Shokuzai – Celles qui voulaient se souvenir (Kiyoshi Kurosawa, 2012)

de le 29/05/2013
 
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Condamnée à être dénaturée pour une exploitation en salles, la dernière œuvre, monstre, de Kiyoshi Kurosawa, pensée et construite autour du format de mini-série se transforme en deux films. Si la forme n’est vraiment pas l’idéale pour se plonger dans cette gigantesque fresque qui semble assimiler toutes les fondations d’un certain cinéma japonais, difficile de bouder son plaisir face à la présence d’un auteur majeur dans les salles françaises. Ce premier film, contenant les deux premiers épisodes, constitue une étrange porte d’entrée dans cette quête à la recherche du drame fondateur.

Kiyoshi Kurosawa est un explorateur du manque. Et cela s’est vérifié autant dans ses films ancrés dans la J-Horror que dans le reste. Avec Shokuzai, il construit sa cathédrale, une œuvre monstre qui mérite amplement d’être montrée sur grand écran mais qui y perd une part de ce qui fait sa force : sa construction en cinq chapitres à voir au rythme d’une diffusion télévisuelle. Réduit à deux films pour permettre une diffusion au cinéma sans revoir le montage, l’œuvre perd une partie de sa puissance tout en s’imposant comme une odyssée extrêmement vaste à la rencontre de portraits de femmes pour autant de vision du Japon. Le premier film est constitué du prologue ainsi que des deux premiers épisodes de la série, n’abordant ainsi qu’une seule vision du processus de deuil, à savoir le souvenir plutôt que l’oubli. Il est toutefois impossible d’invoquer un jugement définitif sur le film sans avoir vu sa suite, tant chaque chapitre prend son sens au regard de l’impressionnante conclusion. Néanmoins, c’est ainsi qu’il est proposé au public français donc il va falloir s’y faire. Shokuzai – Celles qui voulaient se souvenir est un film de fantômes sans véritable fantômes (quelques très rares apparitions mais le véritable fantôme du film n’a pas de forme physique) et une enquête labyrinthique qui n’est pas sans évoquer un certain Twin Peaks pour mieux en détourner les attentes. Qui a tué la fille d’Asako ? Là n’est pas le cœur véritable du film qui préfère explorer les différentes strates de la perte d’un être cher par tous les angles permis par le cinéma.

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Dans Shokuzai il est question de pénitence, c’est d’ailleurs le titre international de la série, mais avant tout de manque donc. Le titre original japonais peut également se traduire par « Reviens-moi », une note d’intention très claire adressée par Kiyoshi Kurosawa à travers le personnage d’Asako, veuve noire sur le chemin de la vengeance qui n’est finalement que dans une quête symbolique : retrouver sa fille en trouvant la paix. Et pour construire son discours, le réalisateur japonais adopte une structure extrêmement simple permise par le format télévisuel, entraînant une profonde frustration dans son format cinéma. Shokuzai – Celles qui voulaient se souvenir ne contient que les bases de cette fresque extrêmement vaste. Le prologue, sorte d’épisode 0, marque à la fois le drame originel, dont le motif tissera le fil rouge entre les différents chapitres, y apportant à chaque fois un regard plus délicat, et le début de la quête vengeresse d’Asako. Cette mère endeuillée est traitée dans ce premier film comme une entité dont le deuil inaccompli la transforme en la vidant peu à peu de son souffle de vie. Elle est à la fois le moteur du récit dans toute sa grandeur, le fantôme qui le hante, et la personnification d’un genre cinématographique : le film de malédiction. Elle est l’ange de la vengeance, figure mythologique et tragique qui va avaler la vie de ses victimes, complices du drame matriciel. Le drame en question se retrouve à l’ouverture de chaque chapitre, pour introduire chaque femme adulte à travers le spectre de son enfance perdue ce jour-là. La mise en scène et le découpage de Kiyoshi Kurosawa laissent une place immense au symbolisme, et chaque chapitre comporte une rupture brutale au niveau de la colorimétrie, l’image se désaturant complètement lors du passage au temps présent, comme si ces êtres étaient vides de toute forme de vie.

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Un symbolisme qui tient une place fondamentale dans la narration de Shokuzai – Celles qui voulaient se souvenir et ses deux portraits de femmes. Le réalisateur maîtrise parfaitement son sujet, parvient à inclure diverses sous-intrigues sans alourdir le récit pour jouer sur des motifs forts. Dans le prologue, aux couleurs étonnement présentes, il use ainsi d’une grammaire visuelle précise, positionne les corps dans le cadre pour donner du sens à chaque composition, coupe habilement le visage de l’agresseur du drame matriciel, use avec parcimonie de la caméra à l’épaule pour créer une confusion et ponctue le tout d’images chocs à la frontière du subliminal. Un choc dont il analyse ensuite les conséquences psychologiques sur ces femmes qui n’ont pu s’accomplir en tant que telles. La première a une peur panique des hommes, n’a jamais eu ses règles et va se morfondre dans une relation d’objetisation malsaine, tandis que la seconde va modeler sa vie en fonction de la violence des hommes qu’elle va combattre par sa propre violence, devenant l’illusion d’un ange gardien pour les petites filles. Il n’est question que de traumas pour l’instant, le puzzle n’est pas encore en place et tout ne fait pas sens. Mais dans son utilisation de motifs récurrents (l’eau, l’isolation de personnages, les barrières physiques troublant la vérité) Kiyoshi Kurosawa pose les germes de sa fresque vengeresse. Il le fait avec une délicatesse et une compréhension telle de la mécanique du cinéma qu’il crée une œuvre monstrueuse, dont chaque plan possède une portée. Des plans qu’il étire souvent, et dans lesquels le bizarre et la violence font soudain irruption. La transformation en poupée pour devenir un objet de désir illusoire, l’utilisation du kendo sans notion de contrôle pour s’affirmer en tant que mère protectrice, des motifs poussés à l’extrême par la mise en scène qui broie littéralement les personnages. Le film opère toujours un retour à l’obscurité, comme si la vie s’éteignait, et chaque rayon de lumière parait alors surnaturel, presque dangereux. Qu’il s’agisse de cette chambre noire où l’amour devient la mort, ou cette salle dont la lumière faiblit au fur et à mesure que le personnage s’exprime tandis que la caméra s’approche doucement d’elle, le meurtre de l’enfance déploie son spectre et les témoins voient leur destin s’évanouir dans l’obscurité, sans espoir. Mais il faudra attendre Shokuzai – Celles qui voulaient oublier pour que l’ensemble trouve sa voie, et que ces portraits de femmes face à la faiblesse et la cruauté des hommes, comme la mosaïque d’un Japon qui les crucifie, prennent leur ampleur.