Sortie DVD (2018) : Ex-Libris, The NY Public Library (Frederick Wiseman, 2017)

de le 16/03/2018
 
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« Portraits entre les livres »

 

A l’occasion de sa sortie en DVD le 6 mars, retour sur Ex-libris, The New York public library, dernier film de la carrière prolifique de Frederick Wiseman, cinéaste américain qui documente et voit évoluer depuis cinquante ans les institutions. Le film dresse un portrait profond et tout en nuances de la bibliothèque new-yorkaise et de quelques unes de ses annexes de quartier. Il se déploie autant dans la ville (Manhattan, Bronx et Staten Island) que dans la vie tumultueuse de l’établissement : on assiste, pêle-mêle, aux réunions des équipes, rencontres littéraires et événements culturels mais aussi aux interrogations et recherches plus ou moins explicites des usagers. Le regard de Wiseman est ici au plus près de l’individu, il pousse les portes de l’imposante bibliothèque, la troisième plus grande au monde, pour entrer au cœur de sa vie, infiniment plus palpitante que l’image, souvent austère et close sur elle-même, qu’on se fait de l’institution. Petit tour d’horizon des figures que développe le film.

La « méthode » Wiseman

Frederick Wiseman débute sa carrière en 1967 avec Titicut Folies (ressorti en version restauré le 13 septembre dernier) et poursuit depuis une enquête minutieuse des rouages et des lois internes de multiples lieux institutionnels, lieux le plus souvent clos dans lesquels il s’immerge de longs mois. Que ce soit aux Etats-Unis ou, plus tardivement, en France et en Angleterre, ses films documentent l’espace et la marge de manœuvre laissés à l’individu dans les systèmes institutionnels : pénitencier-psychiatrique (son premier film Titicut Folies sur la prison d’Etat pour criminels atteints de troubles psychiques de Bridgewater), éducatif (High school 1968), policier (Law and order 1969) ou encore de soin (Hospital la même année). Plus récemment, des documentaires sur la sphère artistique et culturelle apparaissent dans la filmographie de Wiseman, toujours placés sous le prisme de l’institution qui les soutient : Ballet en 1995, auquel répond La danse en 2009, La Comédie Française en 1996 ou encore National Gallery en 2014. Ex-libris s’inscrit à mi-chemin de ces thématiques, entre vocation sociale, éducative et culturelle. Wiseman conserve, depuis son premier film, la même méthode de tournage : une équipe de trois personnes dont lui-même (il effectue la prise de son), une seule caméra dont il dirige l’opérateur par un répertoire de gestes identifiés et connus des deux ; un même procédé d’immersion : pas de repérage, seulement quelques jours passés sur les lieux avant un tournage d’une durée assez conséquente (12 semaines ici), pas d’interview direct, pas de commentaire en voix-off, pas de plan de tournage ni d’idée préétablie ; et un même processus de montage : de longs mois de maturation, de réflexions, d’essais (cela a pris 8 mois pour Ex-libris) pour aboutir à une forme définitive qui se rapproche de la mosaïque.

 

Les missions de la bibliothèque : créer du lien

 

Le regard que propose Wiseman, empreint de curiosité, rend compte tout d’abord, sujet oblige, des missions de l’institution : à quoi sert une bibliothèque aujourd’hui, bibliothèques dont la mort prochaine est annoncée depuis l’apparition d’internet puis du numérique. Comme le dit un intervenant, la bibliothèque n’est pas un lieu où s’entassent de vieux livres poussiéreux, bien au contraire, elle œuvre à la cohésion de la population, au vivre-ensemble de la société dans une démarche de services publics et une certaine idée démocratique. Ce que montre très bien Wiseman, c’est la multiplicité des missions et engagements de l’établissement : lieu de transmission de la culture et des connaissances, lieu d’éducation et d’information, lieu d’accueil de toutes les catégories sociales, lieu de rencontres et de discussions, lieu d’ouverture à l’autre, mais aussi lieu de conservation et de mémoire. Le vivre-ensemble que montre Wiseman, sous-couvert de scènes assez brèves, montées à la suite les unes des autres, se construit tout à la fois dans les échanges prononcés et enregistrés par la caméra que dans la structure et le montage du film. Par bribes juxtaposées, la multiplicité des points de vue qu’il convoque offre un panorama cosmopolite, à l’image de la ville,  et ouvre sur une infinité de questions contemporaines. Refusant l’empreinte sociologique d’un cinéaste qui dresserait un portrait catégorisé, Wiseman ménage la liberté d’un collage qui ouvre le sens plutôt que de le faire converger en un point unique. Accueil des SDF, fracture numérique, professionnels venant recruter des sans-emplois, difficultés du public scolaire ou encore aides au logement des personnes handicapées, côtoient, dans la structure thématique de Wiseman, les rencontres avec Patti Smith et Elvis Costello, les réunions d’information avec les riches donateurs privés, les lectures de poésie et les concertos de piano. Ces passages, aucunement abrupts, sont suggérés par des plans sur les rues environnantes des annexes, indiquant le changement d’espace et de problématiques pour les usagers. Quoiqu’il en soit, un même procédé de filmage, une même attention, une même mesure. D’autres plans, de coupe, cette fois-ci filmés dans les lieux impressionnants de la bibliothèque centrale, sur des couloirs majestueux offrent une pause et poussent, en contre-point, à se demander quelle vie anime les lieux.

 

Un film comme une « aventure »

 

Ex-libris est assurément, pour Wiseman, une tentative de découverte : lui qui affirme que chaque film est une aventure, ne délaisse pas ici non plus cette loupe scrutatrice qui fait mieux voir et mieux comprendre. Et que voit-on justement ? Des individus qui parlent et d’autres qui écoutent, puis les rôles de s’inverser et ainsi de suite. Un des motifs spécifiques de ce film est l’attention portée par le réalisateur à filmer en plan large les discussions de groupe où la personne détient la parole puis d’individualiser celles qui écoutent en plan épaule voire gros plan. Ces visages, purement anonymes et que l’on ne reverra plus, ou bien des employés de la bibliothèque qui reviendront dans la continuité filmique, sont empreints de la même expression tranquille et absorbée, mi-sérieuse mi-satisfaite, de celui qui se laisse toucher par le discours de l’autre. Wiseman, sans aucun commentaire-off est pourtant bien là, dans l’intentionnalité des rapprochements : à travers des moments cocasses (ce bibliothécaire qui, par téléphone, se voit obligé de bien faire comprendre que les licornes sont des animaux imaginaires), des instants plus sobres (cette femme qui apprend pour la première fois à lire le braille) et des séquences plus informatives (doit-on acheter les best-sellers ou bien les livres, moins demandés, mais qui ont vocation patrimoniale) se dessine en creux, une réflexion sur la société contemporaine américaine à l’heure de la présidence Trump. Bien que le film ait été tourné avant son élection, Wiseman ne cache pas que son film a pris un tour politique. Cette scène, quasi finale, où un groupe de jeunes parents Noirs du Bronx s’inquiètent du récit erroné et parcellaire qui est fait dans un manuel scolaire de la période esclavagiste résonne alors amèrement à cette réécriture tendancieuse des Fakes News. Comment vivre avec les autres quand les livres qui racontent notre histoire, qui nous racontent, mentent ?

 

Portraits entre les livres

 

Le rythme dense du film (il dure 3H17) offre donc, c’est une constante chez Wiseman, un traitement égal à chaque « intervenant », délaissant au fur et à mesure de sa filmographie, les effets de montage et stylistiques qui pouvaient quelque peu orienter la perception et la compréhension pour donner à tout à chacun un même temps d’expression. Sans intervention directe, les moments bruts filmés par la caméra se ré-agencent au montage sans livrer aucune impression de falsification : c’est un temps sinueux, fait de rebondissements, de coupes, une narration complexe et composée de retours, de croisements, de pauses, dense en questionnements soulevés et, en même temps, très agréable à suivre. Contrairement à certains documentaristes contemporains, Wiseman affleure sur le sens et les sens, il n’y a aucune rhétorique stylistique, aucun trait forcé, aucun rapprochement heureux, plutôt la déambulation d’un cinéaste qui passe inaperçu pour mieux capter ce qui se trame et cela prend effectivement plus d’ampleur qu’un certain téléguidage du sens. Il s’agit donc de lire entre les lignes, sur ce qui se joue entre les images, entre les blocs de séquence, pour entrapercevoir ces portraits, multiples et passionnants.

Le film fait ainsi à son tour œuvre de transmission, devient lieu de savoir et de partage, à l’image de l’institution filmée, dans un mouvement d’envergure qui décloisonne les croyances pour les transformer en connaissances. Ex-libris répond alors à sa séquence d’ouverture – une rencontre publique autour du créationnisme – dans un lent processus de déploiement, ce même « processus » qui ouvre la matière, l’offre avec bienveillance, recul et intelligence et qui clôt justement le film.

 

FICHE FILM
 
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Date De Sortie
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Synopsis

Frederick Wiseman investit une grande institution du savoir et la révèle comme un lieu d'apprentissage, d'accueil et d'échange. La New York Public Library incite à la lecture, à l'approfondissement des connaissances et est fortement impliquée auprès de ses lecteurs. Grâce à ses 92 sites, la 3ème plus grande bibliothèque du monde rayonne dans trois arrondissements de la ville et participe ainsi, à la cohésion sociale des quartiers de New York, cité plurielle et cosmopolite. Comment cet incomparable lieu de vie demeure-t-il l'emblème d'une culture ouverte, accessible et qui s'adresse à tous ?