Snowden (Oliver Stone, 2016)

de le 10/09/2016
 
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Après une décennie décevante, Oliver Stone revient enfin dans la course grâce à son Snowden. Le cinéaste a volontairement délaissé son ton critique acide pour livrer un plaidoyer sous la forme d’un biopic classique et didactique. Il saura ainsi user de la fiction plus efficacement, afin d’éclairer un grand public profane sur l’histoire du célèbre lanceur d’alerte. Il fera de lui un héros de la conscience, devenu, après ses incroyables révélations de 2013, l’ennemi public numéro 1 aux États-Unis.

Snowden

Juin 2013, la documentariste Laura Poitras et le journaliste de The Guardian Glenn Greenwald ont rendez-vous à Hong Kong pour la promesse du scoop du siècle. C’est un homme d’à peine trente ans qui les retrouve, un rubik’s cube en main, ultime signe de reconnaissance après de nombreuses précautions quasi paranoïaques pour protéger leurs échanges par mail. C’est Edward Snowden, contractuel pour la CIA, qui a la conscience lourde sur les méthodes employées par le gouvernement américain vis-à-vis de la surveillance de masse. Après sa sortie de l’ombre et ses révélations qui eurent l’effet d’un séisme sans précédant au niveau de la politique internationale, le lanceur d’alerte est depuis traqué par les États-Unis, accusé de haute trahison. Comme dans n’importe quelle dictature, les proches de Poitras, Greenwald et Ewen MacAskill furent d’ailleurs intimidés et menacés de poursuites judiciaires. Trois ans plus tard, est-ce que les choses ont vraiment changé ?

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C’est la question qui a certainement poussé le cinéaste Oliver Stone à orienter son nouveau long-métrage sur le parcours atypique d’Edward Snowden, cet informaticien et codeur discret devenu le héros libertaire de toute une génération. Des entretiens et des instants partagés avec le lanceur d’alerte dans sa chambre du Mira, la réalisatrice Laura Poitras en tira le documentaire Citizenfour sorti en 2014. Elle nous décrivait toute l’étendue du scandale impliquant le gouvernement américain, la CIA, la NSA, les grands groupes de communications et les géants de l’Internet. Actuellement, Snowden est réfugié en Russie qui empêche son extradition vers les États-Unis. Après être allé au pays de Vladimir Poutine pour le rencontrer afin de préparer son film, le cinéaste derrière Nixon, JFK ou Platoon s’est lancé dans une œuvre de fiction accessible, tout en reconstruisant sur le grand écran son aventure avec le plus de détails possibles. Il n’y a que de cette manière que Stone puisse éveiller les consciences du plus large public possible pour rétablir la vérité sur le combat de Snowden et de le défendre face à une justice politique qui l’a d’ores et déjà condamné à perpétuité, voire pire.

SnowdenLe 11 septembre 2001, les États-Unis n’étaient plus les mêmes. Ils n’étaient plus le plus grand pays du monde, ou alors cette notion, inculquée à ses citoyens dès leur plus jeune âge, était soudainement mise en doute par les terroristes envoyés par Ben Laden sur le World Trade Center. « Les gens disent que si vous n’aimez pas l’Amérique, alors dégagez d’ici. Eh bien, moi j’aime l’Amérique ». Oliver Stone aurait très bien pu faire prononcer cette phrase à Joseph Gordon Levitt dans son nouveau film, phrase de Tom Cruise dans Né un quatre juillet. Le cinéaste établit un parallèle entre ses deux films et un destin étrangement similaire pour ses deux héros médiatiques. Car, au départ, l’engagement premier d’Edward Snowden pour son pays se fait au sein des forces spéciales. Mais, à l’instar de Ron Kovic, ses jambes se briseront des suites des demandes physiques des entrainements militaires. Réformé pour raison médicale, Snowden s’orientera vers l’informatique en tant que contractuel pour une société au service de la CIA. Toutefois, contrairement au personnage de Tom Cruise, ce héros 2.0 a déjà une conscience politique ferme et ne perd pas ses illusions ou son innocence sur le front (technologique) auquel on l’envoie en première ligne.

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Comment défendre au mieux les États-Unis ? Oliver Stone rebat ici les cartes sur le thème fondamental du patriotisme où Snowden sera tiraillé entre deux mentors aux tempéraments radicalement différents : Corbin O’Brian (Rhys Ifans) et Hank Forrester (Nicolas Cage). Le premier, son supérieur aux bureaux de la CIA à Langley, lui accordera son amitié par intérêt en constatant l’aisance et le génie pratique du jeune homme. Le second, professeur geek à l’ancienne et placardé par l’administration, correspondra plus naturellement à l’humanité que dégage le personnage de Snowden, les deux vouant une passion commune pour la cryptographie et les machines descendantes de la scytale. Joseph Gordon Levitt incarne jusqu’au bout un homme qui ne reniera jamais ses valeurs. Même lorsque ce républicain convaincu qu’il est tombera amoureux de la belle photographe démocrate tenue par Shailene Woodley. Do opresso liber, devise des forces spéciales américaines signifiant « libérer les opprimés », définit exactement sa façon de penser, lui qui gravira rapidement les échelons au gré de ses missions à travers le monde. Or, George W. Bush puis Barack Obama au pouvoir et deux guerres au Moyen orient plus tard, la lutte (à mort) à mener n’est plus de chair et de sang, mais de lignes de codes et de programmes informatiques.

SnowdenEt pour remporter cette guerre, les chefs des grandes agences du renseignement américaines sont prêts à tous les compromis pour exploiter toutes les failles légales laissées par la Constitution des États-Unis. La patrie des braves et de la liberté se muera alors en monstre orwellien du contrôle et de la surveillance globale. Pas seulement sur son territoire, mais sur le monde entier, espionnant aussi bien ses ennemis officieusement officiels (Russie, Chine et Iran) que ses alliés ! Oliver Stone donnera même à la base enterrée de Hawaï, où Snowden aura son dernier job, l’allure d’un immense quartier général d’un méchant de James Bond. Tel un ingénu, Edward Snowden découvrira les dérives du système, plongeant dans la psychose sécuritaire où la protection de la vie privée de chacun n’est plus qu’une question de point de vue. Mails, SMS, réseaux sociaux, tout et tout le monde est sur écoute. De la simple pression d’une touche de clavier, un pays entier peut être plongé dans le noir. Mais lorsque les ses supérieurs dépassés utiliseront l’un de ses programmes comme une nouvelle arme d’oppression, Snowden ne pourra plus rester dans le secret et choisira de tout déballer à Hong Kong. Autour de lui, plus rien n’est secret.

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Après Ron Kovic, Oliver Stone fait du lanceur d’alerte un véritable héros de la conscience. Ce dernier préférera sacrifier tout ce qu’il a et vivre en fugitif pour défendre sa conception des libertés individuelles. Avec Anthony Dod Mantle en directeur de la photographie et connaissant ses séquences expérimentales de Tueurs nés ou Alexandre, le cinéaste aurait très bien pu pousser l’expérience visuelle de sa représentation de l’informatique vers celle d’un Hacker de Michael Mann. Cependant, Stone fait le choix intelligent de rester dans un biopic classique limitant les effets. Car la volonté qui anime le film Snowden est celle de pouvoir parler au plus grand nombre de son combat pour le respect de la vie privée et des dangers de la surveillance de masse. La sobriété de sa mise en scène lui permettra aussi de lancer ses piques les plus assassines au président Obama et ses promesses de campagne déçues de lendemains qui chantent. Incarné par un excellent Joseph Gordon Levitt sachant s’effacer derrière ses traits, Edward Snowden finira prisonnier de sa franchise et de son honnêteté. Oliver Stone saura également ménager une belle surprise pour sa conclusion, rappelant à son spectateur hébété que cette histoire rocambolesque est bien réelle, tout en évitant à son héros de la conscience de devenir l’immatériel Big Brother de 1984 qui ne s’adresse à ses fidèles qu’à travers un écran.

FICHE FILM
 
Synopsis

Patriote idéaliste et enthousiaste, le jeune Edward Snowden semble réaliser son rêve quand il rejoint les équipes de la CIA puis de la NSA. Il découvre alors au cœur des Services de Renseignements américains l’ampleur insoupçonnée de la cyber-surveillance. Violant la Constitution, soutenue par de grandes entreprises, la NSA collecte des montagnes de données et piste toutes les formes de télécommunications à un niveau planétaire.
Choqué par cette intrusion systématique dans nos vies privées, Snowden décide de rassembler des preuves et de tout divulguer. Devenu lanceur d’alerte, il sacrifiera sa liberté et sa vie privée.
En juin 2013, deux journalistes prennent le risque de le rencontrer dans une chambre d’hôtel à Hong Kong. Une course contre la montre s’engage pour analyser les preuves irréfutables présentées par Snowden avant leur publication.
Les révélations qui vont être faites dans cette pièce seront au cœur du plus grand scandale d’espionnage de l’histoire des États-Unis.