Sin City (Robert Rodriguez & Frank Miller, 2005)

de le 25/08/2014
 
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Guitariste, cuistot du dimanche (ses tacos sont réputés dans le monde entier), Robert Rodriguez fait également parfois des films. Sans grand talent, il a surtout du flair et quelques idées derrière la tête, capable de faire avaler avec Sin City qu’il était tout d’un coup devenu un auteur visionnaire. Tout le monde s’est fait avoir, jusqu’au comité de sélection du Festival de Cannes qui lui a offert une place en compétition en 2005. Roberto a bien dû rire, avec son film tourné en quelques jours dans son garage à Austin devant un fond vert, sans scénario ni directeur de la photo.

sin city 3Sin City est un film qui pose un vrai gros problème critique. Derrière le « Based on Frank Miller’s Sin City » se cache non pas une brillante adaptation de comic book – encore moins une des meilleurs comme cela a pu être écrit – mais une transposition bête et méchante du médium bande dessinée vers le médium cinéma, sans la moindre réflexion sur la frontière entre les deux mais surtout sans la moindre idée véritablement cinématographique. Robert Rodriguez, qui n’a rien d’un cinéaste novateur, et encore moins sur ce film qui ne fait que reprendre un mode de production appliqué à Capitaine Sky et le monde de demain de Kerry Conran, bien plus stimulant car original, réalise ici le casse du siècle. La plus grosse arnaque de sa carrière qui lui permettra ainsi d’obtenir un bon papier dans les cahiers du cinéma, et cela sans vraiment se fouler. Ayant compris qu’avec un studio tapissé de vert, une caméra numérique, une armée de techniciens et un casting quatre étoiles dont il n’a besoin que pendant quelques heures, Robert Rodriguez a bien senti le filon. Et quoi de mieux que le chef d’œuvre de Frank Miller, au gigantesque potentiel arty, pour faire sa démonstration ? Véritable « film de branleur » (« This is the future! You don’t wait six hours for a scene to be lighted. You want a light over here, you grab a light and put it over here. You want a nuclear submarine, you make one out of thin air and put your characters into it. »), Sin City est surtout la preuve qu’à défaut d’être un bon cinéaste, Robert Rodriguez est un type très malin.

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Il est par ailleurs à peu près impossible de jauger les qualités cinématographiques de Sin City le film, et c’est bien là que se situe tout le défi critique. Car sans scénario et pour seuls storyboards les albums de Frank Miller, Robert Rodriguez ne s’est pas compliqué la vie. Il a tout simplement repris à l’identique le découpage et les cadres de Frank Miller, évidemment très cinématographiques, sans leur apporter quoi que ce soit de supplémentaire. Dès lors, est-ce le travail de transposition on ne peut plus basique qu’il convient de juger ? Ou le travail initial de Frank Miller ? La seconde option ne peut mener qu’à une seule conclusion : Sin City est un chef d’œuvre nu neo-noir, une œuvre radicale, romantique, animale, portée par des personnages magnifiques et iconiques et une vraie rage dans l’écriture. Sauf que transformé de cette façon, c’est à dire sans aucune réflexion, en film, Sin City perd de sa substance. Si l’adaptation d’une bande dessinée pour le grand écran est si compliquée, c’est que la grammaire utilisée n’est pas la même. Une case magnifique peut devenir un plan banal, une réplique peut perdre de sa portée lorsqu’elle prononcée par une voix qui ne tient plus du fantasme, une transition peut ne plus fonctionner. Et surtout, le cadre cinéma n’est pas extensible ou modulable comme celui de la BD. Mais le plus gros problème vient logiquement de la gestion du rythme. Un lecteur lit à la vitesse qu’il choisit pour faire se dérouler le récit. Une liberté qui se perd lors d’une transposition aussi brutale au cinéma. En résulte un film dont le rythmique est assez catastrophique, d’autant plus qu’il est plombé par l’utilisation massive d’une voix off jamais vivante.

sin city 1Évidemment, Frank Miller a facilement intégré l’artifice de la voix off, inhérente au film noir, comme outil narratif liant les cases entre elles. Robert Rodriguez fait tout l’inverse et vient ainsi alourdir sa narration qui perd énormément en fluidité et souffre de l’éternelle répétition image + son, les nombreuses fois où la voix off raconte très précisément ce que montre l’image. Une erreur grossière parmi d’autres, comme ces personnages qui se croisent de façon tout à fait artificielle pour donner l’illusion d’un film choral, ces ellipses maladroites ou ces choix graphiques qui vont de l’étonnement beau au terriblement laid. Le problème est finalement assez simple. Outre le fait que Robert Rodriguez n’apporte aucune valeur ajoutée au travail de Frank Miller, qui reste mille fois plus efficace sur papier qu’à l’écran, le tournage express avec toute une pléthore de stars venues plus pour l’exhibition que pour l’implication dans leur rôle (de toute façon impossible étant donnés les délais de tournage) aboutit sur un résultat impersonnel et incroyablement désincarné.

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Il y a bien des belles choses dans Sin City, à commencer par certaines performances d’acteurs, Bruce Willis, Clive Owen et Mickey Rourke en tête. Une poignée de fulgurances graphiques, en particulier dans le segment reproduit de « The Big Fat Kill » et la vieille ville tenue par des prostituées autonomes. Un noir et blanc presque métallique qui serait magnifique s’il n’était pas torpillé par ces touches de couleur dignes de photos d’adolescents découvrant Photoshop à la grande époque de MySpace (encore un effet qui fonctionnait merveilleusement dans le comic book et qui perd tout son intérêt reproduit tel quel à l’écran). De la même façon, les dialogues sont assez géniaux, mais ne présentent rien de neuf. La dose de création dans Sin City est tellement faible que rien, ou presque, ne justifie une transposition d’une telle paresse, si ce n’est le simple effet de manche. Avec ses deux bonnes heures au compteur, qui se sentent passer du fait d’une narration extrêmement ma gérée malgré quelques pics d’action salutaires, Sin City est un objet incongru d’abord fascinant puis lassant, voire carrément agaçant pour quiconque serait familier du matériau d’origine. La présence de Frank Miller créditée comme réalisateur n’est là que pour apporter une relative légitimité à l’entreprise, son absence totale de talent dans le domaine se vérifiera d’ailleurs quelques temps plus tard avec l’improbable The Spirit. Miller a beau avoir composé une bande dessiné à fort potentiel cinématographique, avec des cadres qui fonctionnent une fois transposés sur un écran (même si le format imposé du 1.85 réduit parfois leur impact graphique), il est la preuve vivante que si des ponts existent entre le neuvième et le septième art, ces deux moyens d’expression restent radicalement différents.

sin city 5Que reste-t-il de Sin City ? Ni film pionnier, encore moins révolution, le film de Robert Rodriguez et Frank Miller tient avant tout l’exercice de style paresseux un peu raté. Une entreprise largement sauvée par les immenses qualités de l’œuvre originale de Frank Miller, qui même blessée par son passage sur un autre médium n’a pas perdu sa puissance évocatrice. L’univers de Sin City, presque définition du neo-noir, reste fascinant de par sa peinture nihiliste de la nature humaine et des rapports sociaux, même si ce nihilisme ressemble ici essentiellement à un attribut artificiel et faussement cool. Il restera de Sin City, le film, une chose : cette séquence formidable entre Clive Owen et Benicio Del Toro, coincés dans une bagnole avec derrière eux des lumières changeantes complètement surréalistes. Tout y est juste, tout y transpire le beau et grand cinéma. Aucune surprise, la séquence en question étant signée Quentin Tarantino, un vrai cinéaste qui aurait, pour sa part, sans doute livré une adaptation géniale de Sin City.

FICHE FILM
 
Synopsis

Sin City est une ville infestée de criminels, de flics ripoux et de femmes fatales. Hartigan s'est juré de protéger Nancy, une strip-teaseuse qui l'a fait craquer. Marv, un marginal brutal mais philosophe, part en mission pour venger la mort de son unique véritable amour, Goldie. Dwight est l'amant secret de Shellie. Il passe ses nuits à protéger Gail et les filles des bas quartiers de Jackie Boy, un flic pourri, violent et incontrôlable. Certains ont soif de vengeance, d'autres recherchent leur salut. Bienvenue à Sin City, la ville du vice et du péché.