Silence (Martin Scorsese, 2016)

de le 08/02/2017
 
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Plus d’un quart de siècle pour finalement voir le jour. Silence est ce qu’on appelle le projet d’une vie. Celle de Martin Scorsese, dont l’entière filmographie en apparence consacrée aux populations en marges de la société, aux personnages sur la brèche, aux gangsters, est parcourue d’une réflexion sur la religion et plus généralement sur la foi. Avec Silence, c’est l’aboutissement d’un long parcours spirituel, et sans aucun doute une pierre angulaire de tout son cinéma.

Silence 1Les figures christiques, les incarnations de Judas, les chemins de croix et les brebis égarées sont le ciment du cinéma de Martin Scorsese. La religion est ainsi présente, plus ou moins en évidence, dans à peu près tous ses films. Frontalement, il ne l’aura pourtant abordée que deux fois avant Silence. Dans La Dernière tentation du Christ, film qui causa un tremblement de terre au sein de l’église, puis dans Kundun. Il commence à travailler sur le scénario de Silence, adaptation du roman éponyme de Shūsaku Endō (déjà passé par la case cinéma devant la caméra de Masahiro Shinoda en 1971), avec Jay Cocks dès les années 90. Longtemps laissé de côté pour cause de financement complexe, le film mettra autour de 25 ans pour se faire. Fait important, voire majeur, il s’agit seulement du sixième long métrage de fiction du réalisateur qu’il a également écrit. Et accessoirement le premier depuis Casino. C’est peu dire qu’il y a mis énormément de sa personne, et cela se ressent du début à la fin de ces 2h40 hypnotiques.

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Malgré son austérité toute japonaise, il ne faudrait pas se leurrer. Silence est à la religion ce qu’Apocalypse Now est à la guerre. Une odyssée métaphysique. Une aventure itinérante qui va révéler la nature humaine et son véritable rapport à une des fondations de la civilisation : la foi, sous toutes ses formes. Mais évidemment, Martin Scorsese aborde le sujet par le prisme de la foi catholique et des missionnaires. Ces croisés sans épée qui ont tout fait pour imposer leur croyance à des territoires et des cultures possédant leur propre culte. Sur certains points assez proche du Mission de Roland Joffé, autre grand film sur le rôle des missionnaires, mais beaucoup plus orienté, Silence s’en éloigne dans la longue réflexion qu’il met en place. Martin Scorsese signe ici un film exigeant, quelque part monumental dans sa construction tout en se montrant extrêmement intime. Le projet est de questionner le rapport de l’homme d’église à la foi. Comment un homme à l’arrogance auto-destructrice en vient à perdre littéralement de vue les fondements de sa foi ? Pour mieux la retrouver en acceptant de l’abandonner. Le cheminement psychologique et spirituel du père Rodrigues (excellent Andrew Garfield dans une partition en miroir de celle de Tu ne tueras point, autre monument sur la foi) va rythmer le film par une narration posée, sans coup d’éclat. Tout l’inverse du bouillonnant Loup de Wal Street. La souffrance y est omniprésente, essentielle au propos, comme elle pouvait l’être dans La Passion du Christ mais sous une forme radicalement différente.

SILENCEMartin Scorsese fait le choix d’un cinéma épuré, aussi bien visuellement que sur le plan sonore, comme pour mieux embrasser le questionnement fondamental de son « héros » : le silence de Dieu face à ses injonctions. C’est là que Silence devient universel. A travers l’apprentissage de la foi véritable, le père Rodrigues va se retrouver face à son arrogance et ses certitudes. A travers lui, c’est tout le prosélytisme religieux qui est remis en cause, et non plus seulement celui, historique, de la religion catholique. Pour Scorsese, l’expression de la foi passe par un cheminement personnel et non par un enseignement, mais surtout par l’acceptation de l’autre qu’importe son culte. Le film bascule dès lors que Rodrigues voit son reflet dans l’eau se changer en le visage de Jésus. A ce point précis, le personnage bascule car prend conscience de sa nature de serviteur arrogant, d’apôtre plus que de croyant. Tout le film est construit autour de basculements spirituels. Des basculements dans le récit traduits par la mise en scène.

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Le regard porté sur Ferreira, dont la figure de mentor évoluera considérablement et qui reste filmé comme un mythe. Le personnage de Kichijiro, variation nippone de Judas, à la fois tendre et détestable, incarnation de la faiblesse de l’esprit et du corps. Celui du second prêtre, le père Garupe interprété par un immense Adam Driver qui semble sortir d’une icône, et qui symbolise en quelque sorte autant la raison que la foi véritable car totalement détourné de sa propre personne. Mais tout passe finalement par le cast japonais réuni pour Silence. Une galerie d’acteurs des plus impressionnante pour donner du corps au discours. De l’aveuglement de Shinya Tsukamoto à la rigueur de Tadanobu Asano, il est grandement question de chemin de croix mais d’une façon inattendue. La souffrance n’est pas physique pour celui qui y est astreint, mais purement psychologique car il doit négocier avec sa propre conscience face à la souffrance bien réelle des autres. Ce chemin de croix est partagé avec le spectateur pour qui Martin Scorsese ne facilite pas les choses, par le rythme, par les répétitions, par l’austérité de sa mise en scène, au demeurant somptueuse. Clairement inspiré par Kurosawa, le réalisateur met en scène l’aridité d’un pays et porte sur son peuple un regard très pragmatique. Ce qui pourrait ressembler à de la simple cruauté inquisitrice devient finalement l’affirmation d’une culture propre, incompatible avec le prosélytisme agressif de l’église. Ce sont finalement les discussions entre Andrew Garfield et Tadanobu Asano qui en disent le plus sur l’ensemble du projet.

SilenceL’expérience est âpre, malgré le jeu très fleuri d’Andrew Garfield, mais elle est surtout très intense. La douleur physique des persécutions traverse l’écran, filmée froidement et frontalement. Le questionnement constant et le doute qui vient faire plier le personnage principal également. Cette véritable odyssée spirituelle qui n’apporte pas de réponse toute faite mais invite à une profonde réflexion s’impose comme une œuvre fondamentale sur le rapport de l’être humain à la foi et aux certitudes, ouvrant de multiples voies à l’exploration. Avec toutefois un élément essentiel : toute croyance ne doit jamais être imposée à l’autre, au sein d’une même croyance toute pratique doit être acceptée. Car le prosélytisme mène assurément au drame humain. C’est apaisé et loin de ses gangsters que l’on retrouve le grand Scorsese, celui qui sait raconter des histoires mais surtout celui qui offre aux spectateurs qui l’acceptent l’opportunité d’aller beaucoup plus loin.

FICHE FILM
 
Synopsis

XVIIème siècle, deux prêtres jésuites se rendent au Japon pour retrouver leur mentor, le père Ferreira, disparu alors qu’il tentait de répandre les enseignements du catholicisme.
Au terme d’un dangereux voyage, ils découvrent un pays où le christianisme est décrété illégal et ses fidèles persécutés. Ils devront mener dans la clandestinité cette quête périlleuse qui confrontera leur foi aux pires épreuves.