film est beau, tout y a du sens. Quand Peter va sauver un enfant des flammes, quand Raimi fait un ralenti sur ses lunettes qui touchent le sol, quand Spider-Man et Octopus chutent sur le métro, que le peuple vient faire barrière de son corps devant son héros, quand Spider-Man se sacrifie en position christique pour qu’enfin s’arrête ce train, il ne s’agit pas de démonstration. Il s’agit de donner de la consistance à un personnage et de traduire par l’image ce qui a lieu dans son esprit.

Spider-Man 2 7Spider-Man 2 est finalement un film sur la prise de conscience, celle qui permet de guider les fameux choix. Derrière le blockbuster rutilant à la rythmique parfaite, à la mise en scène développant d’innombrables idées (Sam Raimi utilise merveilleusement le sens de l’araignée pour venir dynamiter sa grammaire de façon agressive, adaptation passablement géniale de ce qui était utilisé dans le comic book), à la photographie magnifique de nuances, à la bande son épique à souhait, se cache un grand film, extrêmement cohérent et riche. Un drame et une aventure portés par un Tobey Maguire qui reste le choix idéal pour incarner Parker, et face auquel se dresse cette fois un Alfred Molina qui ressemblait à un choix étrange à l’époque. Pourtant, il évolue ici dans un cinéma qui n’est autre que le cinéma d’auteur qu’il fréquentait jusque là, sauf que cet auteur là a su se faire une place tout en haut de la pyramide hollywoodienne. Et Spider-Man 2 reste aujourd’hui le maître-étalon du film de super-héros, tout simplement car il a absolument tout compris à propos de son sujet, mas également à propos de ce que doit être un blockbuster.

FICHE FILM
 
Synopsis

Ecartelé entre son identité secrète de Spider-Man et sa vie d'étudiant, Peter Parker n'a pas réussi à garder celle qu'il aime, Mary Jane, qui est aujourd'hui comédienne et fréquente quelqu'un d'autre. Guidé par son seul sens du devoir, Peter vit désormais chacun de ses pouvoirs à la fois comme un don et comme une malédiction.
Par ailleurs, l'amitié entre Peter et Harry Osborn est elle aussi menacée. Harry rêve plus que jamais de se venger de Spider-Man, qu'il juge responsable de la mort de son père.
a vie de Peter se complique encore lorsque surgit un nouvel ennemi : le redoutable Dr Otto Octavius. Cerné par les choix et les épreuves qui engagent aussi bien sa vie intime que l'avenir du monde, Peter doit affronter son destin et faire appel à tous ses pouvoirs afin de se battre sur tous les fronts...