Souvenirs de Marnie (Hiromasa Yonebayashi, 2014)

de le 20/01/2015
 
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Officiellement annoncé comme le dernier long métrage des Studios Ghibli, suite à son échec au Box Office Japonais, Souvenirs de Marnie est pourtant la preuve d’un renouvellement artistique pour le studio derrière Mon voisin Totoro et Le tombeau des les lucioles. Déjà responsable d’une jolie réussite, Arrietty : le petit monde des chapardeurs, Hiromasa Yonebayashi montre à nouveau son talent pour perpétrer l’héritage de son mentor Hayao Miyazaki, tout en faisant preuve d’une vision artistique personnelle.

SOUVENIRS DE MARNIEC’est grâce à Toshio Suzuki, producteur et co -ondateur du célèbre studio, que l’adaptation du récit de la romancière britannique Joan G. Robinson a pu voir le jour. Ce dernier s’adresse à Yonebayashi qui, après quelques réticences dues à la difficulté de retranscrire en animation la caractérisation du personnage principal d’Anna, finit par accepter le projet. Bien que bénéficiant du savoir faire des employés de Kaoganei, Yonebayashi s’entoure d’une équipe artistique issue d’horizons différents. Masahi Ando « character designer » et superviseur de l’animation, ayant travaillé pour Miyazaki jusqu’au Voyage de Chihiro, avant de collaborer avec Satoshi Kon sur Tokyo Godfathers et Paprika. Ando reprend à nouveau ses fonctions, en plus de co-signer l’adaptation en compagnie du cinéaste et de Keiko Niwa, déjà à l’œuvre sur Arrietty. Par ailleurs Yohei Taneda, chef décorateur sur Kill Bill et Man of Tai Chi, vient apporter son expérience de la prise de vues réelles, comme il l’avait déjà fait avec Mamoru Oshii sur Ghost in the Shell 2 : Innocence. Ainsi que du compositeur Takatsugu Muramatsu qui signe une partition minimaliste mais non moins grande.

SOUVENIRS DE MARNIE

En dépit d’une production difficile du fait qu’elle avoisinait celle du Conte de la princesse Kaguya, qui faisait appel aux mêmes animateurs, Souvenirs de Marnie bénéficie d’un soin de fabrication similaire. Le récit s’articule autour de la rencontre entre Anna Sasaki (Sara Takatsuki), une jeune fille timide, aspirant dessinatrice, ayant tendance à violemment se sousestimer, et la mystérieuse Marnie (Kasumi Arimura) vivant dans « la maison des marais » normalement inhabitée. Le cinéaste transpose habilement le récit des côtes britanniques à celles du nord d’Hokkaido, en se focalisant sur la relation entre les deux jeunes filles. Yonebayashi prend le temps de poser l’atmosphère fantastique et de crédibiliser la première rencontre entre ses deux protagonistes. Les rêves de Sasaki traduisent l’acceptation d’un autre monde, symbolisé par la disparition progressive de la fenêtre du haut menant à la chambre de Marnie. À l’instar de son protagoniste principal, le spectateur se retrouve subtilement pris à partie. La première rencontre nocturne des deux héroïnes s’effectue sur des cadrages centrés et une vue subjective d’Anna au moment clé où Marnie lui tend la main.

SOUVENIRS DE MARNIEUne approche plus cinématographique que l’on retrouve durant tout le long métrage où le découpage épouse régulièrement le point de vue de son apprentie dessinatrice, en utilisant des cadrages à sa hauteur, en la mettant à distance des évènements se tenant dans la maison de son amie (de dos, ou isolée dans le cadre). Des éléments qui renforcent la dimension introspective et mélancolique du récit, y compris lors d’évènements en apparence joyeux comme les différentes cérémonies mondaines se tenant chez Marnie. Le contraste qui oppose les deux jeunes filles va faire partie intégrante du projet cynégétique de Yonebayashi, jusque dans l’affiche. Une station balnéaire Japonaise moderne – une maison d’inspiration occidentale datant des années « folles ». Une jeune fille du présent souvent seule dans les plans – une autre du passée entourée de personnes. Des contrastes qui se retrouvent à l’écran à travers le physique des personnages, les costumes, l’architecture des décors, où même le choix de certains paysages, qui ont tous étais crées dans ce but immédiat, tellement évident qu’il en devient imperceptible.

SOUVENIRS DE MARNIE

Loin de se reposer sur sa brillante équipe, Yonebayashi fait preuve d’une grande inventivité dans sa mise en scène. Qu’il s’agisse de ses choix de cadrage évoqués plus haut, ou même de son traitement de l’animation. Le cinéaste utilise la profondeur de champ afin de marier harmonieusement animation traditionnelle et numérique au détour de certaines scènes clés convoquant les souvenirs de son personnage principal. Il en va de même pour son travail sur les transitions, comme le reflet du clair de lune, démarcation entre le monde des vivants et celui des esprits. Certaines de ses transitions se révèlent très complexes dans leur cohérence interne. Une surimpression du visage de Marnie sur papier devient celui d’Anna courant sur la plage. Le reflet des nuages sur l’eau donne l’impression de « limbes » en mouvement. La solitude commune des protagonistes est le point d’ancrage d’une mise en scène à la complexité imperceptible, car toujours au service de son histoire et de ses personnages. Bien qu’influencé par son mentor Hayao Miyazaki, dont il conserve la fascination pour la coexistence entre la nature et le surnaturel, ainsi que pour les jeunes héroïnes, le cinéma de David Lean, et l’amour de culture britannique (comme c’était le cas du Château ambulant), Yonebayashi cite humblement d’autres influences. La fausse gaité des scènes d’intérieur de La mélodie du Bonheur de Robert Wise, ou bien la scène finale du clocher dans Sueurs Froides d’Alfred Hitchcock, dont il reprend le fameux travelling compensé. Un référentiel personnel qui se retrouve jusque dans l’omniprésence des couchers de soleil, qui convoque tout un pan de la peinture romantique.

SOUVENIRS DE MARNIEUn choix cohérent vis à vis des péripéties d’Anna et Marnie. La première va revivre les différents moments ayant brisé la vie de la seconde, en tentant de les modifier, notamment en lui apportant du réconfort. À l’instar de son précédent long métrage, Yonebayashi confirme sa fascination pour les histoires d’amitiés et d’amours impossibles entre des personnages issus de mondes totalement différents (celui des humains et celui du fantastique). La coexistence du monde réel et fantastique bien que basé sur le physique « ordinaire » de ses personnages, ce qui le différencie de Miyazaki, n’oublie jamais le côté merveilleux et profondément humain qui en découle, comme en témoigne le dernier acte. Un crescendo émotionnel qui succinctement arrive à retranscrire les différents étapes de la vie de Marnie après son départ de « la maison aux marais : sa maltraitance, son mariage avec Kazuhiko… . Anna, et par extension le spectateur, assiste à l’impact émotionnel de ces évènements sur Marnie. Ce qui était une histoire d’amour platonique devient une fable universelle et intemporelle sur la filiation et la transmission. Comme le montre subtilement un plan repris du Vent se lève, mais avec deux peintres au lieu d’une. Le film parle autant de transmission entre deux filles, que de deux transmission entre deux artistes. Le final joyeux et apaisant du film finit de souligner cette donnée tout en rendant mémorable l’expérience procurée par Yonebayashi et son équipe.

SOUVENIRS DE MARNIE

Prenant pour cadre un récit fantastique intimiste, Souvenirs de Marnie impose Hiromasa Yonebayashi comme un nouvel espoir à la fois pour son studio et pour l’animation en général. Faisant preuve d’un grand talent de conteur, à la fois doué et humble dans sa démarche. Si l’avenir de Ghibli est incertain, celui de son cinéaste prouve que l’héritage du studio n’est pas prêt de s’arrêter. Une vraie petite merveille.

FICHE FILM
 
Synopsis

Anna, jeune fille solitaire, vit en ville avec ses parents adoptifs. Un été, elle est envoyée dans un petit village au nord d’Hokkaïdo. Dans une vieille demeure inhabitée, au cœur des marais, elle va se lier d’amitié avec l’étrange Marnie…